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  • Maurice Savin — Lettre à un lecteur de la « Gazette » qui ne serait pas un lecteur d’ALAIN
    La Gazette Littéraire, Gazette de Lausanne, Cent-soixante-quatrième année, N°158, samedi/dimanche 8/9 juillet 1961
« Si vous êtes lecteur d’Alain, vous n’avez pas besoin de moi. »
Maurice Savin

Ami lecteur (comme Alain aimait à dire), à cette table qui fut la sienne, en cette petite maison parmi les hortensias roses et les roses, qui fut, qui sera toujours sa maison, je ne me sens pas d’humeur à me costumer en fonctionnaire de littérature. Je veux bien marquer pour vous le dixième anniversaire d’une mort, dont je n’ai pu persuader ni la barrière blanche, ni le jardin, ni le piano ; mais, si vous acceptez, je me dispenserai de l’article comme il faut l’écrire :

Ce n’est ici qu’une façon de lettre, très simplement, d’un lecteur d’Alain à un lecteur de la « Gazette », comme on écrit à un ami pour lui dire : « Avez-vous lu ? »

Si vous êtes lecteur d’Alain, vous n’avez pas besoin de moi. J’ai remarqué qu’un lecteur d’Alain, s’il s’avise de lire un article sur Alain, presque toujours le voici qui grogne et qui s’irrite d’imperceptibles sottises qui font aussitôt d’énormes sottises. Quand il s’agit d’Alain, si ce n’est pas tout à fait Alain, ce n’est pas Alain du tout. C’est plutôt au lecteur qui ne connaît guère que le nom d’Alain que j’écris. Vous demandez : « Qui est Alain ? ». Vous êtes surpris qu’on en parle comme d’un auteur déjà célèbre. « Nos gloires d’aujourd’hui, dites-vous, ne sont peut-être que du bruit. Quelle est cette gloire qui s’est faite sans bruit, et se peut-il qu’on parle si peu d’un auteur célèbre ? »

Il faut donc que je vous conte une belle histoire, qui semble d’abord un conte, mais qui pourtant est de l’histoire très véritable. Si vous maudissez la grossièreté de nos propagandes, la gloire aux enchères, les doctrines prostituées, voici de quoi vous réconcilier avec la vraie gloire, qui a de la solidité contre les fausses. Il est vrai qu’elle est à la mesure de ces hortensias et de ces roses, du jardin et de la maison, une gloire ensemble publique et privée, comme Alain disait de la religion de Descartes. Mais cette mesure n’est-elle pas la mesure de l’homme ?

Il y avait une fois (c’était l’époque la Belle-Epoque) un journal de province comme il y en a, qui était fort lu et bien lu. Il avait ses fidèles ; les plus fidèles, ceux qui achètent au numéro ; leur fidélité chaque matin les anime. Or, parmi ces fidèles, quelques-uns cherchaient d’abord un article assez court, le même titre toujours : Propos d’un Normand ; Alain, à la signature. Et plus d’un lecteur de la Dépêche de Rouen dut poser votre question, ami lecteur de la Gazette : « Qui est Alain ? »

En un sens, il suffisait de lire chaque matin pour le savoir. Alain parlait de tout et de tous, mais toujours exactement, ce qui est rare : de soi aussi, comme parle un homme qui s’est instruit à vivre et à réfléchir en homme. Le savoir et la modestie à la fois. Poète en ceci que s’il disait le bateau à voiles, ou le glacier, c’était le glacier, c’était le bateau, les rumeurs et l’épaisseur du monde. S’il disait l’homme, il ne s’égarait point en ces vagues discours où l’on traite de l’homme en général. C’était celui-ci ou celui-là, qui avait un métier, les gestes de son corps et de son métier, un ramage qui était d’abord un ramage, et des idées dans le ramage si l’on voulait. On devinait que « l’auteur des Propos d’Alain » était grand lecteur de ces romanciers chez qui la thèse, s’ils en ont, a moins d’importance que le regard, Balzac, Tolstoï, Stendhal. Il revenait souvent à ses lectures préférées, où se mêlaient curieusement Descartes, Homère, Helmholtz, Platon, l’astronomie, la géographie, les nombres, les oiseaux, mais de façon aisée, si naturelle qu’on oubliait ce que tout cela supposait d’exercice et de méditation.

La prose alerte et légère avait sa cadence à elle, une sensibilité musicienne, un ton, un accent inimitable. C’est à l’accent que l’oreille reconnaît, parmi le tout-venant des bâtards de la plume, l’écrivain de race, qui est unique comme il est de race ; et tant pis pour l’apparente contradiction ! Les habiles ne s’y trompent pas. Dès la première année, Alain eut ses lecteurs à lui, qui découpaient le Propos dans la Dépêche. Et ceux-là, je parie, auraient bien voulu que tout parût en livres au fur et à mesure. Car enfin, il leur était clair que se formait, jour après jour, un immense livre de sagesse, qui n’avait point d’équivalent ; et même d’une toute neuve et joyeuse sagesse, bien qu’elle fût attentive aux plus anciennes : toute libre et dégagée ; sans crainte, sans mensonge ; sans honte, mais non pas sans pudeur ; respectueuse des valeurs, comme nous dirions, mais d’un respect de jugement, non d’aveuglement. La Dépêche était un journal radical, Alain radical aussi, ses lecteurs de la même humeur politique, ou, disons mieux, du même parti-pris, un parti qu’il fallait prendre et prendre énergiquement, car tout conseillait, alors comme toujours, et même le parti constitué en parti leur aurait conseillé de ne pas prendre si énergiquement parti !

Se reconnaître lecteur d’Alain, c’est se désigner d’une certaine humeur et d’un certain parti en tout parti. Ce qui explique que l’on trouve lecteurs et fervents lecteurs des catholiques, des monarchistes, et que tant de radicaux et de socialistes saluent, respectent et ne lisent pas. C’est une affaire de ton, plus que de doctrine, une façon de marcher, de regarder, de porter le nez. Faites l’essai sur vos amis, et d’abord sur vous. Quand un lecteur d’Alain dit : comprendre, l’autre, qui ne sera jamais lecteur dit : se moquer. Oui, s’il est juste de parler d’une sagesse d’Alain, que ce mot n’aille pas vous endormir, ni le mot radical ; ni vous dresser contre une sagesse parce qu’elle dormirait, ni contre un radicalisme à son dernier sommeil. On lit parfois des développements qui se veulent profonds sur cette espèce de sagesse officielle de la République, qui serait la sagesse d’Alain. « Encore un qui parle sans avoir lu », se dit le lecteur d’Alain. Il ne faut pas croire que ceux dont le métier est d’écrire sur les livres les ont toujours lus. Un coupe-papier écrivait naguère : « Je n’ai pas lu grand-chose de cet Alain. A peine un livre, jadis ». Mais n’en farcissait pas moins son espace réglementaire.

La gloire d’Alain ne pouvait pas être officielle ; ni son radicalisme, ni sa sagesse. On a posé une plaque sur la petite maison aux hortensias roses. Nous avons eu M. le Préfet et les gendarmes en gants blancs. Tout ce qu’il y a de gloire en France et gloire de la France, à peu près comme tous les tués sont morts pour elle. Alain ou Déroulède ? C’est le même préfet à la même cérémonie, gants blancs, pétarades et motocyclettes. Mais le vrai de vrai : que cette gloire d’Alain qui peut surprendre, dont il faut bien que gendarmes et gens de plume prennent conscience, est l’œuvre patiente de plusieurs générations déjà ; les fondateurs, qui ont droit à notre reconnaissance, ceux de Rouen et d’ailleurs qui, dès 1907, ont eu l’idée de rassembler en livre un choix de Propos.

Je vous souhaite de dénicher chez un bouquiniste : Cent-un Propos d’Alain, première série, tirée à cent cinquante exemplaires pour la Dépêche de Rouen et de Normandie, chez J. Lecerf à Rouen. Achevé d’imprimer le 2 avril 1908. Sur la page de garde d’un des exemplaires, Alain écrivait : « J’ai à peu près réussi une fois sur six, c’est beaucoup. Mais mon jugement n’importe guère, car ce n’est pas le désir de la gloire qui m’a poussé à écrire, mais plutôt une passion politique très vive, qui ne m’a pas permis de considérer sans horreur l’état présent des Lettres, vouées à toute richesse et à tout pouvoir. On voudrait avoir du talent et ne pas le vendre au plus offrant ».

Que de Propos, que de recueils de Propos, depuis le premier recueil ! Qui mérite la chance trouve un jour la sienne. c’était une idée d’Alain : un de ses plus fidèles lecteurs de la Dépêche devint éditeur...

Aurons-nous, un jour, la somme des 3098 Propos que publia la Dépêche, du 16 février 1906 au 1er septembre 1914 ? Ce serait un monument incomparable. « Une fois sur six... » Alain était bien sévère. Tout prendrait ensemble dans la masse, comme un ciment. La rencontre et la densité feraient apparaître les beautés imprévues. Les trouvailles d’une fois, les retours, les reprises, tout s’animerait des mouvements d’une pensée toujours en éveil, à la découverte de l’homme et du monde. C’est sur cette assise que le reste de l’œuvre est construit, comme sur une première œuvre avant l’œuvre.

Ami lecteur, je prévois que vous allez dire : « Quoi ? 3098 Propos ne font pas l’œuvre. N’était-ce pas assez pour une gloire très solide ? Quelle est cette autre œuvre dont vous parlez ?... Qui était donc Alain ? »

J’aimerais vraiment rencontrer quelqu’un qui ne saurait rien d’Alain et lui faire lire 101 Propos, ou davantage, et pouvoir lui dire : « Qui était Alain ? Un médecin de campagne, un lieutenant-colonel en retraite, un voyageur de commerce, un astronome en quelque observatoire ? » Je ne sais s’il devinerait qu’Alain fut professeur de philosophie. – « Alors, professeur dan un petit collège, dirait-il. Ce qu’il écrit, je le comprends. Un philosophe, un professeur, c’est un homme qu’on ne comprend pas. Et cela prouverait qu’un professeur n’est pas toujours ce qu’on pense, ni la philosophie, ni la gloire.