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  • Albert Thibaudet — Les Propos d’Alain
    Europe, 15 janvier 1928. Bulletin de l’Association des Amis d’Alain, n°78, octobre 1994
« Le Propos est optimiste. Il dit une foi en l’homme, en l’action. Élève de Lagneau, Alain n’a rien gardé du désespoir profond de son maître. »
Albert Thibaudet

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« Les Propos d’un Normand ont paru chaque jour dans la Dépêche de Rouen, du 16 février 1906 au 1er septembre 1914 » nous dit la préface de l’édition de la N.R.F. Entre les raisons que nous avons de faire attention à ces Propos, il y a celle-ci, qu’ils sont la seule création originale due au journalisme de province. Après Rouen, le Propos est transporté à Nîmes. A Paris, même à la N.R.F., je n’ose pas dire qu’il se trouve plus dépaysé que tel de ses voisins, mais il ne sent point l’autochtone.

Les Propos commencent en 1906, c’est-à-dire au moment où se liquide l’oeuvre belle, naïve et manquée des Universités Populaires, et où les Cahiers de la Quinzaine paraissent. L’échoppe de Péguy, les Propos d’Alain, voilà un tournant. Peu importe qu’alors Alain dise oui au combisme, Péguy non. L’essentiel est la voix d’homme et le devoir qui parle. La province parle.

Il y a un style, une attitude, qui rappellent le propos d’Alain : celui de Suarès. Les amateurs de comparaisons découvriront facilement le genre commun. Et les différences : l’optimiste et le pessimiste, le socratique et le solitaire, le douteur et le dogmatique.

Le Propos est optimiste. Il dit une foi en l’homme, en l’action. Élève de Lagneau, Alain n’a rien gardé du désespoir profond de son maître. La vie ne lui paraît point principalement tragique, comme au philosophe messin. Elle ne lui semble surtout pas comique, comme à l’auteur de propos prétextes, Harduin, Vautel, Audiat, La Fouchardière. Elle est la vie. Elle est le travail. Si je parlais ici un certain jargon, d’ailleurs commode, je dirais que cette « morale du travail » vers laquelle tendait au début du siècle la dogmatique socialiste, Alain seul a su l’exprimer ; la pensée d’Alain seule l’a vécue franchement, avec bonne humeur, dans sa profondeur. Il parle quelque part d’une femme qui, se sentant devenir folle de douleur, vida toute son armoire sur son parquet, et la refit ensuite : un coup de travail, comme un verre de vin, comme une saignée, la sauva. Son inconscient marcha au canon. Lui-même ajoute-t-il, pense quand il cultive son jardin, bêche, sarcle. « L’Intelligence se lance trop vite et trop haut, et laisse le corps en route. Le progrès ne marche pas de ce train-là. Je veux une intelligence plus lourde, lestée de terre, servante des yeux et des mains, étroitement collée aux choses réelles, et qui ne sépare point l’idée de l’outil. La justice se fera pièce à pièce, comme le fossé et le mur. » Voilà ce qu’un élève d’Alain normalien-laboureur appelait varloper dans les coins. L’homme aux propos n’est point un assis : le plein air et le mouvement. Dans notre question de philosophes, Platon-Bergson aura pensé le mouvement. Diogène-Alain aura marché.

Le Propos est socratique. Sous un autre nom, Alain a commencé par des dialogues socratiques, écrits pour des métaphysiciens. Curieux, mais qui ne portaient pas. Faguet a écrit qu’en matière de journalisme, toutes les manières sont bonnes, excepté celle de Montaigne. Est-ce bien sûr ? N’y a-t-il pas un journalisme à la Montaigne ? En tout cas, Socrate, aujourd’hui, jouerait sur deux registres : il serait professeur de philosophie et journaliste. Il serait d’ailleurs ce qu’il a été. Ne fut-il point le publiciste de l’aristocratie (Rivarol plutôt que Desmoulins) et le procès de 399 ne fut-il pas un procès de presse ?

Le Propos est douteur. On faisait grief à Socrate d’être un semeur de doutes. Telle est la graine que répand la main d’Alain. La certitude est l’affaire du travail, des métiers. Sur Socrate philosophe des métiers, fils de Minerve Erganè s’embranche correctement et utilement Socrate douteur. Alors le doute est sain. Il devient la pointe libre de l’âme. C’est dans le doute, le doute absolu, plus que dans tout le reste, que l’auteur du Cogito prend conscience de la pensée. Le meilleur des Propos, c’est peut-être ceci : un style du doute, dru, gaillard, actif. Le contraire du doute neurasthénique. [...]