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  • Jean Texcier — Salut à Alain
    Le Populaire Dimanche, 27 mai 1951
« Un enseignement socratique, toujours puisant ses exemples dans les choses de la terre et cependant allant très haut et très loin. Philosophe sans doute, mais moraliste avant tout et davantage soucieux de former des hommes que de bons élèves. »
Jean Texcier

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Tout jeune, j’ai connu Alain quand il vint, en 1899, enseigner à Rouen la philosophie. Il succédait à son camarade Léon Brunschvicg et venait du lycée de Lorient, précédé par une légende extraordinaire où le solide « maître à penser », tout à fait dégagé des contraintes universitaires, se mêlait au « libertin », Dom Juan normand aux yeux clairs, aux larges épaules, portant de belles moustaches à la Maupassant - dont il avait la puissance sportive. Un « Bel-Ami » qui eût été philosophe et grand esprit. Emoi des jeunes filles, inquiétude des mères, terreur des maris, mais idole de ses élèves auxquels ne déplaisait pas la double réputation de leur maître, si peu doctoral, tout ensemble de chair et de pensée.

Dans une très curieuse biographie, rédigée par lui-même à l’intention de ses lecteurs anglais - et que peut-être André Maurois, qui vient de publier un petit ouvrage sur son Maître admiré, ne connaît pas - Alain parle de « cette vie d’officier de la coloniale » qui fut la sienne à Lorient et qui lui fit oublier les principes de la morale que, cependant, il enseignait.

La légende était favorable. On vit bien à Rouen qu’elle était justifiée, bien qu’il s’attachât à mettre quelque modération dans les « aventures » de la chair, jugées exactement à leur valeur.

Mais, pour celles de l’esprit, quelle domination à la fois souveraine et simple ! Un enseignement socratique, toujours puisant ses exemples dans les choses de la terre et cependant allant très haut et très loin. Philosophe sans doute, mais moraliste avant tout et davantage soucieux de former des hommes que de bons élèves. Maurois, pour montrer cette liberté qu’il avait avec les puissances, rapporte qu’un jour, à Rouen, alors que, dans sa classe, il parlait aux élèves de leurs devoirs à l’égard des prostituées, survint, escorté du proviseur, M. Rabier, alors inspecteur général. Une fois que ces messieurs furent assis et que M. Rabier eut prononcé les paroles d’usage : « Continuez, monsieur Chartier (c’est le véritable nom d’Alain). Vous parliez de quoi ? » - « J’indiquais à mes élèves quels étaient leurs devoirs à l’égard des prostituées... », répondit Alain, et il continua.

C’est encore Maurois - celui-ci nous étonnait tous alors, comme il étonnait ses professeurs - qui, rappelant ses souvenirs, écrit : « Ce jour d’octobre où, pour la première fois, je vis entrer dans notre classe un homme jeune, vigoureux, mystérieux et joyeux, qui écrivit sur le tableau, en grec : »Il faut aller à la vérité avec toute son âme« - ce jour-là tout au monde pour moi fut changé ».

Comme à Lorient, Alain fit, à Rouen, de la « politique » ; non point électorale, non point « comitarde », mais magistrale. C’était encore l’époque de l’Affaire. Il était républicain et dreyfusard. Mon père, son collègue au lycée, qui avait fondé, avec Léon Brunschvicg, dans cette ville, une Université populaire, l’invita à y venir diriger des entretiens ; ce qu’il fit avec joie, trouvant là un auditoire qui l’enchantait et qu’il enchanta. Il donna des articles à « la Dépêche de Rouen et de Normandie ». Ce furent d’abord les « Propos du dimanche » qui devaient, peu de temps après, devenir quotidiens, sous le titre célèbre de « Propos d’un Normand ».

Alain aimait à se proclamer radical. A vrai dire, les radicaux de la ville étaient un peu abasourdis par cette façon de comprendre le radicalisme, et j’ai été témoin des batailles que dut livrer mon père pour imposer le respect d’une pensée tout à la fois si libre et si forte. Alain était radicalement radical. L’opportunisme n’était point son fait. Ce terme : « radical », avait pour lui un sens, car les idées qui lui étaient chères avaient en lui de profondes racines.

Le radical, pour Alain, c’est le citoyen tout à la fois obéissant et irrespectueux. Il entend que le citoyen et ses mandataires n’abandonnent jamais le contrôle du pouvoir. Il veut que l’Exécutif lui-même défende le citoyen contre les puissances administratives qui, d’ailleurs, ruineraient l’Etat lui-même s’il les laissait faire. « Résistance et obéisance, écrit-il, voilà les deux vertus du citoyen. Par l’obéissance il assure l’ordre ; par la résistance il assure la liberté. Obéir en résistant c’est tout le secret. Ce qui détruit l’obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie. » Il ajoute : « Servir, cela est beau. Servir en aveugle ce n’est plus beau ; car les forces de corruption agissent sans relâche et l’on se fait le complice par le consentement d’esprit... La justice exige que l’on se prive de cette gourmandise d’admiration. »

Pour ces « Propos » écrits quotidiennement durant des années - sans qu’il ait seulement une fois négligé cette tâche - il ne toucha jamais un sou. Le seul paiement accepté fut l’édition, à tirage limité, d’un choix de « Propos » par les soins de « la Dépêche », c’est-à-dire de mon père, qu’il appelait le Bon Génie, aidé de ma mère, qui était pour lui Soeur Aline, par reconnaissance pour celle qui avait choisi d’être son ombre patiente, et que, ma soeur et moi, nous appelions Tante Monique.

De ces « Propos » quotidiens, le philosophe écrivain a dit en évoquant la mesure toujours observée de ces deux pages de papier « poulet » : « Cette discipline je l’acceptai comme un poète qui fait un sonnet. Bien rarement il fallait étendre et développer ; souvent il fallait resserrer et cela sans espoir car le temps manquait. Cette improvisation libre, sans retouche (il ne raturait jamais) exerce une contrainte sur le style. »

En 1906, étant en vacances, il écrit à mon père : « Les »Propos« vont sans peine ; on apprend ce qu’on pense en l’écrivant. Je lis des menues choses de Stendhal qui sont saines à digérer. Si vous parlez sincèrement - et c’est probable - les »Propos« auraient une vertu cachée. Je le sens très bien ; le difficile est qu’elle reste cachée et visible. Il ne faut pas montrer son derrière, sinon quand on est tout petit. » En 1908 : « Les »Propos« m’amusent ; et puisqu’il faut se donner des manies, je choisis celle-là. Je pense souvent à vous, et avec joie - comme à un homme dont j’ai quelquefois deviné la pensée méphistophélique. Moi, j’en suis encore à aboyer quand le cortège passe, et il passe tout le temps. »

Alain n’a cessé et ne cesse de répéter que le bonheur est entre les mains de l’homme. Une de ses expressions favorites est celle-ci : « Il faut se jurer d’être heureux », rappelant ainsi la parole de Spinoza : « Le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu même. »

C’est volontairement qu’il a choisi de « parler à l’homme de sa liberté plutôt que de son esclavage et d’enseigner l’espoir plutôt que la crainte ». Sa devise la voici : « Être libre et penser juste ». Alors que tant de professeurs, même estimés de leurs élèves, reçoivent des sobriquets familiers et irrévérencieux, il est bon de noter que ses élèves de Rouen avaient choisi de l’appeler entre eux : L’HOMME ; beau signe de fraternité en même temps que de respect.

En terminant je citerai quelques mots écrits par lui en dédicace sur les livres qu’il m’adressa : « Nos opinions ne sont jamais que nos opinions sur nos opinions ». - « Toutes nos pensées sont premièrement des aventures de gorge » - « Pour Jean Texcier, homme libre : le monde est fidèle et pur ». Dans une de ses dernières lettres il m’écrivait : « N’hésitez pas à frapper à mon seuil (distribution permanente d’idées presque vraies !) ».

Alain, vous qui, inlassablement, dénonciez les marchands de sommeil, comme les aveugles porteurs de flambeaux ; Alain, éveilleur des esprits, vous le Sage, vous le Poète, vous L’HOMME, je vous salue !