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  • Samuel Sylvestre de Sacy — Dix ans après
    La Gazette Littéraire, Gazette de Lausanne}, Cent-soixante-quatrième année, N°158, samedi/dimanche 8/9 juillet 1961

Non, cet homme si âgé n’était pas un vieillard. Seule la mort avait réussi à faire de lui un vieillard, Ce qui avait été une si belle organisation humaine, elle l’avait réduit à ce maigre gisant, à une sorte de schéma rapetissé, pitoyable et abstrait. Que le langage puisse nous faire dire que la mort ait eu « raison » d’un tel homme, quelle dérision !

Samuel Sylvestre de Sacy

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Je suis retourné ces jours-ci au Vésinet. La maison d’Alain reste tout ce qu’elle était il y a dix ans. Une attention admirablement fidèle y veille sur les souvenirs, sur le souvenir. Chaque coup d’œil y rencontre Alain : non pas son ombre, mais l’empreinte en creux de sa présence. Dans le petit jardin toujours semblable, toujours fleuri, toujours accueillant à tous les oiseaux d’alentour, les mêmes rosiers jettent au même soleil la même profusion éclatante de leurs roses.

Je me souviens de deux sentiments, qui nous prenaient à la gorge, il y a dix ans, devant le lit bas où, des roses rouges à ses pieds, reposait sa dépouille : l’indignation, la pitié. Jamais la mort ne paraît plus scandaleusement absurde que lorsqu’elle vient briser un grand esprit, un grand cœur : lorsqu’elle l’emporte enfin sur ce dont la vertu était de la nier. Et puis ce misérable corps décharné, à quoi se réduisait maintenant l’une des pensées les plus puissantes du siècle.

II avait alors quatre-vingt-trois ans. La souffrance et l’usure physique l’avaient marqué durement. Il disposait mal de ses gestes. Vers le visiteur il soulevait un bras gourd, une main nouée. Mais la vivacité pétillait dans ses yeux. Au début de la visite, il lui arrivait de rester un moment taciturne, ou morne ; comme s’il avait peine à se détacher de sa réflexion, de la résonance en lui des pages qu’il venait de lire. Et puis soudain l’animation, le mordant, la malice venaient comme gonfler son regard, - et le voilà parti dans une de ces improvisations qui vous mettaient dans l’âme la lumière des grands jours.

Non, cet homme si âgé n’était pas un vieillard. Seule la mort avait réussi à faire de lui un vieillard, Ce qui avait été une si belle organisation humaine, elle l’avait réduit à ce maigre gisant, à une sorte de schéma rapetissé, pitoyable et abstrait. Que le langage puisse nous faire dire que la mort ait eu « raison » d’un tel homme, quelle dérision !

Le jour de l’enterrement

Un autre souvenir. Le jour de l’enterrement, et avant que chacun des assistants tour à tour jetât sa rose rouge dans la tombe béante, quelqu’un vint lire, à haute et ferme voix. devant les pauvres restes d’Alain, une page d’Alain. Une page de son commentaire à La Jeune Parque : « ...Cela signifie l’âme immortelle. J’entends immortelle dans cette vie-ci ; et je l’entends comme tout le monde. Et la preuve qu’elle est immortelle, c’est qu’elle ne cesse pas de mourir : seulement elle le sait.. »

La parole même d’Alain nous rappelait ainsi que la mort n’avait eu « raison » de rien, et que la vérité d’Alain se trouvait ailleurs que dans la réalité d’Alain ; dans la conscience qu’il avait prise de soi, dans l’effort qu’il avait accompli de l’existence à l’être, - l’une et l’autre étant désormais inscrits, au-delà des vicissitudes, dans son œuvre. Oeuvre qui, précisément le 2 juin 1951, venait d’entrer dans le domaine de la postérité.

II y a quelques lignes bien émouvantes, par leur tristesse pudique, dans une note autobiographique qu’il écrivit en 1946 (elle est recueillie dans son livre posthume Portraits de famille). Parlant de soi à la troisième personne, il évoque sa retraite de professeur, qu’il avait prise en 1933 : « A partir de ce moment, l’existence d’Alain fut celle d’un homme de lettres, malheureusement poursuivi par la goutte. II fut promptement oublié, comme il arrive aux plus brillants professeurs. Les journaux multipliés étaient remplis d’écrivains d’occasion. Les livres d’Alain se vendaient encore un peu. Dans les crises de goutte l’existence était morose... »

1946. Le grand trou de la guerre venait à peine de se refermer. II avait coupé les jeunes générations de tous leurs aînés. La continuité avait été rompue. Les difficultés matérielles de l’édition empêchaient les œuvres de se transmettre. Depuis treize ans Alain avait cessé de former de nouveaux élèves. Il se sentait environné, comme écrivain, d’une sorte de solitude : un présent sans issue, et pas d’autre avenir que celui qui s’offre à un homme bientôt octogénaire.

On pouvait se demander s’il ne subissait pas, vivant, la fameuse épreuve du « purgatoire » qui attend la plupart des écrivains, fussent-ils des plus grands, dès leur mort. Mais son œuvre était moins vulnérable que d’autres, - peut-être parce que sa renommée comportait moins d’équivoques. Sans tarder, des revues (je ne dis pas « les » revues) se mirent à lui montrer qu’on ne l’oubliait pas ; et ses dernières années, si douloureuses d’ailleurs pour le physique, connurent de ce côté-là quelque apaisement.

Le fait est, comme André Maurois le signalait récemment, qu’aucun des grands écrivains de ce siècle n’a franchi d’un pas aussi allègre le seuil de la postérité. De ce passage-là les bibliographies donnent les mesures les plus sûres. Rassurez-vous, je ne vais pas étaler ici dix ans de bibliographie. Mais dans la liste que j’ai sous les yeux, et en laissant de côté les simples rééditions (ceci importe), je relève une bonne quinzaine de volumes dont l’œuvre d’Alain s’est enrichie depuis sa mort. Qui dit mieux ?

Ce n’est pas tout. Considérons les éditions reliées, qui répondent plus directement encore à l’appel, à la pression du public. On en dénombre cinq et bientôt six, en librairie ou dans les clubs. Et il faut y ajouter les trois recueils de la célèbre Collection de la Pléiade (dont on dit qu’elle est une consécration, parce qu’elle sait choisir les titres qui la consacrent elle-même), Propos, Les Arts et les Dieux, Les Passions et la Sagesse ; du seul volume de Propos, paru en 1956, on a déjà tiré plus de 48 000 exemplaires.

Or faites le calcul : le dernier en date des élèves d’Alain, s’il avait dix-sept ans en 1933, en a aujourd’hui quarante-cinq ; et le plus ancien de ceux que l’on connaisse, André Maurois, est né, nous dit Larousse, en 1885. Toute une génération. Elle formait et forme encore le public traditionnel d’Alain, ou le noyau de son public traditionnel. Le public que j’appelle traditionnel, c’est ou c’était la société des lecteurs de l’écrivain vivant. Mais ce n’est plus tout à fait celui pour lequel les éditeurs aujourd’hui éditent et rééditent de si bon cœur.

Et tel est bien le phénomène, que je crois fort rare, auquel nous avons assisté (sans peut-être, comme il arrive, l’avoir observé) durant les dix dernières années. Non seulement toute cette œuvre est devenue héritage ; non seulement elle a été déférée d’une génération à la suivante ; non seulement elle se détache des contemporains, de l’auteur pour rencontrer les premiers représentants de la postérité : mais un passage aussi difficile d’habitude, et sujet à tant de frottements, d’accrochages et de heurts, se fait, dirait-on, dans le bonheur et dans l’aisance.

Une certaine expérience


Nous autres qui avons connu Alain en privé après avoir suivi ses cours et ses classes, nous savons à peu près ce que nous avons reçu de sa personne. (Nous le savons mal, et avec un sentiment d’insuffisance qui s’approfondit au long des années au lieu de se combler.) Lisant urne page de lui, nous entendons encore le timbre d’une voix, des intonations, tel accent particulier, une cadence de la recherche et de la parole. Pour nous, la lecture de l’œuvre reste toute liée à une certaine expérience, si médiocre fût-elle, que nous avions de l’homme.

Mais cette jeunesse qui monte autour de nous la lira, la lit déjà d’une manière toute différente. Et le probable est que d’abord elle nous bousculera. Ce qui est dans l’ordre. Elle nous fera grief de notre condition de témoin. Car, nous dira-t-elle, le témoin se mélange toujours au témoignage, et vous proportionnez le vôtre à votre propre mesure, qui est petite. Et d’autre part, nous dira-t-elle encore, vous compromettez la vérité d’un être dans les anecdotes de son existence, et le plus haut d’Alain nous appartient autant et plus qu’à vous, puisqu’il est dans son œuvre et non dans sa personne, puisqu’il est son oeuvre même...

Alors nous serons contents. Non pas par ce masochisme qui de nos jours saisit si volontiers les vieux en face des jeunes. Mais parce qu’une des maîtresses leçons d’Alain aura été comprise justement. Et sans doute aurons-nous à enregistrer de nouvelles interprétations de l’œuvre qui nous confondront d’étonnement, parce que tel est le destin des grandes œuvres : ce qui est en elles, l’avenir ne cesse pas de le leur ajouter.

En attendant, nous demeurons sur le rivage, et nous contemplons le navire qui a pris la mer. Alain était un grand lecteur d’Horace, ou il l’avait été. II y a dans une Ode un vers qui avait gardé pour lui toute la vertu exaltante de la vraie Poésie : « Cras ingens iterabimus aequor ». Quelle charge de songe, entière et pure, je retrouve à ce vers en l’inscrivant ici ! C’est lui qui me revient en mémoire tandis qu’essayant d’imaginer le réel (ce qui est, si je ne me trompe, la fonction d’un homme qui écrit), je me représente la signification de cet anniversaire : une grande œuvre a appareillé pour les époques lointaines.