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  • Colette Audry — Portrait d’Alain par lui-même
    Mercure de France, 1er octobre 1952
Colette Audry (1907-1991) fut l’élève d’Alain au Collège Sévigné en 1928. a découverte du marxisme la jette dans le combat politique. Elle milite dans les rangs de la CGTU, adhère au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et à la Gauche révolutionnaire. Pendant la guerre d’Espagne elle diffuse en France le journal du POUM (communistes espagnols dissidents) et livre des armes aux combattants. Après la défaite de 1940, elle s’engage dans la Résistance. Elle publie différents ouvrages et obtient le Prix Médicis en 1962. Elle est l’auteur du scénario de La bataille du rail. Les bulletins n°13, 33, 55, 72 de l’Association des Amis d’Alain, à travers différents textes, reflètent son attachement continu à l’œuvre d’Alain.

Je voudrais ici retrouver la figure d’Alain dans son œuvre, et seulement dans l’œuvre, comme si je n’avais jamais connu celui qui l’écrivit. Il n’y aura dans ce que j’écrirai aucun souvenir personnel sur Alain, et non plus aucun trait lu ailleurs ou entendu, aucun trait raconté. Rien que ce qu’il dit lui-même, ou ne dit pas ; car on se peint aussi par ses silences

On me dira qu’on n’écarte pas ainsi ses souvenirs : je ne les écarte pas à proprement parler. Des faits, des traits qui viendraient s’ajouter à ce qu’Alain dit de lui (ou le contredire), un surplus de connaissance, je n’en trouve pas dans mes souvenirs. J’ai cherché. Ce ne serait qu’une corroboration inutile. Mais ainsi je laisserai les souvenirs jouer leur vrai rôle, qui est sans prix : les phrases que je citerai, je les entends encore de la voix d’Alain. Le fait de l’avoir vu et entendu opère une liaison par en-dessous des éléments, un peu comme faisait sa personne de son vivant.

On me demandera aussi s’il ne se trompe ou ne se déguise pas en se peignant. A quoi je répondrai que j’interroge ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas. J’interroge ce qu’il dit, et comment il le dit. Qu’on se peigne aussi par son mutisme, Alain le savait bien : « D’après les aveux que je n’ai pas faits, écrit-il, on jugera que mes souvenirs comme tels seraient toujours des arrangements. » Phrase sibylline, dont je ne retiens pour l’instant que le début.

On se peint par la manière de se peindre. On se peint par ce qu’on voudrait être ou paraître : il le savait aussi, et note que les gens affectés peuvent bien se donner des sentiments faux, il reste toutefois quelque chose de leur nature dans le choix même de l’artifice. Ce qui revient à dire que tout ce qu’on dit de soi signifie. Et surtout chez un homme tel qu’Alain qui, certes fuit l’artifice, mais qui, d’un autre côté, a toujours en horreur l’idée qu’on ne serait que ce que l’on est, toujours persuadé, au contraire, que l’on est ce que l’on se fait et ce que l’on fait, à partir d’un certain donné. Et c’est justement ce que je voudrais étudier ici, cherchant comment il s’appuie sur lui-même pour pousser dans telle ou telle direction e comment ce qu’il dit de lui dessine non seulement un figure , mais une aventure humaine.

Je vais, pour commencer, lui laisser la parole. Des œuvres où Alain se met plus particulièrement en cause, j’ai pris plaisir à tirer un portrait comme La Rochefoucauld, par exemple, nous en a laissé un de lui (quand La Rochefoucauld se peint, il croit à la vertu). Tout est de lui, dans ces phrases, je n’ai pas eu à ajouter un seul mot de liaison ; il me semble que tout s’y compose et s’y enchaîne assez naturellement.

« J’aurais plaisir à parler de moi d’un certaine manière ; mais ce plaisir est méprisable à mes yeux, autant que tous les genres d’ivresse. Je n’aime pas les confidences, et jusqu’à ce point que je n’ai pas pu, même sous la forme du roman, écrire quelque chose de ma vie privée ; c’est peut-être que je n’aime pas trop à y penser ou bien que je m’en suis consolé sans cela. Je pense peu volontiers à ma nature ; j’y vois une simplicité qui me détourne et une absence d’ambition qui me déconcerte. »

« Les émotions fortes ne se propagent pas dans ma carcasse ; tout au contraire, la cuirasse se durcit en proportion des coups. »

« Il y eut un temps, c’était à l’École normale, où, avec quelques camarades, j’avais pris le goût de boire[…]sans compter le jeu de cartes, qui occupait une partie de nos nuits […] J’étais robuste, gai, et heureux de tout. Je n’étais point pensif, encore maintenant je ne le suis guère. Quelles furent donc mes passions ? A peu près celle d’un cheval au dressage. »

« A qui veut empêcher ma liberté, je la prouve témérairement. Ce genre de décision équivaut souvent à une extrême méchanceté, quoique dans le fond, il n’y ressemble point du tout. Je suis ainsi fait que je ne puis avoir d’ennemis, quand je le voudrais. »

« Dès que je suis buté à ne plus penser à une certaine chose, je ressemble à un tyran qui a donné l’ordre d’écarter à jamais un importun. J’accordai beaucoup à la paresse. Je ne le regrette pas. Encore maintenant, me faire inattentif et me reposer, c’est tout mon art. »

« J’ai quitté le métier sans regret et même, pour être franc, avec plaisir. »

« Je dois dire que longtemps les musées m’endormirent à force d’ennui et que j’avais en haine les monuments. Je crois bien que la musique était mon principal goût et ma véritable vocation. »

« Je fus toujours improvisateur et mystificateur, souvent brillant, souvent redouté, envié, critiqué fort sévèrement par ceux que je criblais. Pour moi je n’y voyais aucune importance, ni dans les suites non plus, car l’opinion que je laisse de moi ne me fait rien […] Il me semble que je puis dire que j’ai suivi ma nature et que je l’ai même relevée en ne distinguant pas le frivole et le sérieux. J’ai pris au sérieux une seule chose, qui est de ne pas dire de sottises autant qu’il se peut, et de ne pas enseigner ce que je ne comprenais pas moi-même. Mais je n’en appelle à personne, pas même au meilleur de mes élèves ; car je ne me reconnais point de juges et je n’en demande point […] Je suis persuadé qu’il y a des moments où Alexandre, César ou Napoléon furent bêtes comme j’ai toujours juré de ne l’être pas. Telle est l’histoire sommaire de mes ambitions. »

« Je demande pardon à tous les tristes de n’avoir jamais su être triste. J’ai le grand tort de me défier des malheureux. J’ai toujours senti la vie comme étant délicieuse par elle-même et au-dessus des inconvénients. »

« J’ai marché comme j’ai pu, par des chemins raboteux, sous la clarté redoutable du paradis. Je n’ai pas chargé mon âme de mes organes. Deux ou trois disciples sans respect, c’est tout ce que j’espère ; et au fond, je n’espère rien du tout. Ce que je pouvais être, je le suis, et tout est bien. »

Ce n’est pas pour le plaisir de me livrer à un jeu de patience littéraire que j’ai assemblé ce portrait : ces phrases nous donnent tout de suite le ton de l’homme, le timbre inimitable ; et tout ce que nous trouverons désormais se rattachera de quelque façon à ce qui vient d’être lu.

Sa réserve à parler de lui, d’abord. Il a horreur des confessions et des confidences, des siennes propres et de celles des autres : il faut y voir un aspect de sa méfiance à l’égard de la psychologie introspective qui tend à créer son objet de toutes pièces sur la base de l’humeur et de l’imagination. Il est des choses que l’on ne regarde pas, auxquelles on refuse existence. Se promenant près du front avec un camarade, il aperçoit un mort sur le talus : « De W. était jeune, il était attiré par les cadavres, comme l’homme de Platon. J’avais, et j’eus toujours la sagesse de ne pas regarder ces choses de près. Je me défiais de mon imagination, lui non. Régale-toi, lui dis-je. » Il se défie de son imagination à l’intérieur aussi : devant ce qui déplaît, irrite ou trouble, il faut se détourner sans s’appesantir, oublier et repartir. C’est mener les rapports avec soi-même en homme d’action, non en observateur ou en contemplateur. On hausse les épaules et l’on passe :

« Je fus trop souvent en difficulté avec moi-même, écrit-il, pour ne pas apprendre à abolir le rétrospectif. » Le terme est fort : ce qu’on néglige ainsi ne laisse pas de trace et retourne au néant.

Cette réserve, à base de méfiance, il la nomme justement prudence ou précaution. On y devine toutefois quelque chose de plus farouche que la seule sagesse : quelque chose comme l’écart d’un cheval. Il se reproche presque de s’être abandonné dans son Stendhal à une confession de sentiment et d’humeur « qui sent un peu trop l’indomptable moi ». On entend alors comme le claquement d’une porte qui se referme.

Il a parlé de lui dans trois livres : Souvenirs concernant Jules Lagneau, parus en 1925. Il y dit le nécessaire, s’en explique et s’en excuse : il fallait montrer l’élève pour faire comprendre le maître. Le caractère intraitable de l’élève grandit le maître.

Dans Souvenirs de guerre (1933) paraît une autre sorte de nécessaire : l’immense sujet n’était pas épuisé avec Mars, il fallait l’aborder d’un côté plus familier. Cette fois encore, il ne montra de lui, - du soldat-, que ce qui permet au lecteur de mieux comprendre la guerre.

Reste enfin l’Histoire de mes pensées (1937) qui est une authentique biographie : « Vous devriez écrire votre vie », lui avait dit un ami. Mais traiter son autobiographie sous l’angle d’un histoire de se pensées, cela dit bien la réserve de l’auteur. « C’est que mes pensées sont avouables. » On ne saurait mieux reconnaître que les silences couvrent un mécontentement, surtout si l’on rapproche ce mot : « avouable » de la phrase que je citais tout à l’heure : « C’est peut-être que je m’en suis consolé sans cela. » On songe à l’ouverture de M. Teste (bien que M. Teste soit essentiellement un observateur de lui-même) :

« Je me suis rarement perdu de vue. Je me suis détesté ; je me suis adoré ; puis nous avons vieillis ensemble. »

« Nous avons vieillis ensemble… Je m’en suis consolé », mots qui évoquent des orages passés, où perce l’agacement devant la bêtise et le bafouillage inhérents à toute existence. C’est le lieu de citer le mot d’Alain sur George Sand « qui, de sa propre vie médiocre, déformée, manquée comme est toute vie, a pu former cette Consuelo, modèle unique ». « Comme est toute vie » équivaut à un aveu. Alain sait bien pourtant que la réserve est justement ce qui arrête et provoque le lecteur : « Il y a du secret dans toutes les grandes âmes, et ce qui est le plus secret est, par le jeu des passions, ce que nous voudrions savoir d’abord. » Mais il tient bon.

Il serait temps, après avoir si longuement parlé de réserve, d’en venir à l’audace. Car il y a aussi de l’audace dans la façon dont Alain parle de lui, et le titre Histoire de mes pensées pourrait bien tromper les importuns. Car nous voyons, dans ce livre, se former les pensées d’Alain à partir de ses goûts, de son humeur, de ses expériences, et, tout en se formant, modifier en retour ces données. On nous propose une Éducation sentimentale par le jugement ; l’histoire d’un Wilhelm Meister philosophe. Sans oublier qu’à travers son œuvre entière, l’auteur ne cesse de parler de lui, de se mettre en cause, de se jeter en avant. Il aime, il n’aime pas, il veut ignorer : « J’aime cet homme-là », dit-il de Rousseau. Il n’a jamais aimé Henri Brulard. D’Armance, il ne « pense rien », pas un mot dans son Stendhal sur cette histoire essentiellement privée.

Il méprise, il écrase :

« Pour parler le langage des esclaves, comment Lagneau accordait-il le libre-arbitre avec l’inflexible nécessité ? »

« Marc-Aurèle et Jésus (de Renan) qui sont des crimes contre l’homme. »

« La Sorbonne a toujours été ridicule. »

Ou bien, il se désolidarise avec hauteur : « Leur sociologie et leur histoire », écrit-il sans aucune référence à qui que ce soit, me rappelant ce mot de Lénine à Trotski : « Vous avez vu leur Saint Paul, leur British Museum » (on entend bien qu’il ne s’agit pas des Anglais, mais du monde capitaliste tout entier).

Dans un élan bref, mais passionné, il admire les harmonies du Lys « qui sont enivrantes ».

Il admire comme on combat :

« Je demande comme une grâce de vivre avec des êtres comme Stendhal, La Sanseverina, Julien Sorel, sans jamais voir, ni entendre, ni lire aucun genre de Sainte-Beuve. »

D’un génie mathématicien, mort jeune, il remarque en s’amusant : « Selon mon opinion, il est mort de l’ennui mathématique. »

D’autres fois, il se peint lui-même en passant, et soudain il est là : « En ce temps-là, je tirais les idées comme les chevaux tirent le foin. » Il s’agit de recherches sans ordre, la pensée accrochant la pensée, mais on voit aussi ce mouvement de tête chevalin, à la fois patient et nonchalant, sans hâte, et absorbé pourtant.

Il ne se dérobe guère, en somme, et même s’expose en de brusques sorties, mais toujours à propos d’autre chose ou d’un autre que lui.

Sur lui-même, il a pourtant fait des aveux qu’on n’a point coutume de faire, car ils exigent le courage de se montrer – et de se voir - ridicule. Il s’agit de ces rêveries puériles qui nous accompagnent jusqu’à l’heure de notre mort et qui se caractérisent par « une niaiserie énorme », dit-il. Quelles sont les rêveries de l’auteur de Mars ? Il se voit général vainqueur :

« Toute ma vie ces récits de moi à moi furent militaires ; il s’agissait d’exterminer des ennemis, et je ne m’en privais pas […]J’ai rêvé de gouverner, de vaincre, de forcer, de terrifier. »

Chez La Fontaine qui, aussi curieusement, a fait de semblables aveux, les romans sont plus pacifiques. Ce sont pourtant aussi des rêves de puissance :

« On m’élit roi ; mon peuple m’aime. »

« Sous ce rapport, note Alain, je n’ai fait aucun progrès. » Infantilisme inguérissable de l’imagination désirante que l’on n’ose pas dévoiler à son plus cher confident. Alain, lui, ne recule pas devant ce genre d’aveu.

Sur quoi donc porte cette réserve que nous avons devinée farouche ? Essentiellement sur deux choses, qui sont de taille.

« De l’enfance, je dirai peu, déclare-t-il, car elle ne fut que bêtise. » Et plus loin : « Donc une enfance sotte, comme elles sont toutes. » De fait, il ne livre que ses rêveries militaires et ses jeux de petit paysan ; et tout de suite passe aux études. Il y a là un parti pris évident, car, s’il est vrai que toute enfance est sotte, très sotte, il est vrai aussi que, de même qu’à chaque instant l’adulte retombe dans sa sotte enfance, de même, à chaque instant, l’enfant échappe à l’enfance pour viser plus haut, le plus haut possible. Quand Alain écrivait de l’enfant, il le savait et le disait. Pourquoi l’oublie-t-il quand il est en jeu ? C’est que le silence sur l’enfance est silence sur le milieu familial :

« Je ne dirai rien sur ma vie familiale et je crois que je n’en pensais pas beaucoup. » Quelques mots sur son père, « sorte de Diogène », et il passe à un ami de son père, sur lequel il revient souvent, un célibataire, grand chasseur, royaliste et lecteur de Balzac. Comment ne pas penser que cet homme joua pour l’enfant le rôle du père d’ élection que Jules Lagneau, plus tard, devait à son tour assumer ? Sur sa mère le silence est total ; et sur ses rapports avec le milieu familial, cette remarque énigmatique :

« Je me prouverais bien aisément que je fus un enfant malheureux, mais ce ne serait pas vrai. » Il conclut avec une pointe d’insolence que, sur ces choses, il a toujours voulu s’en tenir à « de pieux mensonges qui n’intéresseraient pas le lecteur ». L’expression « pieux mensonges » en dit long : manifestement il préfère ne pas regarder du côté de ce mort.

L’autre silence est sur les passions. Les passions amoureuses, puisqu’il ne fut jamais ambitieux. Rien jamais, dans ses études sur l’émotion, la passion ou le sentiment, qui ressemble à une allusion personnelle. On peut chercher.

J’ai eu l’occasion, dans une étude sur Alain et la littérature, de penser qu’il y avait en Alain un romanesque qui se défend contre le romanesque parce que le romanesque finit par se briser contre la réalité. J’y vois une raison de ce silence. Nulle part plus que dans les passions amoureuses, un existence, même alors qu’elle semble heureuse du dehors, n’apparaît à celui qui la vit aussi pleine de bavures, de reprises, d’échecs et de rechutes, aussi « médiocre, déformée, manquée ». C’est alors et plus que jamais qu’il convient de hausser les épaules et d’oublier, pour recommencer.

Réserve aussi de célibataire. Il existe diverses espèces de célibataires : Alain est de l’espèce un peu sauvage, secrète et brusque, dans laquelle on trouve « du solide et de l’opaque » ainsi qu’il le dit de l’ami de son père. Il est l’homme qui refuse sa participation dans un certain domaine, et longtemps se tient à son choix. Cette espèce tient du sanglier : solitaire dans tous les sens du mot.

C’est ainsi que le portrait lu tout à l’heure nous frappe par un certain à-pic, quelque chose de rude, de rugueux, d’abrupt, plutôt que d’anguleux ; mais, rude ou anguleux, de non poli. On pourrait bien ici me faire reproche du choix, car il existe dans l’œuvre d’Alain vingt autres passages plus précautionneux ou plus hésitants. Mais c’est par le côté abrupt qu’il vaut mieux saisir d’abord un être : c’est du côté où l’abord est le plus difficile qu’il est possible : on va droit au centre. Au lieu que si l’on commence par les côtés policés, tempérés, apaisés, on se perd dans des glacis.

Nous nous trouvons donc en présence d’un homme très assuré en lui-même, voire insolent, il n’y contredirait pas. Cette assurance est dans le ton, autant que dans les choses exprimées, dans la rudesse du ton, mais plus encore dans le calme, et dans cette indifférence à l’opinion dont il est question. D’où procède cette assurance, cela nous apparaîtra peu à peu. Elle est à la fois de nature et de formation. Il y a chez Alain une certaine assurance au départ. Il y en a une à l’arrivée, différente de la première, qui s’ajoute et ne substitue pas : le tout fait une imposante somme d’assurance. Au départ, l’assurance est dans cette robustesse du corps à laquelle Alain se demande s’il ne faut pas attribuer la perte de la foi qui survint chez lui sans aucun drame vers l’âge de douze ans. Enfant, il servait la messe et croyait à l’enfer. A mesure que les forces se développèrent, la foi s’effaça. Elle disparut avec la peur pour ne jamais reparaître : « Si quelqu’un fut incrédule depuis ses douze ans jusqu’à ses soixante-sept, c’est bien moi ; et je puis dire incrédule sans défaillance. » Toutefois il se borne à constater la coïncidence sans vouloir conclure. Mais il possède certainement à un très haut degré l’assurance virile de celui qui est sûr, le cas échéant, de pouvoir régler les difficultés à coups de poings. Ce qu’il fit, dit-il, avec ses camarades d’internat. Assurance physique à laquelle il faut joindre l’assurance de l’homme doué pour l’ajustement des idées et pour la parole ; il fut toujours beau parleur. Cette grande robustesse procède du tempérament sanguin, dont l’humeur est particulièrement violente et explosive, et tend à la pulvérisation de l’adversaire. Il eut honte de s’être emporté devant Jules Lagneau, un jour qu’il devait se défendre d’une calomnie ; pendant la guerre, il manqua sauter sur un lieutenant qui exigeait de lui des excuses. Ce genre de violence est sans rancune, les griefs ne sont pas remâchés comme chez le bilieux, et les dégâts sont regrettés. La violence amènera donc Alain à se méfier de la violence : on ne peut dire qu’il la déplore (« Gardez cela, lui a dit Lagneau, c’est une force ») ; au contraire, il l’évoque avec bonne humeur, et d’un ton parfois légèrement provocant. Mais ce sont les effets qu’il a eu lieu de déplorer et il ne l’a plus oublié.

Hors de la colère, cette robustesse de sanguin est joyeuse et affamée. « Je me suis cru joueur », dit-il, qu’entend-il par là ? Il a passé des nuits à jouer aux cartes. Se croire joueur, c’est déjà l’être. Une chose a dû lui manquer : le vertige qui fait que, se croyant joueur, on se laisse aspirer par l’abîme. Et sans doute est survenue quelque autre distraction qui l’a détourné ; ou bien s’est éveillé la prudence du paysan, et il a fait volte-face comme devant l’alcool. Car il a aussi été buveur. Les appétits sont puissants chez lui. Pendant la guerre, retournant au cantonnement dans un village, et retrouvant des boutiques de charcutier : « J’étais fou », dit-il sans commentaire. Qu’à vingt ans il ait passé des nuits à boire, il n’y a rien là d’extraordinaire. Pourtant cde n’était peut-être pas courant chez les normaliens des années 90 ; et chez lui cela devait aller assez loin. On devine la passion du Normand pour les boissons fortes et l’état d’ivresse. Il s’en guérit d’un coup : relisant une page écrite sous l’effet de l’ivresse, et qu’il avait crue pleine de génie, il se trouva bête ; il eut peur. Ce fut radical. Tout l’homme est là. Et cette originale guérison ne devait pas être facile, car, écrit-il : « Toujours un verre d’alcool fut pour moi comme une bêtise à faire. » Elle révèle, en tout cas, un empire sur soi remarquable chez un homme si jeune.

Quand ces natures son au repos, elles oublient facilement, et glissent volontiers à la paresse. On trouve dans l’œuvre d’Alain non seulement des aveux de paresse, mais tout un éloge de la paresse. Enfant, il se distinguait en mathématiques ; l’ami de son père lui ayant fait remarquer que les lettres lui donneraient moins de peine, il bifurqua, sans plus y penser, vers Normale Lettres. Il quitta le métier de professeur avec plaisir, et déclare même que ce métier lui fut toujours très pesant. Aveu surprenant, car enfin, il va de soi qu’on n’exerce pas l’immense action qu’il a exercée en tant que professeur si l’on ne fait pas tout ce qu’il faut, et plus qu’il ne faut pour sa classe ; l’Histoire de mes pensées en fait foi. Pourtant le métier lui pesait, c’est aussi une vérité, et qui est à dire aussi. Pas question de « pieux mensonges » ici.

Mais comme il a utilisé sa violence pour opérer de brusques changements de direction, il va utiliser sa paresse. Elle va lui servir à ménager les moments de véritable activité de l’esprit. Il existe une race de paresseux à laquelle appartiennent Montaigne, La Fontaine, Alain chez qui la paresse est une forme de respect de la pensée, et même une sorte d’inflexibilité travailleuse. Plutôt que de violenter leur pensée, ceux-ci préfèrent lui préparer les voies, et jamais ils ne prennent pour activité de l’esprit ce qui n’est que contention. Cette façon de travailler – ou de ne pas travailler – écarte la timidité et l’irritation, ce sont les termes d’Alain au sujet de Lucien Herr ; les deux hommes s’apprécièrent sur le tard. « Mais, dit Alain, la partie de l’esprit qui invente était chez lui timide et irritée. » Herr travaillait peut-être trop. Alain, lui, ne travaillait avec une entière application que durant de courts moments.

Cet aménagement de la paresse va, chez lui, jusqu’à la maîtrise du sommeil qu’il mit au point pendant la guerre et dans laquelle il voit un pouvoir essentiellement humain. « L’impossibilité de dormir dans le bruit est un signe d’animalité, écrit-il. » Toujours pendant la guerre, il parvint à diriger sa pensée, à l’orienter, à l’entretenir vivante, et tout ceci dans une demi-torpeur.

« C’est au cours de la guerre que j’appris à dormir à toute heure et en tout lieu, et à dormir à demi, les yeux à demi ouverts, refusant le monde et refusant les idées. La méthode très rusée que je formai alors était de penser sans suite tout en me tenant dans un même cercle de mots. Cet état est imité de l’insomnie par le retour des mêmes refrains ; mais il est le contraire de l’insomnie par l’indifférence, qui empêche que les raisonnements se nouent[…] Je suis assuré maintenant que cet état de repos, qui quelquefois ne dure qu’une seconde, est un des moments de ce qu’on nomme le travail. »

Ainsi compris, l’art de dormir est plus qu’un art de travailler et une ruse avec soi-même : c’est un art de vivre. Aussi Alain dit-il : « Me faire inattentif et me reposer, c’est tout mon art. » Art de laisser passer le désespoir sans dégât, c’est pourquoi il le développe à la guerre ; mais déjà il y avait eu recours quelques années plus tôt pendant une sorte de drame de la pensée auquel il fait allusion, tout un hiver passé à méditer sur l’évidence et la volonté, en tournant et retournant Descartes. Il s’agissait d’un moment grave, il y allait de tout lui-même :

« Mais ce qu’on trouvera peut-être de plus étonnant, c’est que ce désespoir, qui était en ce temps-là de tous les jours, n’était ni triste, ni anxieux. Je n’ai jamais fait figure de damné devant moi-même. Je me consolais aisément ; j’arrêtais la dépense inutile ; je savais dormir et je le sais encore. »

Enfin, cet art de dormir lui permit d’éviter les discussions qui, chez lui, « atteignaient toute violence ». L’horreur des discussions a pour point de départ la méfiance de l’humeur : « Je ne pus jamais conduire une sage discussion, à moins de dormir d’abord par précaution. » Dans sa classe, il ne supportait pas la discussion ; les anciens l’enseignait aux nouveaux. « Cela étant convenu, j’étais alors un sage et je savais me faire objection à moi-même. » La discussion tourne en tumulte, chacun se raidit et nul n’est jamais convaincu ; et c’est un beau côté de l’être humain que de refuser de se laisser soumettre par l’argument. Aucune preuve n’est preuve pour l’homme digne de ce nom, car l’esprit deviendrait alors girouette. Le jeu des idées abstraites parut toujours méprisable à Alain, et d’une nature toute mécanique.

Tel est donc cet homme, robuste et doué, qui ne s’ennuie pas, et même s’amuse de tout ; et qui sait dormir. Nature heureuse s’il en fut. Mais prenons bien garde que tout cela est autant construit et voulu que donné, car la violence et la boisson, par exemple, auraient pu jouer de mauvais tours au philosophe. « C’est une violence qui se tournera contre elle-même », avait dit Jules Lagneau de son élève. Sur ce point, Alain prit plaisir à faire mentir son maître. S’appuyant sur son humeur de sanguin, son humeur optimiste, pour aménager cette humeur, s’appuyant sur des habitudes paysannes de ruse et de méfiance, tantôt il hausse les épaules pour se détourner avec brusquerie, tantôt il somnole afin d’éviter les éclats. Il accepte et accentue le côté non réflexif, non introspectif de sa nature pour refuser l’importance à ce qui n’est rien à ses yeux et qui vient des organes : « Je n’ai pas chargé mon âme de mes organes ». Il refuse le tragique et aménage la violence.

On ne peut dire que l’on connaît un homme tant qu’on ignore ce qui compte par-dessus tout à ses yeux, et ce qu’il a montré qui comptait. Où place-t-il la valeur ? Quelle est, au sens le plus large, sa morale ? Il m’a semblé que cette part d’Alain, c’est en action qu’il fallait la voir, exactement comme il la voyait lui-même. C’est pourquoi nous allons l’envisager à la lumière des deux expériences majeures d’Alain : sa rencontre avec Jules Lagneau, sa vie de soldat durant la guerre 14-18. Comment ces expériences furent abordées par lui, comment elles l’ont à la fois révélé à lui-même et confirmé en lui, il l’a fidèlement retracé.

Nous avons fait allusion à l’élève qui entra un jour d’octobre dans la khâgne de Jules Lagneau : assuré, voire insolent, avec cette sorte de paresse qui venait de lui faire choisir les lettres, bien qu’il n’eût trouvé jusque-là de pensée à le satisfaire, dit-il, que dans la géométrie d’Euclide. Jeune garçon sans vocation particulière, mais « déjà un habile rhéteur ». Autrement dit, l’espèce d’élève la plus difficile, parce qu’elle entend ne s’incliner devant rien, bien résolue à n’être pas dupe.

Jules Lagneau lui offrit le spectacle d’un homme qui avait choisi de penser, et seulement de penser, et qui ne demandait rien d’autre ; un homme qui pensait lentement, difficilement, mais qui savait ce que c’était que penser, et qui chaque jour revenait au point de départ, parce qu’une idée n’est jamais acquise. Sévère et exigeant au surplus, avec ce quelque chose de janséniste qu’Alain reconnaîtra dans l’abbé Pirard et qui ne pouvait le laisser insensible ; refusant l’aide et les encouragements faciles parce qu’on ne peut penser pour un autre, ni donner du courage ; mais par là même éveillant le courage chez un être jeune qui, pour la première fois, se sent véritablement respecté.

Et trente-cinq ans plus tard, longtemps après sa mort, Lagneau arrache encore à Alain des phrases comme celles-ci :

« Je ne respectais rien au monde que lui »

« Toutes les heures sérieuses de ma vie ont été occupées à répondre à cette question : que pensait-il ? Que voulait-il dire ? » « J’avais assez de lui pour méditer cent ans »

« Ce visage est sans doute le seul signe auquel j’aie fait réellement attention »

Avec lui, il a eu en 1914 de muettes discussions sur la route de Metz que Lagneau avait suivie quarante-quatre ans plus tôt. La rencontre avec Lagneau fut l’événement qui ébranla toute la juvénile assurance d’Alain. On songe à la rencontre de Mallarmé par Valéry, au long silence poétique de Valéry, par trop d’exigence puisée au contact de Mallarmé. D’Alain et de Valéry, si différents par ailleurs, on peut dire que tous deux savent admirer ; l’admiration est peut-être leur plus grande passion ; la difficulté est de trouver le sujet qui en vaille la peine (« Heureux assez celui qui trouve occasion d’être fidèle », dit Alain). Quand ils le trouvent, ils en sont ébranlés jusqu’aux racines. Tous deux, au reste, ont été atteints par un être replié sur lui-même et d’une certaine fragilité, mais inflexible sur ce qui compte.

Quand Alain affirme : « J’ai pris au sérieux une seule chose qui est de ne pas dire de sottises », il faut donc remonter à Lagneau en qui se confondirent à jamais pour l’élève la grandeur de l’homme et la valeur unique de la pensée :

« Je vise à donner une idée de la première grandeur de l’esprit. C’est l’hommage que je dois à un tel maître. Si je n’y réussis pas du tout, même comme dans les songes, tout ce que j’ai pu écrire, assez et trop, sur mille sujets, est comme rien ou presque. »

Viennent enfin les phrases célèbres :

« A vingt ans donc, j’ai vu l’esprit dans la nuée. C’étais à moi de m’en arranger comme je pourrais, mais faire que cela n’ait pas été, et que le reste ne soit pas comme rien à côté, c’est ce que je ne puis. »

« Sans cet oracle, j’étais perdu », avoue-t-il. Perdu par sa facilité et sa rapidité, par son talent de parole et par son impatience. Perdu par sa naturelle assurance. Lagneau mit en pièces les « fragiles constructions » du rhéteur, il lui enseigna la lenteur et même le silence, comme le jour où, surveillant le Concours général, il dit d’un geste et d’un froncement de sourcil à son élève qui se préparait à briller : « Je vous interdis d’écrire ; vous ne savez rien là-dessus. » Alain remit une feuille blanche. Il est de fait que la facilité ne peut être sauvée que si elle est une fois accrochée à quelque chose qu’elle ait reconnu en valoir la peine, et au sujet de quoi elle s’est méprisée.

Ainsi la fidélité à son maître et la fidélité à la pensée ne font qu’une chez Alain. Cela suppose, envers le maître et envers la pensée, une extrême modestie, voisine de l’humilité ; mais hors de ce cercle, et puisque le reste n’est rien, une assurance redoublée. Quand on a appris à ne pas être dupe de soi, de ses dons et de son imagination, on ne saurait l’être des autres et de cette importance dont « la moindre nuance tue un homme ». Cela supposait que l’élève en viendrait un jour à s’opposer au maître dans l’exercice de la pensée, comme ce fut le cas en politique. Cela supposait qu’après avoir tremblé devant le jugement de son maître, l’élève arrivait un jour à déclarer : « Je ne me reconnais point de juge et je n’en demande point. »

Pas d’autre morale donc que la fidélité à soi-même, à ce qu’on a pensé et voulu. Alain n’a jamais varié sur ce point : « La morale est pour soi et non pour autrui. » Il s’y tient intrépidement dans ces pages sur Stendhal où il se confesse. On dit que les personnages de Stendhal sont immoraux :

« Mais[…] dans les actions de la Sanseverina je ne trouve rien à blâmer. Je lis que, séduite d’abord par les intrigues de la cour, elle se voit soudain au pouvoir d’un homme très puissant et très cruel, se trouve folle d’humiliation et de douleur, se jure à elle-même de se venger, oui, même contre le remords. Et que me fait le Prince de Parme ? Il n’y a point de justice à l’égard du tyran. Les règles extérieures de la morale, je m’en moque. »

Les Souvenirs concernant Jules Lagneau sont écrits après la guerre de 1914, c’est-à-dire après la seconde expérience, c’est dire que cette seconde expérience n’avait rien ôté à la première de sa force et de sa fraîcheur.

Alain avait quarante-sept ans en 1914. D’avance il avait décidé qu’il s’engagerait si la guerre éclatait. Il le fit. On sait qu’il partit sans illusion puisque son dernier Propos d’avant-guerre, écrit le 3 août 1914, s’intitule : « Le massacre des meilleurs ». Il n’aurait pas pu supporter la vie civile : « Seuls les travaux de la guerre pouvaient me consoler de la guerre ». Et de fait, il avoue avoir perdu son propre empire, durant les premiers jours : « Je n’étais plus qu’horreur et cela ne pouvait durer. » Arrivé au front, il pensa d’abord qu’il n’en reviendrait pas, et « tomba dans un profond sommeil ». Puis il comprit qu’il pourrait s’en tirer, à condition d’apprendre à observer, comme un paysan ou un chasseur. C’était possible dans l’artillerie ; il reconnaît que son courage « s’arrêta au bord du cercle d’enfer du fantassin ». D’une façon générale il a trouvé, pour ces souvenirs de guerre, un ton d’une justesse parfaite, celui de l’homme qui a pris l’exacte mesure de son courage. Il sait que rien ne l’obligeait à combattre ; il sait aussi qu’il n’a pas connu ni osé connaître le pire.

A cette immense expérience nous devons, non seulement Mars et les Souvenirs de guerre, mais encore le Système des Beaux Arts, fruit en partie des circonstances (la rencontre et les discussions avec un capitaine amateur de peinture), en partie et plus profondément de ce besoin de compenser, en temps de catastrophe, les préoccupations urgentes en leur opposant le moins urgent, comme une preuve de sa propre liberté. Mais le rapport immédiat de l’homme Alain avec la guerre nous est donné, je crois, dans cette phrase : « Elle fut une manière de détourner l’âme de se séparer du corps. » Phrase qui peut surprendre, venant de celui qui n’a pas chargé son âme de ses organes. En réalité, ce n’est qu’une autre forme de discipline non contradictoire. Ne pas charger son âme de ses organes, c’est n’être jamais dupe de l’imagination et ne pas prendre l’humeur pour une pensée ou un sentiment. Ceci acquis, l’intellectuel n’a que trop tendance, par métier et situation, à se croire affranchi de son corps. C’est s’affranchir à bon marché, et s’affranchir du même coup de la condition humaine ; se condamner du même coup à une vie exsangue, à une pensée exsangue. Ne pas charger son âme de ses organes, mais connaître leur poids. C’est faire l’épreuve de ses forces. En affrontant le froid, la faim, la fatigue, le danger, c’est encore soi qu’on affronte.

Il est passionnant à cet égard de voir comment Alain s’est arrangé de la guerre. Ce qui n’ôte rien de leur sévérité aux jugements de Mars qui prennent toute leur force, au contraire, d’être émis par un homme qui a triomphé de l’épreuve. Outre la faculté d’observation indispensable à son salut, Alain développa dans les tranchées un goût de l’action manuelle, de l’action ouvrière réfléchie : les manipulations du téléphone de campagne sont toujours évoquées avec soin, et avec un plaisir évident. Il apprit à connaître ces bonheurs élémentaires et absolus que sont l’abri chaud parmi les camarades ou le calme du cantonnement. Il retrouve enfin pendant ces trois ans le contact avec la terre, la solitude des bois, une vie un peu bûcheronne, les retours de reconnaissances nocturnes, quand l’alouette chante déjà. Évoquant une de ces aurores, il lui arrive de dire : « J’étais parfaitement heureux. »

D’un bout à l’autre de ces trois années, il fut un homme parmi « les hommes ». Il aimait la vérité de ce mot qu’emploient les officiers pour désigner les soldats, comme si tout l’humanité s’était réfugiée là, et seulement là. Il voulut être un de ces hommes et rien d’autre. Par là son expérience de la guerre se trouve être la suite naturelle mais aussi l’apogée de son expérience politique d’avant-guerre, de l’affaire Dreyfus, des campagnes électorales et des Universités Populaires. Quand il parle de ses camarades, du canonnier Jeannin, par exemple, qui apprenait à lire comme on fend le bois, mais qui déployait une telle sagacité dans tout autre labeur, ce n’est jamais comme un intellectuel parlerait avec bienveillance d’hommes simples et incultes, encore moins comme un bourgeois parlerait de paysans ou de prolétaires. Il n’a pas besoin de penser que ce sont ses semblables et ses égaux : ils le sont.

Et la colère qui gronde dans Mars c’est celle de l’homme de troupe qui s’est trouvé quotidiennement traité comme un chose, écrasé et humilié devant la mort. Jamais la colère du penseur qui se trouverait sous-estimé. Il n’ignore pas qu’il aurait pu se faire respecter en tant que professeur et philosophe. Il eût suffi de quelque réflexion glissée à point devant les officiers. Il ne l’a pas voulu. « Je voulais être respecté seulement comme homme supposé simple et ignorant. » Plutôt que de se faire valoir, il a préféré parfois faire le bête ; car s’il importe, par-dessus tout, de ne pas être bête, « il y a de la grandeur même à faire la bête ». Sans compter que le mystificateur y trouvait son plaisir.

Bref, tout au long de ces trois ans, il a vécu l’épreuve à fond, et s’il n’en a pas été détruit c’est qu’il ne l’a pas voulu, restant lui-même jusqu’au bout. Mais de quelle gravité fut cette épreuve on le devine en lisant les quelques lignes qui évoquent son retour, lorsqu’il fut démobilisé.

« Dans ce tumulte intérieur et extérieur, je repris le travail d’enseigner en 1917. Je trouvai un petit noyau d’élèves, je retrouvai mes livres ; j’entendis le claquement de la Bertha au-dessus des rues, et je pris des lunettes. Je me sentis alors extrêmement fatigué, et c’était naturel. Je dus apprendre à occuper le temps[…] Beaucoup d’idées étaient tombées de moi comme des feuilles mortes ; je ne me souciai point de les ramasser. Je m’avançais désormais par les grands auteurs seulement. Je ne m’étais jamais soucié beaucoup des contemporains ; je les oubliai tout à fait par un mépris de soldat, et je me trouvai ainsi en position de soulever les jeunes générations à bout de bras. Je fus donc, parmi tant de mes semblables, un homme de la guerre, un homme sans loi. »

Le poids de l’expérience, le soulagement sans joie du retour, une atmosphère de fin de guerre coïncidant avec le début de la vieillesse, une sombre assurance, se fondent ici pour rendre un son de poésie humaine inexprimable.

C’est sur cette note que je voudrais terminer. Elle achève le portrait d’Alain par lui-même. Il nous a présenté l’image d’un homme qui se fait au jour le jour à partir de ce qui lui est donné. Cet homme qui n’est pas un chercheur d’aventures a mené la vie unie, en somme, d’un intellectuel. Les grands moments qu’il a vécus n’ont rien en soi d’exceptionnel : rencontrer un maître de granColette Audry (1907-1991) fut l’élève d’Alain au Collège Sévigné en 1928.

Sa découverte du marxisme la jette dans le combat politique. Elle milite dans les rangs de la CGTU, adhère au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et à la Gauche révolutionnaire. Pendant la guerre d’Espagne elle diffuse en France le journal du POUM (communistes espagnols dissidents) et livre des armes aux combattants. Après la défaite de 1940, elle s’engage dans la Résistance. Elle publie différents ouvrages et obtient le Prix Médicis en 1962. Elle est l’auteur du scénario de La bataille du rail. Nos bulletins n°13, 33, 55, 72, à travers différents textes, reflètent son attachement continu à l’œuvre d’Alain.

Portrait d’Alain par lui-même

Colette Audry

Mercure de France, 1er octobre 1952

Je voudrais ici retrouver la figure d’Alain dans son œuvre, et seulement dans l’œuvre, comme si je n’avais jamais connu celui qui l’écrivit. Il n’y aura dans ce que j’écrirai aucun souvenir personnel sur Alain, et non plus aucun trait lu ailleurs ou entendu, aucun trait raconté. Rien que ce qu’il dit lui-même, ou ne dit pas ; car on se peint aussi par ses silences

On me dira qu’on n’écarte pas ainsi ses souvenirs : je ne les écarte pas à proprement parler. Des faits, des traits qui viendraient s’ajouter à ce qu’Alain dit de lui (ou le contredire), un surplus de connaissance, je n’en trouve pas dans mes souvenirs. J’ai cherché. Ce ne serait qu’une corroboration inutile. Mais ainsi je laisserai les souvenirs jouer leur vrai rôle, qui est sans prix : les phrases que je citerai, je les entends encore de la voix d’Alain. Le fait de l’avoir vu et entendu opère une liaison par en-dessous des éléments, un peu comme faisait sa personne de son vivant.

On me demandera aussi s’il ne se trompe ou ne se déguise pas en se peignant. A quoi je répondrai que j’interroge ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas. J’interroge ce qu’il dit, et comment il le dit. Qu’on se peigne aussi par son mutisme, Alain le savait bien : « D’après les aveux que je n’ai pas faits, écrit-il, on jugera que mes souvenirs comme tels seraient toujours des arrangements. » Phrase sibylline, dont je ne retiens pour l’instant que le début.

On se peint par la manière de se peindre. On se peint par ce qu’on voudrait être ou paraître : il le savait aussi, et note que les gens affectés peuvent bien se donner des sentiments faux, il reste toutefois quelque chose de leur nature dans le choix même de l’artifice. Ce qui revient à dire que tout ce qu’on dit de soi signifie. Et surtout chez un homme tel qu’Alain qui, certes fuit l’artifice, mais qui, d’un autre côté, a toujours en horreur l’idée qu’on ne serait que ce que l’on est, toujours persuadé, au contraire, que l’on est ce que l’on se fait et ce que l’on fait, à partir d’un certain donné. Et c’est justement ce que je voudrais étudier ici, cherchant comment il s’appuie sur lui-même pour pousser dans telle ou telle direction e comment ce qu’il dit de lui dessine non seulement un figure , mais une aventure humaine.

Je vais, pour commencer, lui laisser la parole. Des œuvres où Alain se met plus particulièrement en cause, j’ai pris plaisir à tirer un portrait comme La Rochefoucauld, par exemple, nous en a laissé un de lui (quand La Rochefoucauld se peint, il croit à la vertu). Tout est de lui, dans ces phrases, je n’ai pas eu à ajouter un seul mot de liaison ; il me semble que tout s’y compose et s’y enchaîne assez naturellement.

« J’aurais plaisir à parler de moi d’un certaine manière ; mais ce plaisir est méprisable à mes yeux, autant que tous les genres d’ivresse. Je n’aime pas les confidences, et jusqu’à ce point que je n’ai pas pu, même sous la forme du roman, écrire quelque chose de ma vie privée ; c’est peut-être que je n’aime pas trop à y penser ou bien que je m’en suis consolé sans cela. Je pense peu volontiers à ma nature ; j’y vois une simplicité qui me détourne et une absence d’ambition qui me déconcerte. »

« Les émotions fortes ne se propagent pas dans ma carcasse ; tout au contraire, la cuirasse se durcit en proportion des coups. »

« Il y eut un temps, c’était à l’École normale, où, avec quelques camarades, j’avais pris le goût de boire[…]sans compter le jeu de cartes, qui occupait une partie de nos nuits […] J’étais robuste, gai, et heureux de tout. Je n’étais point pensif, encore maintenant je ne le suis guère. Quelles furent donc mes passions ? A peu près celle d’un cheval au dressage. »
« A qui veut empêcher ma liberté, je la prouve témérairement. Ce genre de décision équivaut souvent à une extrême méchanceté, quoique dans le fond, il n’y ressemble point du tout. Je suis ainsi fait que je ne puis avoir d’ennemis, quand je le voudrais. »

« Dès que je suis buté à ne plus penser à une certaine chose, je ressemble à un tyran qui a donné l’ordre d’écarter à jamais un importun. J’accordai beaucoup à la paresse. Je ne le regrette pas. Encore maintenant, me faire inattentif et me reposer, c’est tout mon art. »

« J’ai quitté le métier sans regret et même, pour être franc, avec plaisir. »

« Je dois dire que longtemps les musées m’endormirent à force d’ennui et que j’avais en haine les monuments. Je crois bien que la musique était mon principal goût et ma véritable vocation. »

« Je fus toujours improvisateur et mystificateur, souvent brillant, souvent redouté, envié, critiqué fort sévèrement par ceux que je criblais. Pour moi je n’y voyais aucune importance, ni dans les suites non plus, car l’opinion que je laisse de moi ne me fait rien […] Il me semble que je puis dire que j’ai suivi ma nature et que je l’ai même relevée en ne distinguant pas le frivole et le sérieux. J’ai pris au sérieux une seule chose, qui est de ne pas dire de sottises autant qu’il se peut, et de ne pas enseigner ce que je ne comprenais pas moi-même. Mais je n’en appelle à personne, pas même au meilleur de mes élèves ; car je ne me reconnais point de juges et je n’en demande point […] Je suis persuadé qu’il y a des moments où Alexandre, César ou Napoléon furent bêtes comme j’ai toujours juré de ne l’être pas. Telle est l’histoire sommaire de mes ambitions. »

« Je demande pardon à tous les tristes de n’avoir jamais su être triste. J’ai le grand tort de me défier des malheureux. J’ai toujours senti la vie comme étant délicieuse par elle-même et au-dessus des inconvénients. »

« J’ai marché comme j’ai pu, par des chemins raboteux, sous la clarté redoutable du paradis. Je n’ai pas chargé mon âme de mes organes. Deux ou trois disciples sans respect, c’est tout ce que j’espère ; et au fond, je n’espère rien du tout. Ce que je pouvais être, je le suis, et tout est bien. »

Ce n’est pas pour le plaisir de me livrer à un jeu de patience littéraire que j’ai assemblé ce portrait : ces phrases nous donnent tout de suite le ton de l’homme, le timbre inimitable ; et tout ce que nous trouverons désormais se rattachera de quelque façon à ce qui vient d’être lu.

Sa réserve à parler de lui, d’abord. Il a horreur des confessions et des confidences, des siennes propres et de celles des autres : il faut y voir un aspect de sa méfiance à l’égard de la psychologie introspective qui tend à créer son objet de toutes pièces sur la base de l’humeur et de l’imagination. Il est des choses que l’on ne regarde pas, auxquelles on refuse existence. Se promenant près du front avec un camarade, il aperçoit un mort sur le talus : « De W. était jeune, il était attiré par les cadavres, comme l’homme de Platon. J’avais, et j’eus toujours la sagesse de ne pas regarder ces choses de près. Je me défiais de mon imagination, lui non. Régale-toi, lui dis-je. » Il se défie de son imagination à l’intérieur aussi : devant ce qui déplaît, irrite ou trouble, il faut se détourner sans s’appesantir, oublier et repartir. C’est mener les rapports avec soi-même en homme d’action, non en observateur ou en contemplateur. On hausse les épaules et l’on passe :

« Je fus trop souvent en difficulté avec moi-même, écrit-il, pour ne pas apprendre à abolir le rétrospectif. » Le terme est fort : ce qu’on néglige ainsi ne laisse pas de trace et retourne au néant.

Cette réserve, à base de méfiance, il la nomme justement prudence ou précaution. On y devine toutefois quelque chose de plus farouche que la seule sagesse : quelque chose comme l’écart d’un cheval. Il se reproche presque de s’être abandonné dans son Stendhal à une confession de sentiment et d’humeur « qui sent un peu trop l’indomptable moi ». On entend alors comme le claquement d’une porte qui se referme.

Il a parlé de lui dans trois livres : Souvenirs concernant Jules Lagneau, parus en 1925. Il y dit le nécessaire, s’en explique et s’en excuse : il fallait montrer l’élève pour faire comprendre le maître. Le caractère intraitable de l’élève grandit le maître.

Dans Souvenirs de guerre (1933) paraît une autre sorte de nécessaire : l’immense sujet n’était pas épuisé avec Mars, il fallait l’aborder d’un côté plus familier. Cette fois encore, il ne montra de lui, - du soldat-, que ce qui permet au lecteur de mieux comprendre la guerre.

Reste enfin l’Histoire de mes pensées (1937) qui est une authentique biographie : « Vous devriez écrire votre vie », lui avait dit un ami. Mais traiter son autobiographie sous l’angle d’un histoire de se pensées, cela dit bien la réserve de l’auteur. « C’est que mes pensées sont avouables. » On ne saurait mieux reconnaître que les silences couvrent un mécontentement, surtout si l’on rapproche ce mot : « avouable » de la phrase que je citais tout à l’heure : « C’est peut-être que je m’en suis consolé sans cela. » On songe à l’ouverture de M. Teste (bien que M. Teste soit essentiellement un observateur de lui-même) :

« Je me suis rarement perdu de vue. Je me suis détesté ; je me suis adoré ; puis nous avons vieillis ensemble. »

« Nous avons vieillis ensemble… Je m’en suis consolé », mots qui évoquent des orages passés, où perce l’agacement devant la bêtise et le bafouillage inhérents à toute existence. C’est le lieu de citer le mot d’Alain sur George Sand « qui, de sa propre vie médiocre, déformée, manquée comme est toute vie, a pu former cette Consuelo, modèle unique ». « Comme est toute vie » équivaut à un aveu. Alain sait bien pourtant que la réserve est justement ce qui arrête et provoque le lecteur : « Il y a du secret dans toutes les grandes âmes, et ce qui est le plus secret est, par le jeu des passions, ce que nous voudrions savoir d’abord. » Mais il tient bon.

Il serait temps, après avoir si longuement parlé de réserve, d’en venir à l’audace. Car il y a aussi de l’audace dans la façon dont Alain parle de lui, et le titre Histoire de mes pensées pourrait bien tromper les importuns. Car nous voyons, dans ce livre, se former les pensées d’Alain à partir de ses goûts, de son humeur, de ses expériences, et, tout en se formant, modifier en retour ces données. On nous propose une Éducation sentimentale par le jugement ; l’histoire d’un Wilhelm Meister philosophe. Sans oublier qu’à travers son œuvre entière, l’auteur ne cesse de parler de lui, de se mettre en cause, de se jeter en avant. Il aime, il n’aime pas, il veut ignorer : « J’aime cet homme-là », dit-il de Rousseau. Il n’a jamais aimé Henri Brulard. D’Armance, il ne « pense rien », pas un mot dans son Stendhal sur cette histoire essentiellement privée.

Il méprise, il écrase :

« Pour parler le langage des esclaves, comment Lagneau accordait-il le libre-arbitre avec l’inflexible nécessité ? »

« Marc-Aurèle et Jésus (de Renan) qui sont des crimes contre l’homme. »

« La Sorbonne a toujours été ridicule. »

Ou bien, il se désolidarise avec hauteur : « Leur sociologie et leur histoire », écrit-il sans aucune référence à qui que ce soit, me rappelant ce mot de Lénine à Trotski : « Vous avez vu leur Saint Paul, leur British Museum » (on entend bien qu’il ne s’agit pas des Anglais, mais du monde capitaliste tout entier).

Dans un élan bref, mais passionné, il admire les harmonies du Lys « qui sont enivrantes ».

Il admire comme on combat :

« Je demande comme une grâce de vivre avec des êtres comme Stendhal, La Sanseverina, Julien Sorel, sans jamais voir, ni entendre, ni lire aucun genre de Sainte-Beuve. »

D’un génie mathématicien, mort jeune, il remarque en s’amusant : « Selon mon opinion, il est mort de l’ennui mathématique. »

D’autres fois, il se peint lui-même en passant, et soudain il est là : « En ce temps-là, je tirais les idées comme les chevaux tirent le foin. » Il s’agit de recherches sans ordre, la pensée accrochant la pensée, mais on voit aussi ce mouvement de tête chevalin, à la fois patient et nonchalant, sans hâte, et absorbé pourtant.

Il ne se dérobe guère, en somme, et même s’expose en de brusques sorties, mais toujours à propos d’autre chose ou d’un autre que lui.

Sur lui-même, il a pourtant fait des aveux qu’on n’a point coutume de faire, car ils exigent le courage de se montrer – et de se voir - ridicule. Il s’agit de ces rêveries puériles qui nous accompagnent jusqu’à l’heure de notre mort et qui se caractérisent par « une niaiserie énorme », dit-il. Quelles sont les rêveries de l’auteur de Mars ? Il se voit général vainqueur :

« Toute ma vie ces récits de moi à moi furent militaires ; il s’agissait d’exterminer des ennemis, et je ne m’en privais pas […]J’ai rêvé de gouverner, de vaincre, de forcer, de terrifier. »

Chez La Fontaine qui, aussi curieusement, a fait de semblables aveux, les romans sont plus pacifiques. Ce sont pourtant aussi des rêves de puissance :

« On m’élit roi ; mon peuple m’aime. »

« Sous ce rapport, note Alain, je n’ai fait aucun progrès. » Infantilisme inguérissable de l’imagination désirante que l’on n’ose pas dévoiler à son plus cher confident. Alain, lui, ne recule pas devant ce genre d’aveu.

Sur quoi donc porte cette réserve que nous avons devinée farouche ? Essentiellement sur deux choses, qui sont de taille.

« De l’enfance, je dirai peu, déclare-t-il, car elle ne fut que bêtise. » Et plus loin : « Donc une enfance sotte, comme elles sont toutes. » De fait, il ne livre que ses rêveries militaires et ses jeux de petit paysan ; et tout de suite passe aux études. Il y a là un parti pris évident, car, s’il est vrai que toute enfance est sotte, très sotte, il est vrai aussi que, de même qu’à chaque instant l’adulte retombe dans sa sotte enfance, de même, à chaque instant, l’enfant échappe à l’enfance pour viser plus haut, le plus haut possible. Quand Alain écrivait de l’enfant, il le savait et le disait. Pourquoi l’oublie-t-il quand il est en jeu ? C’est que le silence sur l’enfance est silence sur le milieu familial :

« Je ne dirai rien sur ma vie familiale et je crois que je n’en pensais pas beaucoup. » Quelques mots sur son père, « sorte de Diogène », et il passe à un ami de son père, sur lequel il revient souvent, un célibataire, grand chasseur, royaliste et lecteur de Balzac. Comment ne pas penser que cet homme joua pour l’enfant le rôle du père d’ élection que Jules Lagneau, plus tard, devait à son tour assumer ? Sur sa mère le silence est total ; et sur ses rapports avec le milieu familial, cette remarque énigmatique :

« Je me prouverais bien aisément que je fus un enfant malheureux, mais ce ne serait pas vrai. » Il conclut avec une pointe d’insolence que, sur ces choses, il a toujours voulu s’en tenir à « de pieux mensonges qui n’intéresseraient pas le lecteur ». L’expression « pieux mensonges » en dit long : manifestement il préfère ne pas regarder du côté de ce mort.

L’autre silence est sur les passions. Les passions amoureuses, puisqu’il ne fut jamais ambitieux. Rien jamais, dans ses études sur l’émotion, la passion ou le sentiment, qui ressemble à une allusion personnelle. On peut chercher.

J’ai eu l’occasion, dans une étude sur Alain et la littérature, de penser qu’il y avait en Alain un romanesque qui se défend contre le romanesque parce que le romanesque finit par se briser contre la réalité. J’y vois une raison de ce silence. Nulle part plus que dans les passions amoureuses, un existence, même alors qu’elle semble heureuse du dehors, n’apparaît à celui qui la vit aussi pleine de bavures, de reprises, d’échecs et de rechutes, aussi « médiocre, déformée, manquée ». C’est alors et plus que jamais qu’il convient de hausser les épaules et d’oublier, pour recommencer.

Réserve aussi de célibataire. Il existe diverses espèces de célibataires : Alain est de l’espèce un peu sauvage, secrète et brusque, dans laquelle on trouve « du solide et de l’opaque » ainsi qu’il le dit de l’ami de son père. Il est l’homme qui refuse sa participation dans un certain domaine, et longtemps se tient à son choix. Cette espèce tient du sanglier : solitaire dans tous les sens du mot.

C’est ainsi que le portrait lu tout à l’heure nous frappe par un certain à-pic, quelque chose de rude, de rugueux, d’abrupt, plutôt que d’anguleux ; mais, rude ou anguleux, de non poli. On pourrait bien ici me faire reproche du choix, car il existe dans l’œuvre d’Alain vingt autres passages plus précautionneux ou plus hésitants. Mais c’est par le côté abrupt qu’il vaut mieux saisir d’abord un être : c’est du côté où l’abord est le plus difficile qu’il est possible : on va droit au centre. Au lieu que si l’on commence par les côtés policés, tempérés, apaisés, on se perd dans des glacis.

Nous nous trouvons donc en présence d’un homme très assuré en lui-même, voire insolent, il n’y contredirait pas. Cette assurance est dans le ton, autant que dans les choses exprimées, dans la rudesse du ton, mais plus encore dans le calme, et dans cette indifférence à l’opinion dont il est question. D’où procède cette assurance, cela nous apparaîtra peu à peu. Elle est à la fois de nature et de formation. Il y a chez Alain une certaine assurance au départ. Il y en a une à l’arrivée, différente de la première, qui s’ajoute et ne substitue pas : le tout fait une imposante somme d’assurance. Au départ, l’assurance est dans cette robustesse du corps à laquelle Alain se demande s’il ne faut pas attribuer la perte de la foi qui survint chez lui sans aucun drame vers l’âge de douze ans. Enfant, il servait la messe et croyait à l’enfer. A mesure que les forces se développèrent, la foi s’effaça. Elle disparut avec la peur pour ne jamais reparaître : « Si quelqu’un fut incrédule depuis ses douze ans jusqu’à ses soixante-sept, c’est bien moi ; et je puis dire incrédule sans défaillance. » Toutefois il se borne à constater la coïncidence sans vouloir conclure. Mais il possède certainement à un très haut degré l’assurance virile de celui qui est sûr, le cas échéant, de pouvoir régler les difficultés à coups de poings. Ce qu’il fit, dit-il, avec ses camarades d’internat. Assurance physique à laquelle il faut joindre l’assurance de l’homme doué pour l’ajustement des idées et pour la parole ; il fut toujours beau parleur. Cette grande robustesse procède du tempérament sanguin, dont l’humeur est particulièrement violente et explosive, et tend à la pulvérisation de l’adversaire. Il eut honte de s’être emporté devant Jules Lagneau, un jour qu’il devait se défendre d’une calomnie ; pendant la guerre, il manqua sauter sur un lieutenant qui exigeait de lui des excuses. Ce genre de violence est sans rancune, les griefs ne sont pas remâchés comme chez le bilieux, et les dégâts sont regrettés. La violence amènera donc Alain à se méfier de la violence : on ne peut dire qu’il la déplore (« Gardez cela, lui a dit Lagneau, c’est une force ») ; au contraire, il l’évoque avec bonne humeur, et d’un ton parfois légèrement provocant. Mais ce sont les effets qu’il a eu lieu de déplorer et il ne l’a plus oublié.

Hors de la colère, cette robustesse de sanguin est joyeuse et affamée. « Je me suis cru joueur », dit-il, qu’entend-il par là ? Il a passé des nuits à jouer aux cartes. Se croire joueur, c’est déjà l’être. Une chose a dû lui manquer : le vertige qui fait que, se croyant joueur, on se laisse aspirer par l’abîme. Et sans doute est survenue quelque autre distraction qui l’a détourné ; ou bien s’est éveillé la prudence du paysan, et il a fait volte-face comme devant l’alcool. Car il a aussi été buveur. Les appétits sont puissants chez lui. Pendant la guerre, retournant au cantonnement dans un village, et retrouvant des boutiques de charcutier : « J’étais fou », dit-il sans commentaire. Qu’à vingt ans il ait passé des nuits à boire, il n’y a rien là d’extraordinaire. Pourtant cde n’était peut-être pas courant chez les normaliens des années 90 ; et chez lui cela devait aller assez loin. On devine la passion du Normand pour les boissons fortes et l’état d’ivresse. Il s’en guérit d’un coup : relisant une page écrite sous l’effet de l’ivresse, et qu’il avait crue pleine de génie, il se trouva bête ; il eut peur. Ce fut radical. Tout l’homme est là. Et cette originale guérison ne devait pas être facile, car, écrit-il : « Toujours un verre d’alcool fut pour moi comme une bêtise à faire. » Elle révèle, en tout cas, un empire sur soi remarquable chez un homme si jeune.

Quand ces natures son au repos, elles oublient facilement, et glissent volontiers à la paresse. On trouve dans l’œuvre d’Alain non seulement des aveux de paresse, mais tout un éloge de la paresse. Enfant, il se distinguait en mathématiques ; l’ami de son père lui ayant fait remarquer que les lettres lui donneraient moins de peine, il bifurqua, sans plus y penser, vers Normale Lettres. Il quitta le métier de professeur avec plaisir, et déclare même que ce métier lui fut toujours très pesant. Aveu surprenant, car enfin, il va de soi qu’on n’exerce pas l’immense action qu’il a exercée en tant que professeur si l’on ne fait pas tout ce qu’il faut, et plus qu’il ne faut pour sa classe ; l’Histoire de mes pensées en fait foi. Pourtant le métier lui pesait, c’est aussi une vérité, et qui est à dire aussi. Pas question de « pieux mensonges » ici.

Mais comme il a utilisé sa violence pour opérer de brusques changements de direction, il va utiliser sa paresse. Elle va lui servir à ménager les moments de véritable activité de l’esprit. Il existe une race de paresseux à laquelle appartiennent Montaigne, La Fontaine, Alain chez qui la paresse est une forme de respect de la pensée, et même une sorte d’inflexibilité travailleuse. Plutôt que de violenter leur pensée, ceux-ci préfèrent lui préparer les voies, et jamais ils ne prennent pour activité de l’esprit ce qui n’est que contention. Cette façon de travailler – ou de ne pas travailler – écarte la timidité et l’irritation, ce sont les termes d’Alain au sujet de Lucien Herr ; les deux hommes s’apprécièrent sur le tard. « Mais, dit Alain, la partie de l’esprit qui invente était chez lui timide et irritée. » Herr travaillait peut-être trop. Alain, lui, ne travaillait avec une entière application que durant de courts moments.

Cet aménagement de la paresse va, chez lui, jusqu’à la maîtrise du sommeil qu’il mit au point pendant la guerre et dans laquelle il voit un pouvoir essentiellement humain. « L’impossibilité de dormir dans le bruit est un signe d’animalité, écrit-il. » Toujours pendant la guerre, il parvint à diriger sa pensée, à l’orienter, à l’entretenir vivante, et tout ceci dans une demi-torpeur.

« C’est au cours de la guerre que j’appris à dormir à toute heure et en tout lieu, et à dormir à demi, les yeux à demi ouverts, refusant le monde et refusant les idées. La méthode très rusée que je formai alors était de penser sans suite tout en me tenant dans un même cercle de mots. Cet état est imité de l’insomnie par le retour des mêmes refrains ; mais il est le contraire de l’insomnie par l’indifférence, qui empêche que les raisonnements se nouent[…] Je suis assuré maintenant que cet état de repos, qui quelquefois ne dure qu’une seconde, est un des moments de ce qu’on nomme le travail. »

Ainsi compris, l’art de dormir est plus qu’un art de travailler et une ruse avec soi-même : c’est un art de vivre. Aussi Alain dit-il : « Me faire inattentif et me reposer, c’est tout mon art. » Art de laisser passer le désespoir sans dégât, c’est pourquoi il le développe à la guerre ; mais déjà il y avait eu recours quelques années plus tôt pendant une sorte de drame de la pensée auquel il fait allusion, tout un hiver passé à méditer sur l’évidence et la volonté, en tournant et retournant Descartes. Il s’agissait d’un moment grave, il y allait de tout lui-même :

« Mais ce qu’on trouvera peut-être de plus étonnant, c’est que ce désespoir, qui était en ce temps-là de tous les jours, n’était ni triste, ni anxieux. Je n’ai jamais fait figure de damné devant moi-même. Je me consolais aisément ; j’arrêtais la dépense inutile ; je savais dormir et je le sais encore. »

Enfin, cet art de dormir lui permit d’éviter les discussions qui, chez lui, « atteignaient toute violence ». L’horreur des discussions a pour point de départ la méfiance de l’humeur : « Je ne pus jamais conduire une sage discussion, à moins de dormir d’abord par précaution. » Dans sa classe, il ne supportait pas la discussion ; les anciens l’enseignait aux nouveaux. « Cela étant convenu, j’étais alors un sage et je savais me faire objection à moi-même. » La discussion tourne en tumulte, chacun se raidit et nul n’est jamais convaincu ; et c’est un beau côté de l’être humain que de refuser de se laisser soumettre par l’argument. Aucune preuve n’est preuve pour l’homme digne de ce nom, car l’esprit deviendrait alors girouette. Le jeu des idées abstraites parut toujours méprisable à Alain, et d’une nature toute mécanique.

Tel est donc cet homme, robuste et doué, qui ne s’ennuie pas, et même s’amuse de tout ; et qui sait dormir. Nature heureuse s’il en fut. Mais prenons bien garde que tout cela est autant construit et voulu que donné, car la violence et la boisson, par exemple, auraient pu jouer de mauvais tours au philosophe. « C’est une violence qui se tournera contre elle-même », avait dit Jules Lagneau de son élève. Sur ce point, Alain prit plaisir à faire mentir son maître. S’appuyant sur son humeur de sanguin, son humeur optimiste, pour aménager cette humeur, s’appuyant sur des habitudes paysannes de ruse et de méfiance, tantôt il hausse les épaules pour se détourner avec brusquerie, tantôt il somnole afin d’éviter les éclats. Il accepte et accentue le côté non réflexif, non introspectif de sa nature pour refuser l’importance à ce qui n’est rien à ses yeux et qui vient des organes : « Je n’ai pas chargé mon âme de mes organes ». Il refuse le tragique et aménage la violence.

On ne peut dire que l’on connaît un homme tant qu’on ignore ce qui compte par-dessus tout à ses yeux, et ce qu’il a montré qui comptait. Où place-t-il la valeur ? Quelle est, au sens le plus large, sa morale ? Il m’a semblé que cette part d’Alain, c’est en action qu’il fallait la voir, exactement comme il la voyait lui-même. C’est pourquoi nous allons l’envisager à la lumière des deux expériences majeures d’Alain : sa rencontre avec Jules Lagneau, sa vie de soldat durant la guerre 14-18. Comment ces expériences furent abordées par lui, comment elles l’ont à la fois révélé à lui-même et confirmé en lui, il l’a fidèlement retracé.

Nous avons fait allusion à l’élève qui entra un jour d’octobre dans la khâgne de Jules Lagneau : assuré, voire insolent, avec cette sorte de paresse qui venait de lui faire choisir les lettres, bien qu’il n’eût trouvé jusque-là de pensée à le satisfaire, dit-il, que dans la géométrie d’Euclide. Jeune garçon sans vocation particulière, mais « déjà un habile rhéteur ». Autrement dit, l’espèce d’élève la plus difficile, parce qu’elle entend ne s’incliner devant rien, bien résolue à n’être pas dupe.

Jules Lagneau lui offrit le spectacle d’un homme qui avait choisi de penser, et seulement de penser, et qui ne demandait rien d’autre ; un homme qui pensait lentement, difficilement, mais qui savait ce que c’était que penser, et qui chaque jour revenait au point de départ, parce qu’une idée n’est jamais acquise. Sévère et exigeant au surplus, avec ce quelque chose de janséniste qu’Alain reconnaîtra dans l’abbé Pirard et qui ne pouvait le laisser insensible ; refusant l’aide et les encouragements faciles parce qu’on ne peut penser pour un autre, ni donner du courage ; mais par là même éveillant le courage chez un être jeune qui, pour la première fois, se sent véritablement respecté.

Et trente-cinq ans plus tard, longtemps après sa mort, Lagneau arrache encore à Alain des phrases comme celles-ci :

« Je ne respectais rien au monde que lui »

« Toutes les heures sérieuses de ma vie ont été occupées à répondre à cette question : que pensait-il ? Que voulait-il dire ? » « J’avais assez de lui pour méditer cent ans »

« Ce visage est sans doute le seul signe auquel j’aie fait réellement attention »

Avec lui, il a eu en 1914 de muettes discussions sur la route de Metz que Lagneau avait suivie quarante-quatre ans plus tôt. La rencontre avec Lagneau fut l’événement qui ébranla toute la juvénile assurance d’Alain. On songe à la rencontre de Mallarmé par Valéry, au long silence poétique de Valéry, par trop d’exigence puisée au contact de Mallarmé. D’Alain et de Valéry, si différents par ailleurs, on peut dire que tous deux savent admirer ; l’admiration est peut-être leur plus grande passion ; la difficulté est de trouver le sujet qui en vaille la peine (« Heureux assez celui qui trouve occasion d’être fidèle », dit Alain). Quand ils le trouvent, ils en sont ébranlés jusqu’aux racines. Tous deux, au reste, ont été atteints par un être replié sur lui-même et d’une certaine fragilité, mais inflexible sur ce qui compte.

Quand Alain affirme : « J’ai pris au sérieux une seule chose qui est de ne pas dire de sottises », il faut donc remonter à Lagneau en qui se confondirent à jamais pour l’élève la grandeur de l’homme et la valeur unique de la pensée :

« Je vise à donner une idée de la première grandeur de l’esprit. C’est l’hommage que je dois à un tel maître. Si je n’y réussis pas du tout, même comme dans les songes, tout ce que j’ai pu écrire, assez et trop, sur mille sujets, est comme rien ou presque. »

Viennent enfin les phrases célèbres :

« A vingt ans donc, j’ai vu l’esprit dans la nuée. C’étais à moi de m’en arranger comme je pourrais, mais faire que cela n’ait pas été, et que le reste ne soit pas comme rien à côté, c’est ce que je ne puis. »

« Sans cet oracle, j’étais perdu », avoue-t-il. Perdu par sa facilité et sa rapidité, par son talent de parole et par son impatience. Perdu par sa naturelle assurance. Lagneau mit en pièces les « fragiles constructions » du rhéteur, il lui enseigna la lenteur et même le silence, comme le jour où, surveillant le Concours général, il dit d’un geste et d’un froncement de sourcil à son élève qui se préparait à briller : « Je vous interdis d’écrire ; vous ne savez rien là-dessus. » Alain remit une feuille blanche. Il est de fait que la facilité ne peut être sauvée que si elle est une fois accrochée à quelque chose qu’elle ait reconnu en valoir la peine, et au sujet de quoi elle s’est méprisée

Ainsi la fidélité à son maître et la fidélité à la pensée ne font qu’une chez Alain. Cela suppose, envers le maître et envers la pensée, une extrême modestie, voisine de l’humilité ; mais hors de ce cercle, et puisque le reste n’est rien, une assurance redoublée. Quand on a appris à ne pas être dupe de soi, de ses dons et de son imagination, on ne saurait l’être des autres et de cette importance dont « la moindre nuance tue un homme ». Cela supposait que l’élève en viendrait un jour à s’opposer au maître dans l’exercice de la pensée, comme ce fut le cas en politique. Cela supposait qu’après avoir tremblé devant le jugement de son maître, l’élève arrivait un jour à déclarer : « Je ne me reconnais point de juge et je n’en demande point. »

Pas d’autre morale donc que la fidélité à soi-même, à ce qu’on a pensé et voulu. Alain n’a jamais varié sur ce point : « La morale est pour soi et non pour autrui. » Il s’y tient intrépidement dans ces pages sur Stendhal où il se confesse. On dit que les personnages de Stendhal sont immoraux :

« Mais[…] dans les actions de la Sanseverina je ne trouve rien à blâmer. Je lis que, séduite d’abord par les intrigues de la cour, elle se voit soudain au pouvoir d’un homme très puissant et très cruel, se trouve folle d’humiliation et de douleur, se jure à elle-même de se venger, oui, même contre le remords. Et que me fait le Prince de Parme ? Il n’y a point de justice à l’égard du tyran. Les règles extérieures de la morale, je m’en moque. »

Les Souvenirs concernant Jules Lagneau sont écrits après la guerre de 1914, c’est-à-dire après la seconde expérience, c’est dire que cette seconde expérience n’avait rien ôté à la première de sa force et de sa fraîcheur.

Alain avait quarante-sept ans en 1914. D’avance il avait décidé qu’il s’engagerait si la guerre éclatait. Il le fit. On sait qu’il partit sans illusion puisque son dernier Propos d’avant-guerre, écrit le 3 août 1914, s’intitule : « Le massacre des meilleurs ». Il n’aurait pas pu supporter la vie civile : « Seuls les travaux de la guerre pouvaient me consoler de la guerre ». Et de fait, il avoue avoir perdu son propre empire, durant les premiers jours : « Je n’étais plus qu’horreur et cela ne pouvait durer. » Arrivé au front, il pensa d’abord qu’il n’en reviendrait pas, et « tomba dans un profond sommeil ». Puis il comprit qu’il pourrait s’en tirer, à condition d’apprendre à observer, comme un paysan ou un chasseur. C’était possible dans l’artillerie ; il reconnaît que son courage « s’arrêta au bord du cercle d’enfer du fantassin ». D’une façon générale il a trouvé, pour ces souvenirs de guerre, un ton d’une justesse parfaite, celui de l’homme qui a pris l’exacte mesure de son courage. Il sait que rien ne l’obligeait à combattre ; il sait aussi qu’il n’a pas connu ni osé connaître le pire.

A cette immense expérience nous devons, non seulement Mars et les Souvenirs de guerre, mais encore le Système des Beaux Arts, fruit en partie des circonstances (la rencontre et les discussions avec un capitaine amateur de peinture), en partie et plus profondément de ce besoin de compenser, en temps de catastrophe, les préoccupations urgentes en leur opposant le moins urgent, comme une preuve de sa propre liberté. Mais le rapport immédiat de l’homme Alain avec la guerre nous est donné, je crois, dans cette phrase : « Elle fut une manière de détourner l’âme de se séparer du corps. » Phrase qui peut surprendre, venant de celui qui n’a pas chargé son âme de ses organes. En réalité, ce n’est qu’une autre forme de discipline non contradictoire. Ne pas charger son âme de ses organes, c’est n’être jamais dupe de l’imagination et ne pas prendre l’humeur pour une pensée ou un sentiment. Ceci acquis, l’intellectuel n’a que trop tendance, par métier et situation, à se croire affranchi de son corps. C’est s’affranchir à bon marché, et s’affranchir du même coup de la condition humaine ; se condamner du même coup à une vie exsangue, à une pensée exsangue. Ne pas charger son âme de ses organes, mais connaître leur poids. C’est faire l’épreuve de ses forces. En affrontant le froid, la faim, la fatigue, le danger, c’est encore soi qu’on affronte.

Il est passionnant à cet égard de voir comment Alain s’est arrangé de la guerre. Ce qui n’ôte rien de leur sévérité aux jugements de Mars qui prennent toute leur force, au contraire, d’être émis par un homme qui a triomphé de l’épreuve. Outre la faculté d’observation indispensable à son salut, Alain développa dans les tranchées un goût de l’action manuelle, de l’action ouvrière réfléchie : les manipulations du téléphone de campagne sont toujours évoquées avec soin, et avec un plaisir évident. Il apprit à connaître ces bonheurs élémentaires et absolus que sont l’abri chaud parmi les camarades ou le calme du cantonnement. Il retrouve enfin pendant ces trois ans le contact avec la terre, la solitude des bois, une vie un peu bûcheronne, les retours de reconnaissances nocturnes, quand l’alouette chante déjà. Évoquant une de ces aurores, il lui arrive de dire : « J’étais parfaitement heureux. »

D’un bout à l’autre de ces trois années, il fut un homme parmi « les hommes ». Il aimait la vérité de ce mot qu’emploient les officiers pour désigner les soldats, comme si tout l’humanité s’était réfugiée là, et seulement là. Il voulut être un de ces hommes et rien d’autre. Par là son expérience de la guerre se trouve être la suite naturelle mais aussi l’apogée de son expérience politique d’avant-guerre, de l’affaire Dreyfus, des campagnes électorales et des Universités Populaires. Quand il parle de ses camarades, du canonnier Jeannin, par exemple, qui apprenait à lire comme on fend le bois, mais qui déployait une telle sagacité dans tout autre labeur, ce n’est jamais comme un intellectuel parlerait avec bienveillance d’hommes simples et incultes, encore moins comme un bourgeois parlerait de paysans ou de prolétaires. Il n’a pas besoin de penser que ce sont ses semblables et ses égaux : ils le sont.

Et la colère qui gronde dans Mars c’est celle de l’homme de troupe qui s’est trouvé quotidiennement traité comme un chose, écrasé et humilié devant la mort. Jamais la colère du penseur qui se trouverait sous-estimé. Il n’ignore pas qu’il aurait pu se faire respecter en tant que professeur et philosophe. Il eût suffi de quelque réflexion glissée à point devant les officiers. Il ne l’a pas voulu. « Je voulais être respecté seulement comme homme supposé simple et ignorant. » Plutôt que de se faire valoir, il a préféré parfois faire le bête ; car s’il importe, par-dessus tout, de ne pas être bête, « il y a de la grandeur même à faire la bête ». Sans compter que le mystificateur y trouvait son plaisir.

Bref, tout au long de ces trois ans, il a vécu l’épreuve à fond, et s’il n’en a pas été détruit c’est qu’il ne l’a pas voulu, restant lui-même jusqu’au bout. Mais de quelle gravité fut cette épreuve on le devine en lisant les quelques lignes qui évoquent son retour, lorsqu’il fut démobilisé.

« Dans ce tumulte intérieur et extérieur, je repris le travail d’enseigner en 1917. Je trouvai un petit noyau d’élèves, je retrouvai mes livres ; j’entendis le claquement de la Bertha au-dessus des rues, et je pris des lunettes. Je me sentis alors extrêmement fatigué, et c’était naturel. Je dus apprendre à occuper le temps[…] Beaucoup d’idées étaient tombées de moi comme des feuilles mortes ; je ne me souciai point de les ramasser. Je m’avançais désormais par les grands auteurs seulement. Je ne m’étais jamais soucié beaucoup des contemporains ; je les oubliai tout à fait par un mépris de soldat, et je me trouvai ainsi en position de soulever les jeunes générations à bout de bras. Je fus donc, parmi tant de mes semblables, un homme de la guerre, un homme sans loi. »

Le poids de l’expérience, le soulagement sans joie du retour, une atmosphère de fin de guerre coïncidant avec le début de la vieillesse, une sombre assurance, se fondent ici pour rendre un son de poésie humaine inexprimable.

C’est sur cette note que je voudrais terminer. Elle achève le portrait d’Alain par lui-même. Il nous a présenté l’image d’un homme qui se fait au jour le jour à partir de ce qui lui est donné. Cet homme qui n’est pas un chercheur d’aventures a mené la vie unie, en somme, d’un intellectuel. Les grands moments qu’il a vécus n’ont rien en soi d’exceptionnel : rencontrer un maître de grande valeur, aller à la guerre, ce sont là des expériences communes. Mais il a vécu ces moments comme des aventures extraordinaires, s’y enfonçant tout entier, ne plaignant ni son enthousiasme, ni sa force, ni sa colère, ni sa peine. Ne réservant jamais que sa liberté, comme tous les chercheurs d’aventure.

de valeur, aller à la guerre, ce sont là des expériences communes. Mais il a vécu ces moments comme des aventures extraordinaires, s’y enfonçant tout entier, ne plaignant ni son enthousiasme, ni sa force, ni sa colère, ni sa peine. Ne réservant jamais que sa liberté, comme tous les chercheurs d’aventure.