• Henri Thomas
    Entretiens avec Christian Giudicelli (1975) - extraits
Alain ne suscitait pas toujours l’admiration de ses élèves. Certains d’entre eux résistaient de toute leur force. Henri Thomas (1912-1993) est un bon exemple de ces élèves déroutés par ce qu’il prenait pour le « despotisme » d’un professeur qui reconnaissait lui-même allègrement avoir « toujours eu ce qu’on appelle de l’autorité ».

La classe d’Alain était une chose étrange. Alain, qui était un homme de liberté, était très très autoritaire. C’était un Normand gigantesque, […] qui nous communiquait presque des tics. Beaucoup de ses élèves n’ont jamais pu s’en débarrasser.

Alain n’était pas un bon professeur, vous savez. Pour passer le concours de l’Ecole normale, c’était une catastrophe. Je me souviens qu’un de ses élèves lui a dit, après le concours de l’Ecole normale : « Maître (car certains l’appelaient maître), j’ai eu une question que vous aviez traitée » et Alain lui a dit : « Mon pauvre ami, je ne peux tout de même pas tout négliger ». Il ne préparait pas vraiment au concours. Et puis il y avait chez lui un côté despotique et, j’ose dire, un côté borné qui m’a révolté. On écrivait au tableau noir des sentences qu’il commentait pendant la classe et j’écris, un jour, les vers de Rimbaud :


Oisive jeunesse
A tout asservie,
Par délicatesse
J’ai perdu ma vie.

Alain vient avec sa canne, tape au tableau et dit : « N’importe qui peut écrire cela. » Alors là, le dieu s’est écroulé. Ce n’était pas un dieu, mais enfin, disons, une statue. Ou bien, pour Nietzsche, il disait : « Est-ce qu’on lit encore celui-là ? » […] Il voulait peut-être nous concentrer sur Kant, car nous faisions une merveilleuse lecture de la Critique de la raison pure, mais, tout compte fait pour un poète, ce n’était pas rêvé ! Et comme je voyais Gide pendant ce temps-là, je me suis aperçu d’une chose terrible. Quand j’étais au collège, je croyais que tous les écrivains étaient amis, qu’ils s’entendaient comme dans l’Apothéose d’Homère et ça, c’était le Paradis, en un sens. Et puis je me suis aperçu qu’Alain, à propos de Gide, avait dit une chose terrible : « Je ne suivrai pas le mal dans sa solitude ». Etrange. De son côté, Gide me disait : « Mai, qu’est-ce qu’il raconte, Alain ? » Et je lui disait : « Vous savez, tout le monde n’écoute pas : il y en a qui lisent sous leur table ». Ah ! Il était content ! Il pensait, d’ailleurs, et c’était vrai, que c’était lui qu’on lisait ».