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  • J. Pacaut — Biographie de Jules Lagneau
    Notice parue dans l’Annuaire des anciens élèves de l’Ecole Normale Supérieure en 1895
« C’est par des efforts sans cesse plus intenses que Lagneau, dans les dernières années de sa vie, dissimulait à ses élèves les brèches profondes qu’avaient laissées dans son organisme les efforts antérieurs. Il savait qu’à vivre ainsi il se tuait ; mais pour lui il n’y avait pas d’autre vie. »
J. Pacaut

Promotion de 1872 - LAGNEAU (Jules) est né à Metz, le 8 août 1851 ; il est mort à Paris, le 22 avril 1894. Il n’avait pas encore quarante-trois ans. Cette vie si courte a été très pleine ; elle offre un bel exemple du triomphe de la volonté dans un corps débile qui n’était porté que par la flamme intérieure, avant d’être emporté par elle.

Dès l’âge de cinq ans, une petite vérole maligne, dont il ne fut sauvé que par les prodiges de l’amour maternel, altéra pour toujours sa constitution ; sa vue en fut particulièrement éprouvée, et il ne put commencer et poursuivre ses études qu’avec les plus grandes difficultés. Ce malheur eut au moins le résultat heureux de le préserver des connaissances faciles qui ne demandent que la mémoire des livres, et de tourner son esprit vers la réflexion opiniâtre. Dès ses débuts au lycée de Metz, il frappa tous ses maîtres par la distinction et l’originalité d’une pensée qui ne devait rien, en quelque sorte, qu’à elle-même. Il avait été deviné aussi de bonne heure par un homme de grand sens et de grand cœur, dont il parlait toujours avec la plus profonde vénération, M. Voirhaye, que la ville de Metz avait choisi pour représentant du peuple en 1848, et qui devait plus tard être une des lumières de la Cour de Cassation. Sur ses conseils, Jules Lagneau fut envoyé par ses parents au lycée Charlemagne, dont la rhétorique était à ce moment une pépinière pour l’École Normale. C’était en 1869. Un an après, la guerre éclatait. L’âge de Lagneau, sa vue affaiblie, une maladie de langueur qui devait bientôt devenir son état régulier, auraient pu le dispenser du service militaire ; pourtant il s’enrôla parmi les premiers, de l’aveu de son père, qui, malade lui-même, dut assister impuissant à nos défaites, et fut emporté par les malheurs de la France avant même qu’ils ne fussent consommés. Jules Lagneau ne put pas le voir à ses derniers moments ; mais il en conserva pieusement tout l’héritage moral, tous les devoirs. Devenu chef de famille à un âge où tant d’autres ont encore besoin d’être protégés, il fut pour sa mère un appui très solide, pour ses deux frères et sa sœur, plus jeunes que lui, un guide très sûr. Sans hésitation, au prix des plus grands sacrifices de fortune, qui ne comptaient pas pour eux, ils quittèrent avec lui la ville natale, devenue géographiquement une étrangère, pour venir à Paris mettre au service de la France tout ce qu’il y avait en eux d’intelligence et d’amour. Jules Lagneau fut pendant toute sa vie l’âme de cette famille, même pendant son séjour en province, car il resta constamment mêlé, avec la plus active sollicitude, aux plus menus détails de l’éducation de ses cadets. Lui qui ne s’inquiétait jamais pour lui-même s’inquiétait sans cesse de ce qu’il faisait pour eux ; il leur donnait tout et ne croyait jamais leur donner assez. Il eut plus tard la plus douce récompense de son entier dévouement, puisqu’avant de mourir, il a pu les voir occuper dans la société une place digne des grandes qualités qu’ils tenaient de leurs parents et de lui.

Il fut reçu à l’École Normale en 1872, dans un rang qui ne faisait soupçonner ni aux autres, ni à lui-même, ce qu’il devait devenir ou plutôt ce qu’il était déjà, le plus profond penseur de la promotion. Les concours n’étaient pas son fait ; il n’achevait presque jamais ses compositions, tant il était long à les méditer et difficile dans l’expression qu’il voulait donner à ses idées. Mais, dès les premiers mois de son séjour à l’École, il s’imposa à tous comme un maître par le sérieux de sa pensée, et surtout par l’élévation de son caractère où il puisait l’intuition profonde de la philosophie et des choses qui sont proprement de l’âme. L’impression qu’il nous donna fut fort complexe. Il était très bon camarade, j’allais dire bon compagnon, dans une section qui n’était pas mélancolique ; et ceux qui ne l’ont connu que dans ses dernières années, qui furent celles d’un ascète, auront peut-être quelque peine à se représenter en lui ce qu’il était alors, le plus gai des hommes, le plus enjoué, le mieux fait pour les délicatesses des relations mondaines, le Lagneau souriant que nous rappelle la photographie de la promotion. Ce fonds naturel de bonne humeur, qu’il conserva jusqu’au milieu des plus grandes souffrances, cette « gaîté sérieuse » dont il parlera plus tard dans les Simples notes, étaient encore soutenus par le désir de plaire, ou du moins de n’attrister personne. Mais, dans ces effusions juvéniles, on sentait quelque chose de supérieur. C’était un camarade qui inspirait le respect en ne visant que l’amitié. On devinait qu’il comprenait beaucoup de faiblesses sans les partager. Très indulgent à l’ordinaire, surtout quand il était seul atteint, il devenait sévère et inflexible quand il s’agissait de fautes véritables, capables par exemple de compromettre le bon renom de l’École. Il était pour nous tous comme une conscience du dehors, plus gênante quelquefois que la conscience intérieure, parce qu’on ne pouvait pas la tromper au moyen de sophismes. Il exerçait une action de présence, il arrêtait la frivolité non moins que les mauvaises pensées.

Reçu agrégé de philosophie en 1875, il eut une carrière universitaire très correcte, dont les étapes ont été Sens, Saint-Quentin, Nancy et Vanves.

Ses débuts à Sens furent plus que remarqués ; ils furent notés. C’était en 1876. L’archevêque, qui comprenait largement la signification de son titre de chef de l’inspection, crut devoir surveiller de près l’action que Lagneau exerçait sur la pensée de ses élèves. Il aurait surtout voulu en philosophie des solutions, certaines solutions, et Lagneau poursuivait surtout des recherches, un jugement motivé sur ces solutions elles-mêmes. Ils se séparèrent avec une satisfaction réciproque. Lagneau fut déplacé avec avancement de Sens à Saint-Quentin.

Dans un discours de distribution des prix prononcé dans cette dernière ville, il citait aux élèves les paroles d’un vaillant soldat : « Si, pour empêcher qu’une place que le Roi m’a confiée ne tombât au pouvoir de l’ennemi, il fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je ne balancerais pas un moment à le faire ». Et il ajoutait : « Si un jour vous traversez Metz, la ville natale du maréchal Fabert, relisez ces paroles aux pieds de sa statue captive ; et, si l’émotion vous gagne en voyant près de vous la sentinelle étrangère, laissez, comme dit le poète, s’élargir cette blessure, qui ne doit pas se fermer encore ». Quelques semaines plus tard, il devait ressentir quelque chose de cette émotion, quand il fut appelé au lycée de Nancy, à deux pas de cette terre natale, au milieu des vaillantes et sérieuses populations de l’Est, avec lesquelles il était resté en une merveilleuse conformité d’idées et de sentiments. Son patriotisme n’avait pas besoin d’être fortifié ; mais, au spectacle de ce qui se passait de l’autre côté de la frontière, il sentit plus profondément son rôle d’éducateur des caractères et le danger de nos discordes politiques et sociales. Il y fut préparé à concevoir cette union des volontés droites pour une action morale préservatrice dont il devait plus tard tracer le programme. Il eut de pénibles déceptions. Un de ses élèves, entre autres, des plus brillants, sur lequel il pouvait fonder de grandes espérances, allait apporter bientôt dans la littérature et la politique une conception de l’homme libre où Lagneau ne reconnaissait rien de sa pensée, et dont les germes l’attristaient. Ces préoccupations, qui prenaient chez lui une forme aiguë, jointes au travail acharné auquel il se condamnait, minèrent sa santé à un tel point que, sur les conseils et presque les injonctions d’amis clairvoyants, il se résigna à prendre un congé d’une année.

Ce repos fut très laborieux, et consacré principalement à l’étude approfondie de Spinoza que Lagneau avait entreprise dès l’École Normale. Il y était en quelque sorte « prédestiné » par la nature de son génie propre qui offrait de grandes ressemblances avec celui de l’auteur de l’Éthique, la profonde intuition métaphysique, le souci dominant des choses morales, la sainteté d’une existence consacrée entièrement à la recherche de la vérité à la fois spéculative et pratique, la confiance dans la vie malgré la souffrance. Lagneau voyait dans le spinozisme une transition entre le rationalisme moral des stoïciens et une philosophie plus large, qui, tout en respectant les droits de la raison, ferait aux diverses formes du sentiment une place légitime dans la voie du salut. Contrairement à une opinion très accréditée en France, il rattachait Spinoza, par delà Descartes, à la tradition des rabbins du moyen-âge, et à l’Écriture. « Cette idée essentiellement juive, disait-il, que le moyen d’être heureux est de bien gouverner sa vie et de sacrifier tout à cette préoccupation, que Dieu, le principe de vie, c’est, par rapport à l’homme, la justice, et que la justice est la suprême habileté, Spinoza l’apercevait dans la Bible » . C’est aux sources juives du spinozisme que Lagneau consacra ses loisirs d’une année. Il apprit à cet effet la langue hébraïque, et se remit avec son auteur à l’école de la synagogue. Il ne reste de tout cela qu’un énorme dépouillement d’ouvrages peu connus, dépouillement destiné, disait-il en souriant, à éviter, dans l’interprétation de l’Éthique, deux ou trois erreurs peut-être, que personne, probablement, n’aurait relevées. C’était un amoncellement de matériaux solides pour un édifice qui ne devait jamais être construit. Quelques lignes en sont seulement indiquées dans un article de la Revue philosophique, consacré à la traduction donnée par M. Janet du Traité de Dieu, de l’homme et de la béatitude.

En 1884, on créa au lycée Michelet une classe de philosophie qui devait être bientôt une préparation active à notre École ; Lagneau y fut appelé. C’est là qu’il professa pendant les neuf dernières années de sa vie, avec un retentissement qui devait franchir vite les murs du lycée.

Il était alors en pleine possession de ce qu’il allait enseigner, et de la manière dont il fallait l’enseigner. Ses principes pédagogiques étaient déjà bien arrêtés à sa sortie de l’École, quand il eut la première idée du Bulletin de réforme universitaire, dont il céda la direction à notre camarade Burdeau, sur les conseils de M. Bersot. Dans l’intervalle, ils s’étaient encore précisés. Il les a formulés magistralement dans deux discours de distribution de prix, prononcés, l’un au lycée de Nancy en 1880, l’autre au lycée Michelet en 1886. L’idée générale est la même dans les deux : c’est que la pensée, qui sert à toutes choses, n’a cependant sa fin qu’en elle-même, et qu’en elle, ce qui fait sa valeur, ce ne sont pas tant les connaissances acquises, toujours limitées et sujettes à révision, que le développement même de l’esprit qui les domine, les organise, leur donne la vie, et se réalise en elles en les rendant intérieures. Mais, en 1880, au moment où le Conseil supérieur de l’Instruction publique remaniait les programmes de l’enseignement secondaire, Lagneau signalait surtout les dangers d’une érudition aveugle, ignorance laborieuse qui n’a que l’apparence de l’utilité. En 1886, il essayait de dégager le véritable esprit de l’Enseignement secondaire ; il avait peur qu’on ne le confondît avec celui des études primaires et professionnelles. Son véritable nom, disait-il, devait être Enseignement supérieur, car c’est une seule et même manière de penser qui se poursuit à deux degrés, dans ce double enseignement. L’instruction primaire est destinée à donner les moyens d’organiser l’expérience personnelle et de déchiffrer l’expérience d’autrui ; l’instruction secondaire doit avoir pour effet de faire comprendre, par la réflexion, le sens profond de l’expérience, de faire saisir la véritable orientation de la nature, qui n’est tournée qu’en apparence vers l’utilité, et qui marche en réalité vers la réalisation d’un idéal de désintéressement, la liberté de l’âme, par une ascension sans fin de la matière vers l’esprit.

C’est dans ce sens du redressement de l’âme vers les choses morales que Lagneau enseignait la philosophie. Il se servait peu de notes pour ses leçons ; il y voyait une sorte de servitude pour la pensée. Il suivait seulement dans son exposition un plan nettement tracé, mais flexible, qui laissait une place libre aux découvertes de la réflexion. C’était une méditation à laquelle il conviait sa classe. Cette méthode était aussi éloignée de la simple causerie philosophique que de l’affirmation dogmatique. La méditation de Lagneau n’était aisée à suivre ni pour le professeur ni pour les élèves. Son enseignement était donné avec effort et ne pouvait être compris qu’avec effort. Quelques élèves, au début, le déclaraient trop savant ; ils auraient préféré ce bagage tout prêt de connaissances qui débarrasse du baccalauréat et dont le baccalauréat débarrasse ; mais bientôt tout changeait. Lagneau leur rendait insupportables les solutions faciles du prétendu bon sens vulgaire. Il a écrit quelque part que la philosophie est l’explication du clair par l’obscur : entendons du clair apparent que la réflexion obscurcit, par l’obscur apparent que cette même rélfexion rend lumineux. Le premier soin de Lagneau était de délivrer l’esprit de ses élèves des solutions en trois points : celle du sens commun, qui ne sait pas même poser les problèmes, celle de la science positive, qui les transpose, celle de la théologie, qui affirme sans éclairer et laisse la vérité comme morte dans l’esprit. Mais cette méthode critique était l’arme d’une conviction philosophique fermement arrêtée et d’un système assez compréhensif pour exclure l’esprit de système. Il voulait que la pensée jugeât tout et se jugeât elle-même pour se saisir à l’œuvre comme liberté et principe de toute vérité. Il estimait que nulle pensée n’atteint la certitude que si elle affirme librement qu’elle est ce qu’elle doit être. Le fait ne se comprenait à ses yeux que par ce qui est nécessaire ; mais il ajoutait que ce qui est nécessaire ne se comprend à son tour que par ce qui a de la valeur, ce qui a des titres, un droit moral à l’être. La vérité absolue étant ainsi de nature morale, on ne peut l’imposer comme un dogme, mais seulement la proposer à la réflexion de l’individu, qui seul pourra se l’imposer à lui-même. De pareils principes donnaient aux leçons de Lagneau une allure souple, tolérante, respectueuse de l’effort des autres pensées par la conscience que toute pensée est effort et volonté. Nul n’eut une doctrine plus fermement arrêtée, et nul ne fut moins dogmatique.

Cet enseignement si élevé dans ses fins exerçait une action extraordinaire. Le dévouement de Lagneau aux intérêts multiples de ses élèves, le sacrifice visible qu’il leur faisait d’une existence dont il ne voulait plus retenir que l’élément spirituel, en attestaient la sincérité absolue, en faisaient une doctrine vécue qui répandait la vie autour d’elle. Cet enseignement fut vraiment, selon le vœu de Platon, une génération des âmes. Un de ses élèves a dit de lui, sur sa tombe, le mot qui le caractérise le mieux : « Ce fut un père ». Entendons aussi par là qu’il fut un chef d’école, sans en avoir l’ambition . Il fut un des rares professeurs de lycée, si toutefois il y en a eu d’autres, qui ait trouvé dans ses élèves des disciples, au sens plein du terme. Autour de lui s’était groupée une jeune école philosophique qui fait penser au collège des premiers disciples de Spinoza. L’enthousiasme pour le maître y était très grand, et ne paraît pas près de s’éteindre. Plusieurs élèves des Facultés de province briguaient l’honneur d’être rattachés au groupe, et de recevoir sa direction intellectuelle et morale. Lagneau n’en tirait aucune vanité ; mais il en était heureux pour la cause de la vérité, au-dessus de laquelle il ne mettait rien.

En 1892, notre camarade Desjardins publia Le Devoir présent. Lagneau y trouva exposées, avec l’accent d’une grande sincérité et une éloquence comunicative, quelques-unes de ses préoccupations dominantes. Il fut l’ami de l’auteur avant de le connaître. Aussi, quand ce dernier lui demanda de mettre sa haute autorité au service de l’Union pour l’action morale qu’il voulait fonder, Lagneau accepta d’en tracer le programme, qui parut sans signature dans la Revue bleue sous le titre bien modeste de Simples notes. Lagneau y indiquait visiblement que, tout en poursuivant le même but, il était loin de partager toutes les idées de son collaborateur. « Nous nous unissons, disait-il, pour lutter par notre initiative contre l’affaiblissement chaque jour plus visible du lien social, qui consiste pour une part dans la conscience de la solidarité des intérêts, mais bien davantage dans le sentiment du droit des autres, dans le respect de la loi et le dévouement au bien public. Nous pensons ne pouvoir réussir qu’en faisant dominer en nous-mêmes d’abord un esprit de raison... Heureux d’accueillir parmi nous, sans distinction de croyances, les hommes de foi pratique, résolus à l’action contre le mal, nous nous adressons surtout à ceux qui n’ont pas de foi positive, mais qui croient que dans l’homme l’esprit doit commander et non servir parce qu’il a en lui-même sa fin et sa signification, et que la vie n’a de valeur que celle qu’il lui confère en y mettant sa marque, - qui pensent que la vérité est le bien de l’homme... Nous voulons faire connaître en nous-mêmes les bienfaits de la règle, de la discipline, de la résignation, du renoncement, enseigner la perpétuité de la souffrance, expliquer son rôle créateur, combattre le faux optimisme, la basse espérance d’un bonheur qui viendrait tout fait, la foi au salut par la science toute seule et par la civilisation matérielle, vaine figure de la civilisation, arrangement extérieur précaire qui remplace mal l’accord intime ; combattre aussi par l’exemple les mauvaises mœurs publiques ou privées, le luxe, la délicatesse, le raffinement, tout ce qui produit la multiplication douloureuse des besoins, tout ce qui excite dans l’âme du peuple les convoitises haineuses, et y fonde l’opinion que le but de la vie est de jouir en liberté ; prêcher d’exemple le respect des supérieurs et des égaux, le respect de tous les hommes, l’affectueuse simplicité dans les relations avec les inférieurs et les petits, l’indulgence en ce qui ne concerne que nous, la fermeté dans l’exigence des devoirs qui regardent les autres, le public... Nous voulons sauver l’esprit public, en nous d’abord et peut-être dans les autres, par notre exemple et par l’ascendant d’une pure et active charité. Nous nous priverons pour donner, nous ôterons tout ce que la juste préoccupation du sentiment d’autrui nous permettra d’ôter à notre bien-être, songeant que le nécessaire du lendemain n’est souvent que le superflu de la veille, et que le superflu des uns est fait pour une grande part du nécessaire des autres... Le bien que nous ferons, nous le ferons autant que possible nous-mêmes directement : nous connaîtrons et nous serons connus et la pensée qui nous inspirera sera si supérieure à ses effets et si visible, que notre aumône ne corrompra pas. Elle sera le véhicule de l’amour, le coup qui éveille la flamme. L’aumône qui perd est celle qui attache l’esprit au bien qu’elle fait, au bien sensible ; la vraie charité l’en détache et la porte infiniment plus haut, par la contagion de l’amour et du vouloir véritable ».

Ceux qui ont connu Lagneau, même ses plus intimes, ne savaient pas tous à quel point il accomplissait à la lettre ce beau programme, tant il mettait une ombre discrète dans le bien qu’il faisait autour de lui. Ses élèves, ses collègues du lycée Michelet, ses supérieurs, connaissaient sans doute le dévouement illimité qu’il apportait à remplir et à dépasser ses devoirs professionnels ; et, quand un maître éminent, juge délicat des vertus morales et des qualités de l’éducateur, eut à défendre l’an dernier l’enseignement philosophique des lycées contre des attaques plus sonores d’ailleurs que meurtrières, tout le monde reconnut Lagneau dans le portrait de ce professeur qui « tremblant de faire trop peu pour ses vétérans et ses candidats à l’École Normale, leur donne l’enseignement le plus élevé, et, par crainte d’avoir ensuite trop fait pour ceux-là, prend à part ses aspirants bacheliers, des traînards même, leur donne sans compter son temps et sa peine, et leur a donné sa santé ». On savait vaguement aussi que ses libéralités ingénieuses absorbaient la plus grande partie de ses ressources. Mais c’est seulement à sa mort que les larmes répandues sur sa tombe, et l’indiscrétion d’une reconnaissance qui n’a pu ni voulu se taire, ont révélé à tous l’étendue de la perte que la charité privée, non moins que les vertus publiques, ont faite dans cet homme de bien.

C’est par des efforts sans cesse plus intenses que Lagneau, dans les dernières années de sa vie, dissimulait à ses élèves les brèches profondes qu’avaient laissées dans son organisme les efforts antérieurs. Il savait qu’à vivre ainsi il se tuait ; mais pour lui il n’y avait pas d’autre vie. On le pressait de demander un congé pour la seconde fois ; il résistait ; il ne se décida que quand il se sentit tellement faible qu’il craignit de ne plus pouvoir être aussi utile à ses élèves que par le passé.

Ce fut avec une claire conscience de sa fin prochaine. Il l’attendait, loin de la craindre. À quelqu’un qui, trois mois avant sa mort, lui exprimait ses vœux pour le rétablissement de sa santé, il répondait : « Ma vie sera ce qu’elle peut être. Je ne lui demande rien, je n’attends rien d’elle. Il y a longtemps que je n’existe, que je ne pense et n’agis, que je ne vaux le peu que je vaux que par le désespoir, qui est ma seule force et mon seul fond. Puisse-t-il me conserver, même dans les dernières épreuves où j’arrive, le courage de repousser le désir de la délivrance ! Je ne demande rien de plus à la source d’où tout pouvoir vient, et, si cela m’est donné, vos souhaits auront été accomplis . » Son désintéressement et sa résignation étaient en effet absolus. Mais un coup inattendu lui était encore réservé. Quelques années auparavant, il avait perdu sa mère qu’il adorait. Cette perte, suivant les expressions dont il se servait dans une lettre adressée à un ami frappé de la même manière, ç’avait été « le support naturel de la vie qui lui manquait et l’amertume d’une dette infinie qu’on ne peut plus essayer de payer ». Une seconde épreuve familiale, la mort de son plus jeune frère, vint l’achever. Après une nuit passée dans les larmes, avec le portrait de ce frère dans les mains, il dut s’aliter. Quelques jours après, il n’était plus.

Sa vie a été une vie de souffrances physiques ; mais on lui aurait fait de la peine si on l’avait plaint. En fait, il a été heureux au sens élevé où il comprenait le bonheur. Il a goûté les plus pures jouissances de l’accomplissement du devoir désintéressé. Il a eu les épreuves inévitables, mais aussi les joies les plus délicates de l’affection domestique. Il a vu se préparer le relèvement de la patrie. Il a su clairement qu’il laissait dans le cœur de ses parents, de ses amis, de ses élèves surtout, la meilleure portion de son âme, celle dans laquelle il sentait l’éternité. Il a été heureux de ses souffrances mêmes, en les comprenant comme nécessaires, en les éprouvant comme bonnes pour cette âme qu’elles portaient en haut. Enfin, il est mort avec sérénité, en pleine possession de son intelligence, que les désordres physiques n’avaient point entamée. Il a donc eu la vie qu’il voulait avoir, celle qui ne se mesure pas par ce qu’elle donne de plaisirs ou par ce qu’elle dure, mais par ce qu’elle vaut.