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  • Jean Schlumberger — Mars ou la guerre jugée
    Europe, 15 janvier 1928. Bulletin de l’Association des Amis d’Alain, n°78, octobre 1994
« Nous voici avec un traité de paix inapplicable, au milieu d’une Europe bouleversée. Alors si tout le chambard recommence ?... »
Jean Schlumberger

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Je rouvrais avec de l’appréhension ce puissant livre. Comme il m’avait paru dur, il y a six ans ! Quelle peine j’avais eue à gagner le dernier de ces quatre-vingt-treize chapitres ! Comme ils m’éblouissaient de leurs brusques éclairs, comme ils me blessaient et me rabrouaient ! Il avait fallu m’y reprendre à plusieurs fois pour endurer l’importunité de cette enquête qui découvrait en tous nos gestes des culpabilités et s’acharnait à miner ce que nous sentions en nous de plus ferme. « De quel droit, protestais-je, venez-vous démolir ce semblant d’équilibre que nous n’avions trouvé qu’avec une peine inouïe ? Nous autres naïfs, qui jusqu’au dernier jour avions eu foi dans le triomphe du bon sens et que la guerre avait surpris dans un âge où l’on est déjà moins souple, croyez-vous que nous puissions réussir deux fois l’acrobatie d’un rétablissement dans une réalité détestable ? Nous voici avec un traité de paix inapplicable, au milieu d’une Europe bouleversée. Alors si tout le chambard recommence ?... Nous sommes des marcheurs éreintés auxquels vous peignez le délice d’enlever leurs croquenots. Parbleu, nous voudrions bien ! Mais nous savons qu’ensuite aucun effort ne nous permettrait plus de les remettre. Allez-vous nous exposer à courir pieds nus ? » [...]

Six ans. Je relis ces pages obstinées. Elles ont pour moi un autre son. Ai-je tant changé, ou si les événements font à la voix d’Alain un autre écho ? Une des grandeurs de ce livre est d’avoir porté l’analyse des passions guerrières jusqu’en des profondeurs où elles échappent aux contingences. Mais quel que soit l’appareil de raison dont il s’arme, un ouvrage si passionné vise moins à convaincre des philosophes, qu’à troubler dans ses habitudes, qu’à stimuler dans ses tâtonnements l’homme de bonne volonté engagé dans l’action journalière. Il consent par là-même à lutter sur le terrain du possible et de l’opportun, à courir des chances qui se modifient. Six années, certes mal employées au service de la paix, mais où l’on a senti qu’enfin l’on pouvait autre chose qu’opposer à la guerre un « non » stoïque ; qu’on pouvait apporter un « oui » à des forces qui se soulèvent pour surmonter la vieille loi de la brutalité. Les grandes masses qui composent le monde se balancent dans des rapports nouveaux. Des possibilités sont ouvertes qui ne dureront peutêtre pas. Si bien que dans le champ de l’activité immédiate la guerre est effectivement apparue comme la plus grande, l’unique épouvante : non pas seulement pour les raisons que dénonce Alain, son injustice et son horreur, mais pour l’anéantissement total qu’elle promet de plus en plus clairement. L’argument péremptoire qu’elle gardait en sa faveur, c’est celui du salut commun ; s’il s’évanouit elle s’effondre dans la pure monstruosité.

Est-ce à dire qu’aujourd’hui ce livre abrupt et mâle obtienne, sur beaucoup plus de points qu’autrefois, mon adhésion parfaite, j’entends celle de la sensibilité et de la volonté agissante ? Ce n’est pas exactement cela. Ces points étaient déjà nombreux. Mais mon débat avec Mars restait obscurci d’orage intérieur. C’est sans doute faute de sang-froid que je m’exposais à subir pêle-mêle ses éclats de lumière et les trente-six chandelles de ses coups de poings. Plus au clair avec moi-même, je fais mieux le départ entre ce qui me reste étranger et ce qui m’apporte vraie nourriture, substance, chaleur, austère contentement de l’esprit.

Alain démontre avec force quels puissants ressorts la guerre trouve dans les vertus aristocratiques. 11 s’acharne contre elles, pour mieux ruiner la guerre dans ses derniers prestiges. Mais n’est-ce pas vouloir chaponner une race pour la mettre à l’abri des folies que fait faire l’amour ? Non pas tuer l’ambition et la fierté, mais leur trouver des satisfactions autres que guerrières. Tout ce qui touche au rôle de l’officier reste dans Mars d’une véhémence revêche. Cela n’est pas vu par le dedans et ne se soucie guère d’être équitable. Je sais bien quel haussement d’épaules de telles objections risquent de s’attirer : « Quoi ! Vous me voyez luttant seul, moi tout nu, parmi les replis formidables et les mille gueules de l’hydre. Dois-je encore m’attendrir sur ce qu’il y a d’endurance ou de courage dans sa férocité ? » - Non point. Seulement la passion parle un langage qui n’émeut que les passionnés de même famille. Elle crée des fantômes. Chacun a les siens. Pour vous c’est l’officier armé d’une cravache et d’un arrêt de mort ; pour d’autres c’est le juif ou le Parlementaire. « Les meilleurs à la roue et les pires levant le fouet... » Non, ceci est colère. Le pouvoir que détient l’officier, tout absolu qu’il est en théorie, n’a pas tant d’ivresses. Les vrais ambitieux, les grands amateurs de puissance ne le recherchent guère. Le pouvoir de l’argent va plus loin. A-t-on jamais vu grosse fortune souhaiter de se troquer contre trois ou quatre galons ou même des feuilles de chêne ? [...]

Alain nous attaque, nous harcèle ; il n’a jamais fini d’accumuler les preuves, de tomber sur nous à chaque nouveau tournant. De gauche, de droite, il larde de coups brefs et durs cette funeste indifférence, ce lâche oubli où nous tendons à glisser dès que la souffrance ne nous réveille plus. Il cherche toutes les entrées de l’esprit. Il dispose de leviers terribles pouf faire sauter les défenses des consciences les mieux barricadées. Son éloquence a des éclats, mais le plus souvent il les dompte. Il voudrait convaincre plus qu’émouvoir. Tant pis s’il rabâche, si le ton est bourru. Ne sent-on pas dans cette voix le tremblement de la pitié et l’accent irrésistible de l’homme qui plaide pour la vie de ses enfants ? Il sait bien qu’il ne s’agit pas d’aller donner du front contre l’Evénement déchaîné, mais d’attaquer une à une les racines d’où la guerre tire sa force. Il série les difficultés. Il ne nie point, si on le presse, qu’il ait des adversaires autorisés, munis d’arguments dont certains sont de bon aloi. Mais ce sera déjà beaucoup s’il réduit au silence tous ceux qui lâchement, étourdiment, sans risque pour eux-mêmes, créent l’atmosphère enflammée : les vieux, les embusqués, les femmes, qui par leur nervosité, leurs intransigeances, fouettent le courage des jeunes et s’exaltent de pensées que payera le sang des autres. Je défie tout lecteur de Mars, s’il est honnête, de subir ce réquisitoire sans pincements au cœur et sans retours assez mortifiants sur lui-même. [...]