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  • Léon Letellier — Jules Lagneau
    Plaquette de Union pour l’Action Morale
Ce texte, rédigé par Léon Letellier, occupe les pages 1 à 42 d’une plaquette éditée par l’Union pour l’Action morale. Cette plaquette présentait par ailleurs une restitution des Simples Notes (pp. 43-52) et des « Extraits de discours » de distribution des prix (La vraie réalité. Qu’est-ce qu’être libre ? La liberté doit être aimée pour elle-même. Sur quoi repose la liberté politique. Danger pour l’esprit de se croire en possession de l’absolu. Possession de soi et passion. Le devoir est sans limites. Comment se garder de tout fanatisme.), extraits déjà publiés à des dates antérieures dans le Bulletin de l’Union (pp. 53-61). Elle s’ouvrait sur une reproduction photographique d’un extrait des Simples Notes (« Le levier de l’action morale... ») avec, en vis-à-vis, la célèbre photographie de Jules Lagneau professeur.

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Le 22 avril 1894, nous faisions la plus grande perte que nous pussions faire, dans la personne de M. Jules Lagneau, professeur de philosophie au Lycée Michelet.

Il avait écrit à l’un de nous dès le 26 décembre 1891 : « Je ne puis tarder davantage à vous dire combien je suis avec vous de cœur, de pensée, de volonté. Par des chemins bien différents en apparence, nous arrivons au même point, parce que le point de départ vivant est le même de part et d’autre. En lisant vos conclusions de tout à l’heure, je me retrouvais dans mes pensées de chaque jour, et c’est mon propre songe, comme dit Platon, que vous me racontez ; mais ce songe-là, c’est la vie même : il n’y en a pas d’autre. Oui, il faut agir ainsi, c’est cela qui est à faire… Ressusciter partout l’âme, voilà la tâche ; depuis longtemps je le crois d’une croyance active. La difficulté est de garder à l’action, lorsqu’on l’étend au delà du cercle de la vie intime, sa pureté absolue ; mais l’esprit peut tout, puisque de l’esprit tout vient. »

Depuis lors, M. Lagneau nous a constamment inspirés ; il portait en lui la plus haute et la plus claire conscience de ce que nous voulions ensemble. Solitaire, désintéressé, sans passion, sans superstition, tout charité et tout raison, il gardait à nos desseins ce qu’ils avaient eu, à l’origine, au dedans de nous, de tout à fait pur et, sans doute, de divin. S’il est arrivé que, dans les contradictions d’une pensée qui tâche à se traduire dans les faits, nous nous soyons écartés imprudemment de ce qu’il attendait de nous, il a toujours eu raison contre nous. Il voulait que nous ne fussions pas trop préoccupés du succès, ni attentifs à plaire aux hommes, aux partis, aux églises ; mais résolument tournés vers le dedans, soigneux d’être, non de paraître ni d’être approuvés ; il était convaincu que si nous devenions des politiques, au lieu de rester des hommes de principes, simplement, notre bonne volonté serait annulée. Il nous mettait en garde contre l’imagination poétique et ces élans de la sensibilité qui ont fait réussir dans les foules les religions historiques plus immédiatement que la pure raison, mais qui, aussi, ont mêlé tant de mal au bien qu’elles ont pu faire. « Notre œuvre est une œuvre de raison, disait-il, nous devons travailler pour et avec les libres penseurs, parce que les libres penseurs sont dans le vrai [1]. » Enfin, il nous avertissait de ne pas nous mettre en avant et surtout de ne pas prendre comme une fonction, un ministère où l’on se complaît, cette tâche d’aide morale pour laquelle les circonstances paraissaient nous désigner. « Si j’en crois quelques expériences, nous écrivait-il, il y a danger à vouloir principalement faire du bien aux hommes ; on s’expose à jouer quelquefois un rôle devant les autres et devant soi-même ; ce qui est contraire à la simplicité et à la droiture. Il est plus sûr, et sans doute aussi plus efficace, d’avoir pour volonté ultime celle de ne pas faire de mal, c’est-à-dire d’être, autant qu’on le peut, toujours juste et raisonnable. »

Ainsi on ne quittait jamais notre ami sans se sentir plus résigné et pacifié, par la conscience qu’en somme une œuvre ne vaut qu’autant qu’elle nous fait entrer dans l’éternel, point de vue d’où tous les échecs particuliers perdent leur importance et d’où les individus même ne sont rien. Il a exprimé lui-même, pour nous, la conception qu’il s’était faite de cette tentative : ce sont les Simples Notes qui ont paru en tête du Bulletin 11-12 quelques jours avant sa mort et que nous reproduisons à la fin de cette notice, parce qu’elles restent comme son testament. On y peut voir le sens dans lequel il nous a constamment dirigés ; encore une fois nous ne nous en sommes jamais écartés sans éprouver en nous, dans la suite, un obscurcissement de vérité, une diminution de vie. Nous ne pourrons qu’y revenir toujours, de plus en plus résolus à nous en inspirer.

Ceux qui viendront à nous désormais auront sans doute quelque peine à entendre d’abord ce que ses conseils et sa présence nous ont rendu intelligible. On ne peut guère s’imaginer ce qu’on perd à n’avoir pas connu de tels hommes. C’est pourquoi nous voudrions dire ici quelques mots sur sa vie et sur sa pensée dans l’esprit qui était le sien, esprit volontairement détaché de tout ce qui aurait exalté son individualité propre, mais plein de respect pour cette personne idéale que chaque homme porte virtuellement en lui-même et dont notre ami donnait pour ainsi dire le contact à tous ceux qui l’approchaient.

I – La vie de Jules Lagneau [2]

La vie de M. Lagneau a été simple comme celle de tout homme de devoir. Un homme de devoir est un homme qui agit par principes et dont tous les principes se peuvent ramener à un seul. Agir par principes, « c’est chercher les raisons de ce qu’on fait, puis les raisons de ces raisons jusqu’à ce qu’elles n’en fassent plus qu’une. [3] ». Une telle action est nécessairement simple, c’est-à-dire facilement explicable. Qu’une vie guidée par le devoir soit tourmentée, cela n’est possible qu’aux yeux de ceux qui prennent la surface pour le fond qu’elle recouvre, ce qui n’est qu’apparence pour la réalité. Si agitée qu’elle puisse paraître à ceux qui s’en tiennent au dehors, la vie des hommes de devoir est une, et il n’y a qu’elle qui le soit.

Il naquit à Metz en 1851. Sa première enfance fut des plus pénibles, par suite de la complexion extrêmement nerveuse et délicate qu’il apportait en venant au monde, et il ne dut de vivre qu’aux soins les plus attentifs et les plus vigilants. Vers l’âge de quatre ans, il fut dangereusement atteint par la petite vérole : il en devint presque aveugle pour un temps assez long, et il lui en resta pour toujours une certaine faiblesse des yeux, ainsi que le germe d’une maladie de langueur dont il souffrit aussi toute sa vie. À peine convalescent, un jour qu’il avait essayé de faire quelques pas sans guide, il tomba dans une cave dont il ne pouvait voir la trappe ouverte et cette chute remit ses jours en grave danger. Il avait sept ans quand il put être question de lui apprendre à lire. Bref, toute l’histoire de ses premières années ne serait que le récit des efforts de ses parents pour le disputer à la mort.

Toujours il garda un souvenir attendri et profond du dévouement dont fut entourée son enfance ; mais il ne permettait pas que l’on confondît le dévouement réfléchi et fondé en raison avec certains dévouements aveugles, idolâtres, fruits de la pure sensibilité. Dans sa source, tout amour, tout dévouement comporte sans doute l’oubli de soi, c’est-à-dire un mouvement de la volonté qui renonce à elle-même pour se donner. Mais dans les résultats, quelle différence entre l’amour conscient, éclairé, qui sait se réserver, rester maître de soi, et l’amour impulsif, fatal, auquel notre nature ne sait pas résister ! « L’arbre se juge à ses fruits. » Lorsqu’on voit un enfant égoïste, on peut prononcer presque à coup sûr qu’il a été l’objet de soins égoïstes. Seul le dévouement raisonnable est propre à créer dans l’âme cette « nature morale » à défaut de laquelle, comme il le disait lui-même, les meilleures leçons restent vaines.

Insistons ici sur ses idées en matière d’éducation. L’unité de notre travail y perdra peut-être ; mais il nous semble que c’est le meilleur moyen de parler de lui, puisque aussi bien les faits mêmes qui constituent une vie d’homme n’ont d’intérêt que par les conclusions et l’esprit pratique qui s’en dégagent. En outre, la question est plus actuelle que jamais et la solution impliquée dans les opinions de notre ami pourrait contenir plus de vérité que la plupart des théories pédagogiques en faveur aujourd’hui. Mais on voudra bien se souvenir qu’on donne une interprétation et non une pure reproduction de la pensée de M. Lagneau : c’est donc à l’interprète qu’il faut attribuer ce qu’on pourrait trouver d’incomplet ou d’excessif dans les réflexions exprimées ici comme dans tout cet article.

M. Lagneau ne croyait guère à l’amélioration par l’instruction proprement dite [4] : « La culture intellectuelle, disait-il, ne sert qu’à constater ce que l’on est ; trop heureux quand elle ne fait pas de nous d’habiles hypocrites. On sème inutilement dans une terre mal préparée. Le bon grain y germe, mais il n’y mûrit pas. Et le plus souvent ce travail de germination infructueuse achève d’épuiser un sol insuffisant. »

Par exemple, c’est s’exposer à de graves mécomptes que de juger de la valeur réelle des élèves par la distinction de leurs devoirs ou par l’âme avec laquelle ils semblent recevoir notre enseignement. Il est si facile de jouer avec les idées et les sentiments ! Si facile même d’être sincère dans ce jeu et de duper soi-même et les autres. « Plus d’une fois, disait notre ami, je me suis laissé prendre par ces apparences d’âme ; j’ai cru me trouver en présence de jeunes gens destinés à devenir de vrais hommes – et j’ai été déçu. Mon erreur (autant que j’ai pu en juger par la suite) venait de ce que je n’avais pas assez tenu compte de leur éducation. » Il allait presque jusqu’à regarder comme impossible de s’élever moralement au-dessus du milieu dans lequel on s’était formé, et on aurait pu prendre pour une condamnation sans retour les jugements qu’il portait sur les enfants mal élevés [5].

Aussi se montrait-il très sévère dans l’appréciation des parents qui se reposent sur l’école du soin de former l’âme de l’enfant. Les meilleurs enseignements du monde n’ont aucune prise sur qui ne les reçoit pas comme le contrôle de son expérience, ou mieux de sa réalité intérieure. Le cadre est fait pour le tableau et non le tableau pour le cadre, et c’est une véritable absurdité que de vouloir habiller le vide. Avant de prétendre à faire donner par des maîtres, une forme à des âmes, il faut se préoccuper de savoir si ces âmes existent, c’est-à-dire si elles ont une nature [6], et de créer cette nature, si elle n’est pas. Or, c’est par l’éducation, par la discipline surtout, que l’on crée cette nature, qu’on lui donne une consistance, un maintien, une attitude. Avoir une âme, c’est être maître de soi. Qui n’est maître de soi peut être un individu habile, avoir du talent et une certaine apparence de force ; au fond, ce n’est pas un homme. Il ne nous intéressera jamais qu’à la façon d’une belle chose, d’un bel animal. Or on ne devient son maître qu’à la condition d’avoir, dès le jeune âge, contracté l’habitude de se gouverner, c’est-à-dire de se soumettre à des raisons plus élevées que celles qui viennent du caprice et de la passion. « L’enfant bien élevé, disait textuellement notre ami, c’est celui qui obéit sans discuter [7]. Il est impossible de lui donner les raisons de tout et, le pût-on, qu’il ne les comprendrait pas. » Et d’ailleurs, nous disait-il souvent, « la preuve de la nécessité et de la valeur de l’obéissance ne se trouve que dans l’action même d’obéir. »

Les meilleurs, en effet, savent combien la bonne volonté est intermittente, combien sujette à des défaillances prolongées et fréquentes, combien par suite il importe de prévenir celles-ci par un ensemble d’habitudes bonnes et fermes que l’éducation dès le jeune âge peut seule nous donner. Parvenu à l’âge de la réflexion, lorsque sous l’influence d’une lecture, d’une méditation ou d’une excitation quelconque, il lui arrivera de tenter quelque effort pour s’améliorer ou se changer, l’homme dépourvu de cette « nature morale » ou, comme notre ami l’appelait encore, de « ce premier capital, de ce premier fonds », - hérité de ses ancêtres dans une certaine mesure, il est vrai, mais qui, pour une part infiniment plus grande, est l’œuvre de ses premiers éducateurs [8], - cet homme, s’il n’est doué d’un esprit de suite et d’une volonté extraordinaire, ne parviendra qu’à se convaincre qu’il est pour toujours condamné à des efforts stériles : trop heureux si son découragement ne se change pas en une réaction, en une révolte, contre ce qu’il avait cru, du moins, juste et bon avant ses tentatives infructueuses. Et c’est ainsi que, du point de vue des résultats ou des faits extérieurs, peut se trouver réalisée cette contradiction apparente : à savoir que la connaissance du bien devienne un mal. Elle est un mal en effet ; elle est pour le moins inutile et vaine, si elle ne revêt une forme d’énergie concrète dans l’esprit qui connaît. La science de la bonne conduite est une science de réalités, et dans l’ordre du réel on ne comprend qu’autant qu’on a réalisé. D’où il suit qu’il est indispensable de discipliner l’enfant si l’on veut, non seulement qu’il soit, mais encore qu’il comprenne ce qu’il doit être, et si l’on craint de s’exposer à ce que les enseignements les meilleurs ne lui deviennent funestes.

À l’âme que M. Lagneau mettait dans ces entretiens, on pouvait s’apercevoir qu’il s’agissait là, pour lui, de quelque chose d’expérimenté et de vécu ; on sentait comme une influence prolongée de sa propre éducation. En effet, ainsi qu’il nous a été raconté depuis sa mort par un de ses amis intimes, outre le dévouement dont sa mauvaise santé avait été l’objet de la part de sa mère, il fut redevable à son père de cette forte discipline morale, si remarquée en lui de tous ceux qui l’ont seulement approché. Ouvrier parvenu à une modeste aisance par un travail opiniâtre, cet excellent père jouissait d’une grande autorité sur tous les membres de sa famille. Aucun n’eût osé se soustraire aux ordres d’un homme qui, pour son compte, ne transigeait pas avec la règle qu’il personnifiait. Dans l’intimité, autant qu’il peut être permis de faire l’éloge des siens, et avec l’extrême modestie qui le caractérisait, notre ami était heureux de reconnaître la profonde impression de réalité morale que son père lui avait laissée. Tout ce qui pouvait valoir en lui, il le faisait remonter à des parents dont le souvenir lui resta toujours comme une règle vivante.

Plus tard, à ces soins paternels dévoués et fermes, vint s’adjoindre la direction éclairée d’un homme assez considérable par le rôle politique qu’il a joué dans Metz. Il s’agit de M. Voirhaye, ardent républicain et grand patriote comme le père de M. Lagneau, et qui était le conseiller de la famille. M. Voirhaye, en 1848, avait été élu représentant du peuple à Metz. Au milieu des acclamations qui accompagnèrent son départ pour l’Assemblée nationale, il avait prononcé qu’au retour ses acclamateurs lui jetteraient peut-être des pierres. Ce qui se réalisa. Un pareil accident, arrivé à celui qui devait diriger son éducation de jeune homme, ne saurait manquer d’avoir frappé l’esprit de M. Lagneau ; et il y a peut-être lieu de voir dans ce fait une certaine explication de son sentiment très vif de l’inconstance des foules et de sa défiance accusée contre toute espèce d’engouement, dont on retrouve des traces dans les Simples notes. Ce fut sur les conseils de M. Voirhaye que notre ami fit ses études au lycée de sa ville natale et que plus tard, en 1869, il accepta une bourse qui lui fut proposée par le directeur de l’Institution Massin, à la suite d’une nomination obtenue au concours général des départements.

Il était dans cette institution, en première année de préparation à l’École normale supérieure, lorsque la guerre fut déclarée. Ni son jeune âge, ni sa mauvaise santé ne l’empêchèrent d’être des premiers à s’enrôler dans les francs-tireurs. Peu de temps après son incorporation, il se trouvait dans les environs de Metz, lorsqu’il apprit qu’un de ses frères venait d’être atteint de la fièvre typhoïde. Il alla le voir, et il fut lui-même gagné par cette fièvre, qui bientôt s’étendit à toute la famille composée de sept personnes. Frappé le dernier, son père seul en mourut après avoir donné ses soins à tous. Sur ces entrefaites, les Prussiens avaient fait le siège de la ville. Après la capitulation, ils publièrent qu’ils savaient qu’un certain nombre de francs-tireurs se trouvaient dans leurs familles et ils les sommèrent de se rendre sous trois jours. Notre ami prit le parti de s’enfuir. Il y réussit, non sans quelques péripéties ; mais il parvint à gagner le Luxembourg et à rejoindre l’armée de Faidherbe qui était alors à Lille. Il s’y fit incorporer et il y resta jusqu’à la fin de la guerre. Puis il reprit ses études au Lycée Charlemagne pendant l’année scolaire 1871-1872, et il fut admis à l’École normale au concours de 1872.

C’est parce que nous pensons qu’elles sont de nature à provoquer d’utiles réflexions dans l’esprit de nos lecteurs, voués pour la plupart aux choses de l’éducation et de l’instruction, que nous avons cru devoir indiquer les conditions matérielles et morales dans lesquelles l’admirable nature de notre ami s’est développée, ainsi que les premières manifestations de cette nature. Si notre objet était une biographie, il nous resterait à le suivre dans les diverses étapes de sa carrière universitaire. Pour ceux que cela peut intéresser, nous dirons qu’il a été successivement professeur aux Lycées de Sens, Saint-Quentin, Nancy et Vanves. Mais le propre des grands caractères, c’est-à-dire de ceux qui ont une forte unité, est de n’avoir pas besoin d’histoire, parce qu’ils sont tout entiers dans chacune de leurs actions, et que deux ou trois traits suffisent à les exprimer. Les faits qui remplissent une vie, la manifestent, la composent, si l’on veut, mais ne la constituent pas.

À partir de son entrée à l’École normale deux mots suffisent à caractériser sa vie : souffrance et travail. Souffrance, indiquée déjà et due sans doute au mauvais état de sa santé, mais beaucoup plus encore à l’excès de travail, à l’excès de conscience, osons-nous dire, avec lequel il accomplissait sa tâche journalière. Sa vie ne fut qu’une suite de douleurs : « J’ai souffert pendant toute mon existence, nous disait-il un jour ; je pourrais compter les rares journées où la douleur ne m’a pas arrêté de longues heures. »

On pourrait attribuer à cet état de souffrance deux échecs qu’il subit aux examens de licence à la fin de sa première année d’École normale, ainsi qu’un nouvel insuccès lors de sa première candidature à l’agrégation. Pourtant ce serait bien mal voir, croyons-nous, que de prétendre expliquer ces insuccès relatifs par de simples raisons de mauvaise santé. Il nous paraît plus juste de faire remonter cette mauvaise santé même, avec les insuccès, à des raisons d’ordre spirituel [9]. Nul, en effet, n’était moins né que lui pour passer des examens ou prendre part à des concours. Il n’écrivait ni ne disait rien sans s’y mettre tout entier. Lorsqu’on lui avait demandé le moindre conseil pratique ou théorique, il demeurait obsédé de la crainte d’avir été mal compris, et par suite, d’avoir rendu un mauvais service, en voulant être utile. Combien de fois les explications données furent-elles suivies d’autres explications ou de lettres complémentaires ? « Toute erreur, disait-il, résulte d’une insuffisance d’examen et doit être regardée comme le commencement d’une faute ». Le sentiment de la difficulté qu’il y a à exprimer sa pensée pour autrui était poussé chez lui à un degré extraordinaire. La conception qu’il avait de la vérité était telle qu’aucune expression, aucune forme donnée à cette vérité ne suffisait à le satisfaire. Cette difficulté ne fit que s’accroître avec le temps.

D’année en année, malgré les heures supplémentaires qu’il donnait à ses élèves, son enseignement perdait en surface pour gagner en profondeur. « Chaque année, nous disait-il quelque temps avant sa mort, je réalise une sorte de progrès à rebours : quand j’ai débuté dans l’enseignement de la philosophie, j’arrivais à peu près à la fin du programme ; maintenant je ne peux plus même venir à bout de la Psychologie ». Quelquefois il se permettait une pointe de légère ironie à l’adresse de « ceux qui peuvent finir », ironie d’ailleurs bientôt réprimée, car il ne manquait pas d’ajouter : « Je ne donne pas à ces élèves ce qu’ils ont le droit d’attendre de moi. »

Ici nous devons dire que, sans parler des fruits ultérieurs dont sa méthode ne manquait pas de jeter les germes dans l’esprit de ses élèves, ceux-ci réussissaient en aussi grand nombre et de meilleure manière – nous voulons dire avec plus de sincérité – dans les examens que la plupart de ceux qui avaient été formés par d’autres maîtres. Aussi bien, il n’est personne qui ignore que, à part de très rares exceptions, les examinateurs mettent le moindre grain de personnalité au-dessus de la plus brillante virtuosité. Or la discipline de notre ami avait pour effet de vous rendre incapable de vous servir de la pensée d’autrui autrement que dans la mesure où vous l’aviez comprise ou faite vôtre ; elle vous guérissait du fléau des idées toutes faites et de la science « pure livresque » en vous obligeant à être vous-même ou à n’être rien. Et pour ce qui est de l’esprit dans lequel les élèves se soumettaient à cette discipline, sauf quelques obstinés dans la recherche des solutions toutes prêtes – deux ou trois chacune des dernières années qu’il professa – et qui sont allés les demander à des institutions spécialement organisées en vue de ce genre de productions, tous étaient très heureux et très fiers d’appartenir à la classe du Lycée Michelet. L’auteur de ces lignes, assez longtemps témoin des impressions de ces élèves, ne saurait mieux les résumer que par la réponse qu’il reçut d’un groupe d’entre eux au moment même où ils allaient subir les épreuves du baccalauréat : « Nous aimerions mieux être refusés ayant appartenu à la classe de M. Lagneau, que d’être reçus dans toute autre classe de Paris. »

Mais quelle que soit la façon dont on appréciera la manière de faire de notre ami il est certain que de pareils esprits ne peuvent acquérir de la facilité, c’est-à-dire, au fond, se mécaniser. L’effort dont l’habitude, dans tout ordre d’action, finit par dispenser la plupart des hommes, chez lui, était immédiatement au service de la découverte de vérités plus larges et de formules plus compréhensives. Il n’est pas de repos pour ces esprits-là. De ce qu’ils conçoivent la vérité comme un idéal, ils ne sauraient prétendre la posséder ni la définir à la façon d’une chose. La vérité n’est pas une idée à laquelle on s’arrête, un état dans lequel on se cantonne. Penser qu’on l’a atteinte ou qu’on peut l’atteindre, c’est ne pas comprendre sa forme nécessaire, sa nature essentielle pour l’homme. Un esprit humain, c’est-à-dire un esprit borné, n’en peut avoir que des aspects limités et confus, et son rôle, ou mieux, sa raison d’être, ne peut consister qu’à les éclaircir par une action et des efforts constants. On ne peut concevoir qu’elle soit pleinement possédée que par un esprit infini et parfait. Encore ne sait-on plus guère ce que l’on dit quand on parle d’un tel esprit ; car on ne peut se représenter Dieu lui-même que sous une forme nécessairement relative à la pensée, et il y a contradiction à vouloir comprendre ou penser l’absolu. Mais de là même résulte que la distance, qui, en fait, nous sépare de la vérité, reste toujours infinie, et que le repos auquel nous pouvons prétendre ne doit pas être cherché dans un but ou une fin, mais uniquement dans le sentiment d’un chemin parcouru ou d’un progrès réalisé. On ne conçoit pas d’autre repos pour un être dont la « destinée est de marcher toujours. »

Une telle conception du repos peut répugner et sembler illusoire, sinon contradictoire, à ceux qui veulent rester exclusivement placés au point de vue du fini ou de la chose, c’est-à-dire du paraître, du non-être ou de ce qui n’est pour l’être qu’une occasion de se manifester à lui-même et de reconnaître sa vraie nature ; mais l’être est action pure et le point de vue de l’action est le seul point de vue philosophique : il ne pouvait donc être question de repos dans la vie d’un homme éminemment philosophe. Sa vie, la partie que nous en avons connue, surtout, n’a été qu’un acte constant de volonté. Des difficultés à se satisfaire dont nous venons de parler, et que certains regardent comme des impuissances, des souffrances qui en résultaient pour lui et finalement de sa mort, on pourrait, sans doute, chercher à établir des raisons tout extérieures ; mais pour nous comme pour tous ceux qui l’ont connu de près, M. Lagneau était prédestiné, suivant le mot de La Bruyère, à « user ses esprits dans la recherche de la vérité », et il est mort martyr volontaire de la pensée.

Un mot d’explication s’impose maintenant, en vue de ceux que la lecture de cette notice pourrait conduire à se représenter M. Lagneau comme un homme morose. Jamais personne ne fut plus réellement gai. On nous a dit que dans sa jeunesse il fut un compagnon des plus agréables et des plus enjoués. Pour nous qui ne l’avons fréquenté qu’à la fin de sa vie, il ne nous serait pas venu à la pensée d’associer à son nom l’idée de tristesse. Il fut à nos yeux comme un exemplaire de cette « gaieté sérieuse », de cette gaieté propre aux hommes qui, suivant les expressions de Kant, « ont pesé le néant de ce que les autres tiennent d’ordinaire pour grand et important et qui apporte plus de véritable bonheur que les transports de gaieté des esprits légers et le rire éclatant des fous ». Ce fut lui qui nous écrivit, peu de temps avant sa mort, les lignes suivantes déjà publiées à la page 320 du Bulletin 7-8 de 2e année, et qu’on nous pardonnera de reproduire à titre de renseignement sur l’esprit dans lequel il voyait venir sa fin prochaine : « Ma vie, pour la réussite de laquelle vous faites des vœux, sera ce qu’ellle peut être. Je ne lui demande rien, je n’attends rien d’elle. Il y a longtemps que je n’existe, que je ne pense et n’agis, que je ne vaux le peu que je vaux que par le désespoir, qui est ma seule force et mon seul fond. Puisse-t-il me conserver même dans les dernières épreuves où j’arrive, le courage de repousser le désir de la délivrance ! Je ne demande rien de plus à la source d’où tout pouvoir vient, et si cela m’est donné, vos souhaits auront été accomplis. »

Ce serait n’avoir de ces paroles qu’un sens bien superficiel que de les prendre pour celles d’un homme triste ou orgueilleux. Le désespoir dont il s’agit ici n’est qu’un désespoir des choses de la terre. Celui qui est détaché de son individu et de tout ce qui ne peut être utile qu’à l’individu, celui qui a établi son siège dans le ciel ou dans l’éternel peut se résigner et être joyeux ; il n’y a même que lui qui le puisse. Les conditions de la vie l’exposent nécessairement, comme tout homme, aux coups du sort et aux afflictions, mais s’il peut être frappé, il ne saurait être emporté, parce qu’il a en lui-même un refuge assuré. Un bonheur inconcevable, sinon chimérique, pour qui ne l’a pas éprouvé, domine toujours en lui.

II – La pensée de Jules Lagneau

Après avoir parlé de sa vie, nous voudrions dire quelques mots de sa pensée.

Au fond ce sera encore parler de sa vie ; car, en ces dernières années surtout, la spéculation et la pratique étaient chez lui deux expressions également nécessaires, également strictes d’une seule et même réalité, d’un seul et même acte spirituel [10]. Il serait impossible de faire, à propos de lui, cette distinction recommandée par certains, et trop souvent légitimée par les faits, de l’homme dans le monde et du professeur dans sa chaire : genre de distinction partout et sous tous les rapports déplorable, mais particulièrement déraisonnable chez ceux dont la mission est avant tout d’assurer, en les éclairant, des volontés jeunes et hésitantes, d’aider des caractères ou des âmes à se fixer, nous voulons dire, chez les professeurs de philosophie.

On ne comprendrait donc point cette vie, cette carrière, en son imperturbable et obstinée simplicité, si l’on ne prenait quelque idée de la doctrine qui la soutenait et la justifiait. Toutefois il n’est nullement question d’un abrégé méthodique de cette doctrine. On n’a pas la prétention de résumer ni même d’esquisser en quelques lignes une philosophie qui compte, dès à présent, aux yeux des rares personnes compétentes qui en ont eu connaissance, pour une des plus fécondes et des plus riches de notre temps. Cette prétention serait d’ailleurs rendue plus impertinente encore par le caractère singulièrement scrupuleux et inquiet, par l’exigeante sévérité de la méthode que s’imposait M. Lagneau dans l’exposé de ses propres méditations. Nous lui devons, en osant reprendre et traduire sa pensée, de ne le faire qu’avec ce respect et cette réserve, cette peur de trahir qu’il se prescrivait à lui-même en la rappelant, comme la règle trop oubliée, à certains de nos modernes historiens de la philosophie :

« Plus un philosophe (écrivait-il dans la Revue philosophique de février 1880) est original, profond, systématique, c’est-à-dire plus il s’éloigne des conceptions banales, claires et presque toujours contradictoires du sens commun, plus il en coûte d’efforts pour l’être après lui de la même manière. Il s’agit de s’approprier sa langue, de retrouver, par une patiente divination, son point de vue en face de chaque idée, de corriger lentement l’une par l’autre, à mesure qu’on avance, chacune de ces découvertes, jusqu’au moment où tout s’éclaire, vu d’un certain centre où il s’était mis pour embrasser sa pensée. Ce centre délicat, comment l’atteindre, comment le reconnaître, quand, au lieu de descendre dans une œuvre pour s’en rendre maître, on se contente d’en parcourir la surface avec le parti pris d’y retrouver ses propres opinions ou de critiquer par le détail, c’est-à-dire par le dehors, la pensée de l’auteur ? Le plus souvent, c’est ainsi qu’on lit les philosophes. Est-il surprenant qu’on ne donne pas la préférence à ceux qui ont pénétré le plus avant dans les choses et dans leur esprit ? On les trouve obscurs : la lumière chez eux n’est pas à la surface, dans les mots et dans les images. On la trouvera si on se donne la peine de la chercher là où elle est… »

Tel est bien l’esprit dans lequel nous croyons que sa pensée, autant ou plus que celle de tout autre philosophe, devrait être exposée. On se propose cependant d’essayer dans le Bulletin une sorte de transposition de cette philosophie, du moins dans ses principaux points, dans ceux qui ont le rapport le plus direct avec la vie, en vue des personnes qui n’ont pas été préparées, par des études spéciales, à l’aborder directement avec profit. De cette philosophie, on voudrait notamment donner ce qui peut aider nos lecteurs à se créer eux-mêmes ou à trouver en eux le centre commun auquel nous devons tous nous rattacher et nous subordonner, si nous voulons que notre action commune - et même toute notre action ou notre vie - ait une signification. Mais, pour le moment, nous ne voulons qu’indiquer les traits les plus frappants de l’enseignement du maître, rappeler surtout les impressions que l’on éprouvait le plus constamment en l’écoutant, celles-là même dont les élèves qui ont assisté à ses leçons ont gardé le souvenir le plus ineffaçable et le plus pressant.

Pascal disait : « Quand on voit le style naturel, on est étonné et ravi : car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » Cette parole traduit à merveille l’impression qu’éprouvait, et au plus haut degré, celui à qui il était donné d’assister aux cours de M. Lagneau. C’est bien en effet cette humanité qui fait le bon professeur comme le bon écrivain. Un professeur humain, c’est un professeur profond, c’est-à-dire un professeur qui atteint, non la sensibilité, mais l’âme de ses élèves en leur livrant la sienne propre dans ce qu’elle a de permanent et d’universel.

Mais cette communication, ce don de soi est impossible à qui n’a point dépouillé tout souci d’égoïsme, toute prétention, toute vanité, à qui n’est point assez plein de la vérité pour s’oublier lui-même et ne songer qu’à elle. Un homme n’est jamais un homme par ce qui le différencie d’autrui, mais par ce qui l’en rapproche ; et ce qui l’en rapproche c’est sa réalité non individuelle, sensible ou animale, mais raisonnable, celle qui est proprement humaine, sa nature d’âme ou d’esprit. Nous ne sommes pas intéressants, nous ne saurions nous intéresser les uns aux autres, ni même à nous-mêmes, par ce qui, en nous, n’est qu’individuel ou exclusif. C’est seulement par leur nature universelle que les hommes communiquent ou mieux communient entre eux.

Or, chacun sent en soi cette nature universelle ; nous avons tous une conscience plus ou moins profonde d’être des esprits, c’est-à-dire des êtres, par essence, infiniment supérieurs à tout ce qui les limite, les sépare ou les divise, à toute nature corporelle, individuelle, en un mot. L’œuvre du maître au sens élevé, du professeur de philosophie surtout, c’est de concevoir et de saisir en lui cette essence supérieure assez fortement pour la faire saisir et concevoir à ses élèves comme une vérité objective, c’est, si l’on peut dire, d’en compléter le sentiment par une détermination et une science rigoureuses et satisfaisantes pour la raison.

Compléter le sentiment par la science, c’est bien à cette tâche que M. Lagneau s’est appliqué constamment. La philosophie était, avec lui, autre chose qu’un vain jeu d’idées ; autre chose aussi qu’un utilitarisme plus vain encore. Il comprenait mieux que personne combien il est difficile d’enseigner la vérité lorsqu’on s’adresse à des enfants encore étrangers et hostiles à la pensée pure, encore paresseux d’esprit, amis des formules toutes faites comme nous le sommes tous d’abord et le demeurons plus ou moins, et il n’essayait point de substituer, d’autorité, une science abstraite et morte de la vérité, au sentiment confus, incomplet et souvent même incohérent et contradictoire, mais vivant, que chaque âme apporte, pour ainsi dire, avec elle. La croyance en l’efficacité des idées pures n’est qu’une idolâtrie. À quoi bon exposer à autrui des idées, si ces idées doivent rester pour lui de purs objets de contemplation, des sortes de choses à voir et à toucher ? Ainsi entendues, elles redeviennent immédiatement ou plutôt elles n’ont pas cessé d’être des formes vides, des mots, inefficaces et encombrants. Une idée n’a d’autre réalité que celle que l’esprit lui confère lorsqu’il la fait sienne, lorsqu’il la fait descendre en lui par son acte propre ; elle ne vaut ou n’a d’action qu’autant qu’elle est réalisée concrètement, ou qu’en même temps qu’aperçue par l’intelligence, elle est, si l’on peut dire, tout à la fois sentie, aimée et voulue.

Un enseignement philosophique conçu dans cet esprit se tient à égale distance du fétichisme de la science dite positive et du mysticisme antiscientifique. Car il y a, pour la raison, une science et un mysticisme légitimes, qui se complètent et s’appellent l’un l’autre aussi naturellement que s’excluent certain positivisme superficiel et le mysticisme trop facile de l’imagination déréglée. En fait, il y a, dans le monde, de l’inexpliqué : « Il y a plus de choses entre le ciel et la terre que dans toute notre sagesse d’école » ; et c’est ce qui justifie un certain mysticisme, si l’on entend par là, chez le savant, le sens fin des difficultés et la discrète réserve - bientôt tournée en respect - que lui inspire la conscience qu’il garde des limites de sa science. Mais, en droit, pour le vrai philosophe, tout doit être cru explicable.

La possibilité de la science, en effet, c’est-à-dire de l’explication des choses, est, dans l’esprit humain, l’objet d’une conviction dont rien ne saurait ébranler la certitude. Cette conviction est la condition de toute science, comme de toute recherche. Alors que les lois reconnues actuellement devraient un jour apparaître incomplètes ou même fausses, il n’en resterait pas moins cette loi suprême : que rien n’arrive qui ne soit déterminé à arriver. On ne sait vraiment plus ce que l’on veut dire quand on parle d’un intelligible radical, d’un hasard ou d’une indétermination foncière de la nature. Tout arrive en vertu de lois absolues, et ces lois ne sont autres que les lois de la pensée pure, car, qui dit loi, dit rapport nécessaire, enchaînement et unification dont nous ne trouvons l’idée qu’en nous, et, en dehors de nous ou dans l’expérience, une image plus ou moins conforme à l’idée, seulement. Jamais l’expérience ne nous donnera l’unité du monde, et pourtant l’univers n’est réel [11] que parce qu’il est un, et il n’est un que parce qu’il est pensé ou posé comme tel par l’esprit. Mais confondre les lois absolues des choses ou les lois de la pensée vraie avec les lois de sa pensée expérimentale, c’est retomber dans le mysticisme. Qu’y a-t-il de plus mystique, en effet, que d’incliner l’esprit devant les lois qu’il pose ? L’esprit est nécessairement au dessus de toute loi définie, puisque c’est lui-même qui l’établit. Il faut être déterministe, c’est-à-dire croire à la science, mais il faut comprendre également que la réalité de la pensée déborde infiniment le cadre dans lequel elle n’enferme que ses projections ou ses manifestations extérieures. C’est justement dans cette impossibilité où se trouve l’esprit de se saisir ou de s’épuiser dans ses productions qu’il faut voir que réside le principe de son émancipation.

Nul plus que M. Lagneau ne comprit et n’approfondit ce grand idéalisme subjectif, dont on peut dire qu’il est toute la philosophie moderne [12]. Mais la méthode que cette philosophie suppose, il l’applique, avec une vigueur de logique sans précédents en France, à cette science de la vie intérieure réelle que doit être la psychologie pour mériter son nom, et que certains prétendent, à tort, séparer de la métaphysique, qui seule peut la fonder. « Le premier objet de la psychologie est dans les faits psychiques considérés comme tels ; son dernier objet est la nature de la pensée, qui est nécessairement une. Toute science suppose une vérité qui ne peut être identique à elle-même que si les lois de ce qui la forme, c’est-à-dire de la pensée, sont constantes. De l’unité de la pensée dépend celle de la vérité. Pour que la vérité existe et, par conséquent, pour que toute science puisse exister, il faut que la nature pensante soit la même partout. »

Nul, en effet, ne fut, plus que lui, un croyant de la pensée ; nul n’insista avec plus de force sur la part qui revient à l’intelligence dans notre action, sur la nécessité de réfléchir, afin de savoir, de comprendre, de déterminer ce qu’on veut faire. Le sentiment et l’amour sont, sans doute, la force et le levier nécessaires ; mais, en tant que tels, ils sont aveugles. C’est l’intelligence qui voit. Il faut aimer, mais il faut prendre conscience de ce qu’on aime. L’intelligence n’est rien sans l’amour ; mais l’amour inintelligent est une force qui se dépense en vain, quand elle ne produit pas le mal. « Pour organiser sa vie, pour vivre bien, il faut, non pas renoncer à la logique, mais s’y tenir, au contraire, très fermement. » Seulement, il faut la dépasser et ne pas oublier que l’acte de comprendre la logique est supérieur à la logique. Car « les mots sont des mots. » Cependant « ce ne sont pas les formules qui sont un mal, car elles sont une nécessité ; c’est la paresse de l’esprit qui s’y enferme et cesse de les comprendre. » Il est possible, par une réflexion sincère, de remonter jusqu’à ce centre délicat d’où les mots et la logique deviennent une expression de la vie, et d’où l’on sent, pour ainsi dire, et peut faire sentir aux autres, la saveur fortifiante de la raison en acte.

Aussi bien, la parole de M. Lagneau était-elle la plus frappante et la plus persuasive explication de sa méthode à la fois morale et métaphysique. Dans sa chaire, il était toute son idée et toute son idée était lui. L’homme disparaissait devant les vérités éternelles qu’il enseignait, ou plutôt l’individu s’était mis si entier dans ces vérités, il s’y était absorbé et anéanti, à tel point qu’il se confondait et ne faisait plus qu’un avec elles. Alors il apparaissait comme transfiguré par le sentiment d’universelle vérité qu’il incarnait en lui ; et tel était l’effet de cet enseignement vivant, de cette volontaire et douloureuse victoire remportée sur lui-même, sur sa faiblesse et sur sa fatigue, de ce sacrifice réalisé sous vos yeux, qu’en le voyant, pour ainsi dire, arraché à la nature, on s’en arrachait soi-même sans effort. On ne sentit jamais, chez lui, le rôle de la mémoire, du métier, du savoir-faire. Sa parole n’était que l’expression de sa pensée. Si sa façon d’exposer la philosophie impliquait un art, il s’agissait certainement d’un art qui s’était détruit en tant que procédés, d’un art redevenu nature par suite d’un effort de volonté consciente.

Par là, par ce don de soi actif et total, son enseignement acquérait cet indéfinissable et si rare privilège des vrais maîtres : l’autorité ; non cette autorité vaine qui vient de l’individu, du talent et de la virtuosité, c’est-à-dire, le plus souvent, de l’art d’éluder les réponses ou de passer à côté des difficultés, mais celle qui tire sa source de l’immolation de l’individu à la vérité qu’il expose. Car c’est une loi inéluctable que qui croit en soi ne peut être cru de personne. Certains maîtres lorsqu’ils vous parlent, ont comme la fâcheuse spécialité de vous forcer à penser autre chose que ce qu’ils disent, sinon même tout le contraire. On éprouve le besoin de corriger, de compléter leurs affirmations. Placés, en quelque sorte, dans une position excentrique, c’est-à-dire ne sachant sortir de leur point de vue individuel, nécessairement faux pour tout autre individu qu’eux-mêmes, n’atteignant une apparence de force que par l’exagération et ne faisant voir vivement un aspect, un côté de la vérité qu’au prix d’une méconnaissance de tous les autres, ils vous obligent à contester. Une nécessité de transposer et de contredire s’impose continuellement. Avec M. Lagneau, rien de semblable. Jamais l’idée d’une objection n’est venue à l’esprit de ceux de ses élèves qui le suivirent et le comprirent. Et ce fut, quoi qu’on en ait dit, le cas du plus grand nombre. Il en était bien que dépassait cette puissante pensée ; mais, à défaut d’une intelligence complète des leçons dans leur détail délicat, ils remportaient du moins un souvenir très utile de la méthode, avec un sentiment d’admiration et de respect pour cette austère majesté e la réflexion, dont l’exemple leur était donné chaque jour. Quel que soit, d’ailleurs, le degré d’intelligence des élèves d’un cours de philosophie, est-ce que le premier et le dernier fruit de l’enseignement du maître ne doit pas être d’incliner les esprits ou de leur donner une attitude décente devant la vérité [13] ?

III — Que reste-t-il de Jules Lagneau ?

Et maintenant, que reste-t-il de lui ? à quoi auront servi tant d’efforts, non cachés (il n’entrait pas plus dans ses vues de se cacher que de se montrer), mais connus d’un trop petit nombre ? Pourquoi n’a-t-il à peu près rien écrit, rien publié ? Voilà ce que ne saurait manquer de penser plus d’un sincère ami de la vérité, plus d’un de ceux, du moins, qui en sont encore à croire qu’elle gît dans un ensemble ou un système de formules. Comme il a été dit plus haut, il reconnaissait la nécessité des formules autant que tout autre, - et celles dont il se servait pour traduire sa pensée étaient si riches et fécondes qu’elles vous apparaissaient comme une expression de la vie même ; - mais, plus que tout autre, il se montrait convaincu de la nécessité de vivifier tout enseignement par l’exemple de la vie. « Il n’y a, nous disait-il, que l’enseignement vivant, l’enseignement de toute l’âme, de toute la vie, qui puisse quelque chose ».

De plus, l’enseignement qui était le sien nous est toujours apparu comme étant, par essence, une négation et une ruine du pédantisme sous toutes ses formes, du pédantisme qui s’étale naïvement, comme du pédantisme qui se dissimule par des procédés plus ou moins habiles. Or, entreprendre un livre ou une œuvre de vérité quelconque, pour les proposer sous son nom ne va pas, quoi qu’on puisse dire, sans un certain pédantisme, pédantisme qu’à la rigueur on conçoit chez un homme de lettres ou un homme de métier, mais qui ne s’accorde guère avec l’esprit de la philosophie réelle ou l’amour de la vérité par dessus toutes choses [14]. Nous en dirions autant dans l’ordre de l’esthétique et, à plus forte raison, dans l’ordre de la charité. Celui qui se préoccupe d’agir ne se préoccupe pas de la célébrité de son action. Quand on est tout volonté d’être on ne se résigne à paraître que si le paraître même devient visiblement de l’être. Le paraître d’un Boissy-d’Anglas à la Convention, d’un Casimir Périer au milieu des cholériques, d’un Mgr Affre sur les barricades, ou d’un Lamartine au balcon de l’Hôtel de Ville, représente évidemment un maximum d’être ou d’action. Mais « le trésor sans bornes que nous ne faisons pas sonner dans nos poches, ou que nous ne comptons pas et n’exhibons pas devant les hommes ! C’est peut-être de toutes les choses la plus utile à faire pour chacun de nous, dans ces temps bruyants [15]. » Il n’y a aucune action à jouir du fruit de son action. En tout cas, M. Lagneau était trop avide de silence et de recueillement pour se mettre lui-même en avant : il sentait trop bien que la quantité de travail utile apporté par chacun dans le monde est en raison inverse du bruit que l’on fait et du souci que l’on a de son nom. En admettant qu’il eût pu écrire, il ne voulait laisser que des ouvrages posthumes : c’était là une intention bien arrêtée chez lui. « Qu’un homme fasse son œuvre ; le fruit de cette œuvre, le soin en revient à un autre que lui [16]. »

Pour nous, tout en reconnaissant la valeur vraiment supérieure des déterminations successives et nécessairement incomplètes qu’il nous proposait de sa pensée, nous croyons qu’il a plus fait pour la consécration et l’établissement définitifs de cette même pensée, en se donnant tout entier à ses élèves qu’en s’appliquant à l’exprimer dans les plus brillantes thèses. De toutes ses leçons, celle-là est la meilleure, qui, vivifiant toutes les autres, nous montre que la vérité n’est pas une chose qui s’enseigne par des mots ou se transmette par des livres, mais qu’elle n’appartient qu’à ceux qui agissent ou qui marchent, à ceux qui la réalisent eux-mêmes en eux-mêmes. Que si quelques-uns répugnent à cette façon de voir, tout au moins n’est-il personne qui ne soit contraint d’admettre que c’est par les idées qu’il met debout ou rend vivantes dans l’esprit de ses élèves qu’on doit juger de la valeur ou de la réalité du professeur, de même que la réalité du philosophe a pour pierre de touche les idées qu’il fait vivre dans sa personne. La philosophie - nous voulons dire ce qu’on enseigne ordinairement sous ce nom dans les lycées- a eu plus d’un détracteur en notre temps : malgré l’esprit utilitaire dont ce temps paraît imbu, nous n’hésitons pas à penser qu’elle n’aurait pas été attaquée si elle n’avait jamais compté que des professeurs comme notre ami. Un homme tel que lui fait plus pour la vérité, pour l’humanité et pour son pays que des centaines de professeurs simplement brillants. C’est un des plus grands honneurs de l’Université que d’avoir possédé dans son sein un homme qui ait été capable de vivre ce qu’il enseignait jusqu’à en mourir.

C’est par cette sanction suprême et définitive, en effet, qu’un enseignement entre en valeur. Celui qui n’a que prononcé des mots n’a absolument rien fait ; mais celui dont les paroles, d’abord entendues et comprises comme des expressions d’actes et de volontés réels, reçoivent ensuite le témoignage du sacrifice final de la vie, celui-là a le pouvoir de changer nos manières de voir, et quelquefois d’agir. Car le don, jusqu’au dernier souffle, d’une vie à des idées, en même temps qu’il atteste leur sincérité absolue, les fait, en quelque sorte, passer vivantes dans les esprits. Un tel exemple incite le dilettante à s’élever de la spéculation vide, à l’ordre du concret et du réel, et, à ceux qui veulent s’en tenir à ce qu’ils décorent plus ou moins pompeusement du nom de « positif », il enseigne qu’il y a au-dessus des faits quelque chose qui les domine et qui les explique.

Platon disait que « la philosophie est l’apprentissage de la mort » : cette expression s’applique très bien à la philosophie de notre ami. Il ne s’agit ici ni de nirvanisme, ni de bouddhisme, ni d’aucune sorte d’amoindrissement de l’être ; il s’agit, au contraire, d’arriver au maximum d’être par le maximum du sacrifice volontaire ou fondé en raison de ce qui, en nous, n’est point, n’est qu’individuel, ou simple condition de l’être vrai. Quel serait donc le sens de la mort, si la vie nous était donnée simplement pour être vécue ? La mort, c’est la nécessité suprême, c’est la loi qui s’impose à qui ne se l’impose pas lui-même en la comprenant et, par suite, la voulant. Comprendre, c’est vouloir, et nous ne répugnons qu’à ce que nous ne comprenons pas. Dire que philosopher, c’est apprendre à mourir revient donc à dire que c’est apprendre à agir, car la mort à laquelle il faut toujours arriver, qu’on le veuille ou non, n’est, pour qui sait la prendre, que l’occasion et la condition de la suprême action ou de l’acte de vie par excellence. On peut, et sans qu’il soit besoin pour cela de s’appuyer sur une détermination positive d’une vie future quelconque, entendre la mort en un sens tout actif et tout volontaire et qui n’implique aucune idée de suicide ni d’ascétisme monastique. Bien au contraire, cette conception de la mort est la plus propre à nous conduire à la pleine réalisation de la vie ou de l’action, car les actions qui composent une vie réelle, dans leur fond, ne sont autre chose, si l’on peut dire, que des morts partielles et successives, des séries de renoncements à soi-même ou à son individualité égoïste [17]. Ce n’est donc pas seulement du point de vue d’une philosophie idéaliste, mais d’un point de vue tout humain et très simplement pratique qu’on peut dire que « mourir c’est vivre », et ajouter, sans aucune espèce de truisme : « vivre c’est mourir ». Tout, dans la vie consciente, est fonction de cet esprit-là : la réalisation des œuvres d’art les plus belles, comme l’accomplissement des besognes les plus humbles, l’acquisition légitime aussi bien que la perte des biens extérieurs, réputation ou richesse, le mariage, la naissance et la mort des nôtres. Il n’y a que cette manière de voir qui suffise à toutes les situations et permette de tout expliquer, hormis ce qui ne doit pas l’être, de tout mettre à sa place, hormis ce qui n’a pas de place.

Est-ce à cette philosophie, plus ou moins clairement aperçue alors, qu’il nous faut attribuer les émotions que nous avons éprouvées près de son lit de mort ? Nous l’avons vu étendu sur ce lit, quelques instants après que la nouvelle inattendue de sa fin nous eut frappé de stupeur. Malgré une fréquentation assez assidue, nous ignorions les derniers et rapides progrès de sa maladie. À l’annonce de cette mort nous avions eu la conviction, subite, de perdre notre plus sûr et notre plus ferme appui, et, dans la mesure où il est permis de laisser consister sa personnalité en quelque chose d’extérieur à elle, nous ressentîmes comme un effondrement de la meilleure partie de nous-même. Mais, arrivé près de lui, ce premier sentiment fit bientôt place à un autre : au risque de scandaliser quelques-uns, osons dire que ce fut celui d’une joie immense. Les pensées qui accompagnent ordinairement le spectacle de la mort nous semblèrent tout à coup dépourvues de sens. C’est que jamais notre ami ne nous était apparu plus vivant ni plus lui qu’à ce moment-là. Nous n’oublierons plus les traits qu’alors son visage revêtit pour nous. Sa visible individualité même ne nous sembla pas amoindrie parce que, depuis longtemps, elle s’était comme fondue dans sa personnalité éternelle et que l’expression de son organisme corporel ne signifiait plus rien pour nous. Un homme comme M. Lagneau ne meurt pas : ce n’est plus un homme, mais une âme pure et libérée bien à l’avance. Il n’est pas vrai de dire de lui, avec le poète, que son dernier soupir le transfigure et nous le montre :

Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change.

Ce calme impressionnant, cette majesté soudaine que tout visage humain revêt, à cette heure-là, le vrai sage l’a peu à peu, à notre insu, imprimée sur ses traits, au point que la pâleur suprême ne nous le change point. Dès cette vie il a pris un aspect d’éternité. Il nous eût paru indécent de pleurer une telle mort, et, pendant un moment, nous ne souffrîmes plus que de la voir pleurée par d’autres. Notre intention n’est pas de préconiser l’insensibilité, surtout en parlant d’un homme doué de la plus exquise tendresse de cœur, mais, malgré nous, nous revenaient à la pensée, les mots de Socrate mourant : « O mes amis, que faites-vous ? N’était-ce pas précisément pour éviter ces scènes peu convenables que j’avais renvoyé les femmes ? » Gardons nos pleurs pour nous, et craignons de mourir tout entiers.

C’étaient les mêmes pensées qui nous possédaient le lendemain lorsque nous suivions son convoi. Osons encore avouer l’espèce d’irritation dont nous ne pouvions nous défendre, en entendant dire par ses amis, par des philosophes même : « Quel malheur ! quelle perte ! C’était une des plus fortes têtes philosophiques de ce temps ! » et d’autres réflexions semblables, ainsi qu’en entendant la plupart des regrets exprimés sur sa tombe. Toute intention de critique mise à part : « Comme tout cela est à côté ! » pensions-nous [18]. En regard d’une pareille mort, que pèseraient donc dix ou vingt années de plus, supposées même des plus riches en productions écrites ? La belle affaire, vraiment ! Mais c’est là, dans cette mort et dans la manière dont elle s’est accomplie que gît sa plus réelle réalité, la preuve d’une unité que la spéculation n’avait pas brisée [19]. La mort du héros l’élève au-dessus de la mort même et donne à toute sa vie une plénitude et un achèvement que rien ne peut augmenter. Est-ce que le temps et la quantité ont quelque chose à voir ici ? Est-ce qu’on peut ne pas vouloir la mort d’un Socrate ou d’un Spinoza ?

Cher maître, permettez à l’un de vos plus humbles élèves de vous donner ce faible témoignage de reconnaissance. Je n’ai pu exposer qu’une très petite partie de ce que j’ai entrevu en vous, du point de vue particulier où je me suis placé. Toute âme est inexprimable, et la vôtre, plus que toute autre. Je vous dois tout ce qu’il peut y avoir de solide, de non-transitoire dans ma pensée. Avant de vous connaître, je me croyais très fort, très habile, comme ces hommes dont parle Platon, d’en être enfin venu, après mille affirmations successives et contradictoires, à comprendre qu’il n’y avait rien de vrai, rien de fixe, rien d’absolu, que toutes les raisons se valaient. Sophiste de fait, sinon de volonté, j’étais allé à vous avec je ne sais quelle secrète et naturelle tendance à la discussion et à l’opposition. Je ne compris pas dès l’abord cette puissante et compréhensive unité qui était la vôtre ; mais devant cette loyauté, cette sincérité extraordinaire qui éclataient en vous, un instinct, qui ne me trompa pas, me fit prendre patience et pressentir que j’étais en présence de la vérité tant cherchée et que je n’avais résolument niée, en fin de compte, que par désespoir de la jamais connaître. Ceux de vos élèves qui ont saisi votre esprit ont un viatique pour la vie ; il ne peut leur manquer que ce que vous ne pouviez leur donner : la force qu’ils devront tirer d’eux-mêmes pour réaliser cet esprit dans leur condition, quelle qu’elle soit ; car il est réalisable partout.

NOTE - Au moment où ces pages étaient sur le point de paraître, une personne amie de l’Union et qui est une autorité dans l’enseignement de la philosophie nous a fait remarquer qu’on pourrait nous accuser d’afficher un certain mépris pour ceux qui croient faire œuvre philosophique par les seuls écrits. Nos paroles ne sauraient aller contre ceux qui n’écrivent que dans un pur esprit de vérité, dépouillé de toute vanité et de tout intérêt. La philosophie est réelle et non verbale ; et le danger pour elle n’est pas dans le recueillement et le silence de tels professeurs qui se préoccupent avant tout de voir clair, mais dans la tendance de ceux qui sont portés à en faire comme une sorte de théâtre, dans ce qu’on pourrait appeler le « cabotinage » de la philosophie.

— Nous n’avons pas voulu dire autre chose.

Notes :

[1] Il va sans dire qu’il n’est pas question des libres penseurs au sens convenu, de ceux qu’on a encore appelés les esprits forts, mais des esprits qui cherchent la vérité en toute liberté et sincérité.

[2] Note de l’éditeur : les numéros de l’intertitre de chaque section proviennent de l’édition originale, les titres eux-mêmes sont ajoutés pour la clarté de l’édition présente.

[3] Discours prononcé à la distribution des prix du Lycée de Sens – 1877.

[4] ] Qu’on veuille bien remarquer qu’il ne s’agit que d’une restriction apportée à une confiance trop optimiste, et très répandue chez nous, dans l’efficacité éducatrice du savoir. Il n’est jamais entré dans la pensée de notre ami de déprécier l’instruction. Il affirmait au contraire avec la plus grande force la nécessité de la discipline intellectuelle et il la regardait comme le seul moyen par lequel le professeur, en tant que professeur, puisse agir sur la moralité de ses élèves. Il se serait élevé avec la plus grande vivacité contre le maître qui se serait cru obligé d’exhorter au lieu d’instruire. Voir une face plus générale de sa pensée, pages 33 et 34.

[5] N’oublions pas que ce sont là des souvenirs de conversations toutes théoriques. Dans les jugements de personnes, nul n’était plus indulgent que lui. En fait, d’ailleurs, l’enfant absolument mal élevé est un type extrême qui n’existe guère.

[6] La nature de l’âme dont on veut parler ici est tout juste l’opposé de ce qu’on entend ordinairement sous le même terme. La nature de l’âme n’est pas l’ensemble des tendances ou instincts dont tout individu est nécessairement doué par cela même qu’il existe, mais le résultat de la lutte par l’esprit, ou par le principe de liberté qui fait le fond de l’homme, contre ces mêmes tendances. La nature morale, c’est la nature façonnée et disciplinée par l’esprit, c’est le fruit de la victoire de l’esprit sur le corps. Ceci n’implique aucune tendance ascétique.

[7] On objectera peut-être qu’une telle soumission est plus propre à rendre les caractères serviles qu’à les développer. cela est faux, du moment où l’homme le plus libre est celui qui sait le mieux se soumettre activement. Il y a infiniment plus de liberté vraie chez les sauvages qui témoignent du sens de l’obligation en se laissant volontairement immoler sur la tombe d’une favorite de leur prince, que chez les Touraniens ou tels autre speuples qu’on nous a dépeints comme n’obéissant qu’à leurs instincts. Si la révolte contre un ordre inique peut se justifier, c’est en partant d’un principe autre que celui de nos appétits. Mais pour rester dans l’ordre des faits, il serait bien intéressant de pouvoir, à ceux qui ont été affaiblis par excès, opposer ceux qui ont été perdus par défaut de discipline.

[8] ] On sait que H. Spencer lui-même, dans ses derniers écrits, arrive à donner le pas à l’éducation sur l’hérédité.

[9] On pourrait nous accuser de tourner dans un cercle et objecter sa mauvaise santé pour ainsi dire congénitale. Peu importent les raisons auxquelles on voudrait attribuer sa nature d’esprit ; que l’excès de sa volonté sur ses forces tienne à des causes corporelles ou à des causes spirituelles, le fait que la flamme intérieure a fini par emporter son corps n’en est pas moins là. M. Lagneau n’était pas de ces heureuses et naïves natures nées come pour vivre à l’aise « dans la bonne lumière de l’évidence. » Alors même que sa santé et ses forces eussent été infiniment meilleures ou plus grandes, il ne se serait jamais contenté de ce qu’il avait fait et il aurait tout sacrifié à ce qu’il aurait encore vu à faire.

[10] Dans l’ordre pratique, ses élèves et ses collègues n’ont guère connu que l’extraordinaire dévouement professionnel qui le mettait hors de pair comme professeur. Sa charité privée, qu’il exerçait dans le silence, n’était pas moins remarquable que son enseignement. En voici un exemple. Pendant les vacances de 1893, alors que, très épuisé, il venait de demander un congé d’une année et de se décider à essayer de l’influence d’un séjour dans les montagnes du Valais sur sa santé délabrée, il abandonna subitement sa retraite et bien avant l’époque fixée pour revenir aider à soigner, chez lui, une pauvre femme qui était la sœur de sa gouvernante et en service comme celle-ci, mais dans une autre maison. Cette personne est morte chez lui environ un mois après son retour, après avoir reçu de lui des soins presque aussi dévoués que si elle eût fait partie de sa propre famille. Voir dans les Simples Notes le programme qu’il se prescrivait dans l’exercice de la charité.

[11]  : Il est facile de comprendre que la réalité n’est qu’un mot pour qui demeure dans le multiple ou l divers. Pour affirmer que les choses sont, il faut dépasser le phénomène qui nous les révèle ; autrement on a le droit de soutenir que l’univers n’est qu’une fantasmagorie. L’empirisme pur conduit là d’ailleurs, et très logiquement.

[12] On peut même dire qu’il est toute la science, car la science pourrait fort bien se définir : un effort de l’esprit pour se retrouver dans ce qui n’est pas lui. Le savant recherche, dans les choses, les linéaments immuables de la pensée universelle, le philosophe les recherche dans les manifestations de cette pensée en lui-même.

[13] La valeur éducative de tout enseignement, mais surtout de celui de la philosophie, se constate au degré d’humilité devant l’idéal qu’il inspire à ceux qui le reçoivent. Cette humilité est tout autre chose qu’une apathique tolérance, et, en fait, pour ceux qui ne la comprennent pas en son fond, il peut arriver qu’elle se traduise par une certaine âpreté et intransigeance, tant devant les personnes qui nient la réalité de cet idéal qu’en présence de celles qui veulent qu’on le confonde avec leurs imaginations.

[14] Voir Bulletin n°6 , 2e année, page 214.

[15] CARLYLE, Les Héros, trad. de J.-B. Izoulet.

[16] CARLYLE, Les Héros.

[17] Voir à ce sujet, dans le Bulletin n°2 de 2e année, l’article intitulé : L’Action morale, très inspirée des idées de M. Lagneau.

[18] Seules, quelques paroles prononcées par un de ses élèves et qui revenaient à dire : « Ta pensée vivra » nous semblèrent regarder l’avenir, c’est-à-dire, en un sens plus scolaire peut-être que celui dans lequel nous l’entendons, la vie de la pensée du maître. - Disons en passant que plusieurs de ses élèves travaillent en ce moment à la rédaction de ses leçons les plus personnelles.

[19] Il n’y a que des existences comme celle de M. Lagneau qui justifient la spéculation. Les théories de la vie les plus hautes, qui ne s’achèvent pas dans l’action, représentent autant de force perdue. À un de ses élèves, devenu membre de l’enseignement, et qui avait résisté aux ordres de ses supérieurs, notre ami dit un jour : « J’ai douté de votre philosophie et de vous. Si le professeur de philosophie ne vit pas sur d’autres principes que ceux du commun des hommes, on peut le supprimer sans inconvénient ».