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  • Julien Gracq — Entretien sur France Culture
    Souvenirs sur Alain
Gracq est incontestablement l’un des grands écrivains de la littérature française au 20e siècle. Il a aussi été l’un des anciens élèves d’Alain qu’il eut comme professeur de philosophie au lycée Henri IV entre 1928 et 1930. Il se le rappelait avec plaisir, même s’il se mêlait au respect pour le philosophe une forme de distance critique à l’égard de sa politique.
J’ai passé deux ans avec Alain, qui, évidemment, dominait toute l’équipe de la Khâgne, et qui y déterminait des passions. C’était l’homme sur qui le regard se fixait. C’est la méthode surtout qui m’intéressait. C’était très singulier : moi, j’arrivais de province… La classe d’Alain commençait de cette façon : il y avait un tableau noir et la tradition c’était pour les élèves d’inscrire avant la classe une phrase qui les avait frappés, tirée d’un roman, d’une pièce, d’un philosophe. Et quand il arrivait, il y avait trois ou quatre phrases inscrites au tableau, qui s’emboîtaient plutôt mal que bien les unes avec les autres, et alors là, il commençait par une variation très brillante sur ces trois ou quatre phrases qu’il rapprochait ou qu’il opposait ; ça commençait par une improvisation qui était extrêmement brillante, virtuose. Ensuite, l’autre chose qui me surprenait beaucoup, je venais de province, c’était que la cloison entre la philosophie et la littérature sautait. On expliquait chaque année un philosophe, ça devait être Hegel, et puis, en même temps, on expliquait un écrivain : c’était Balzac cette année-là. On passait de l’un à l’autre, on s’habituait à faire sauter les cloisons scolaires ou universitaires qui les séparent. Alors c’était extrêmement excitant. Il y avait un élément de nouveauté qui, pour moi, était tout à fait frappant, et puis il y avait chez Alain l’image d’un homme complet : c’était un… pas un colosse, mais enfin, c’était un personnage grand, puissant…un Normand ; il avait fait la guerre ; il donnait une impression de présence physique tout à fait considérable, et puis d’un énorme équilibre aussi. Oui, il était solide sur ses jambes et il donnait l’impression d’être à peu près inébranlable, en n’importe quelles circonstances. Alors, c’était à la fois un professeur remarquable, un virtuose, un penseur aussi, mais c’était aussi un type humain assez exemplaire ; ça m’a frappé. Les élèves n’ouvraient jamais la bouche : on écoutait, il parlait pendant une heure et on écoutait ; personne n’intervenait jamais, sauf par ces citations qui étaient mises au tableau noir avant la classe, ensuite ça se déroulait sans que personne n’ouvre la bouche. Les devoirs étaient assez singuliers avec Alain ; il n’y avait pas de devoirs obligatoires mais, au début de la classe, on lui remettait ce qu’on appelait des papiers , qui faisaient une page ou une page et demie. Il les lisait et les rendait annotés : en général c’était Assez bien, Bien, ou Très bien… ce n’était jamais Mal, mais quand c’était Assez bien, ce n’était pas brillant…