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  • Henri Massis — La rentrée 1903
    Nouvelle Revue française Hommage à Alain, 1952
Henri MASSIS (1886-1970) fut l’élève d’Alain à Condorcet. Il fut aussi l’un des premiers à parler de son professeur dans la presse.

Quand nous vîmes entrer pour la première fois dans la classe ce grand gaillard robuste, trapu, solide, roulant les épaules, le corps bien bâti, découplé en force ; quand nous entendîmes cette voix paysanne, nasillarde et joyeuse, ce fut d’abord de la stupeur. Ce lourd menton, cette bouche gloutonne qu’encadrait la moustache, ce teint vif, coloré, ces yeux bleus, un peu battus, aux larges cernes, et qui regardaient en l’air, cette façon de poser les deux coudes à plat sur la chaire quand il s’avisait de s’y attabler, rien dans l’attitude de ce bel animal humain n’évoquait les apparences maussades et renfrognées d’un professeur. La parole, le mouvement, la marche, tout était jeune et libre, ouvert et fraternel. Il semblait, en parlant, donner de l’exercice à sa joie, comme on en donne à ses jambes, pour sortir de soi-même, pour aller vers les choses et découvrir l’idée dans la chose. C’est ainsi qu’il commença ses inoubliables leçons sur la perception avec l’entrain de l’homme qui cherche, qui se bat avec ses propres idées. Un travail sans fin, une allégresse invincible…

Prenant les objets, premiers venus, le tableau, un crayon, le bec de gaz, il éveillait nos esprits, il les amenait devant les faits, nous forçant à regarder avec nos yeux, « comme avec des mains », à penser réellement, c’est-à-dire naturellement. Tout son effort pour nous instruire était de nous cacher ce qu’il savait, afin que nous fissions à notre tour le chemin qu’il avait parcouru avant de le savoir. « Je ne veux pas mutiler, disait-il, je veux aider et délivrer ! » Il nous mettait l’instrument dans les doigts, nous conduisait à la glaise, et peu lui importait ce que nous allions modeler : d’abord faire usage de son corps, de sa tête. Ce qu’il désirait nous donner, ce n’était pas des habitudes, mais des habitudes d’action. Les mots, il en avait horreur ! « Les mots permettent tout, disait-il, et les maisons s’envolent ! » — car il aimait s’exprimer par images, de façon elliptique, et en sautant les transitions. Platon mis à part (mais c’était un poète), ce philosophe nous parlait surtout des romanciers, de Stendhal, de Balzac, du Lys dans la vallée qu’il ne pouvait relire sans larmes et dont la fin, à son goût, dépassait ce qu’il y a de plus beau dans Shakespeare. Mais le comprenions-nous toujours bien, ce libre esprit qui nous plaçait face à nous-mêmes, en nous disant : « Je ne puis penser pour vous, ni décider pour vous » ? Le risque, c’était de perdre pied…