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  • Pierre Bost — Les Idées et les âges
    Europe, 15 janvier 1928. Bulletin de l’Association des Amis d’Alain, n°78, octobre 1994
« Entre l’éveil inquiet et l’extrême pointe jusqu’où Alain conduit ici sa »physiologie« , c’est la vie entière de l’esprit qui est tenue, du moins de cet esprit impur qui est ici le seul objet, et qu’on peut appeler proprement l’esprit humain. Chacun commence ce mouvement de recherche volontaire et libre à chaque réveil et à chaque pensée... »
Pierre Bost

Il faut dire d’abord qu’Alain fut mon maître durant plusieurs années. Ces années sont proches encore, et je ne crois pas qu’elles quittent jamais mon souvenir. L’éducation de la famille avait été toute-puissante, et bienfaisante ; alors vint Alain, à qui, faite cette première part, et celle qu’apporta Marcel Proust vers le même temps, je crois pouvoir dire que je dois tout.

J’ai écrit cela pour marquer que je ne ferai ici qu’un éloge, et pour avertir que toute critique me paraîtrait ridicule et odieuse envers un homme qui, si longtemps, a marqué en marge de ma prose d’élève plat « faible » ou : « serrez ».

On jugera comme on voudra ce préambule.

Un lecteur non prévenu trouvera de la difficulté dans les Idées et les Âges, puisqu’un lecteur averti en trouve déjà bien assez. Je crois qu’il est un peu sot de nier qu’un écrivain soit difficile à lire, sous le prétexte qu’on aime cette difficulté c’est effrayer bien plus encore les timides, et même les fâcher tout à fait. S’il y a encore bien des lecteurs que nul n’amènera jamais à Alain, je dirai que c’est un peu par la faute de disciples trop zélés, lesquels, d’ailleurs, de plus en plus zélés, diront que c’est tant mieux. Ils auront tort, et je dis, moi, qu’Alain selon un mot désormais à demi célèbre, est « un auteur difficile ». Le mot n’est comique que s’il signifie « je renonce à comprendre » ; sinon, il n’y a là que franchise et amitié. Au reste, quand on dit d’un auteur qu’il est obscur, c’est un blâme seulement s’il l’est en des œuvres qui doivent exprimer vite et sans détours l’apparence du monde et de l’homme, comme sont le roman et, plus encore, le drame. Mais il est trop évident que le langage du philosophe ne sera pas le langage du poète ; or Alain est un philosophe [...] Pour ce qui regarde les Idées et les Ages, nul n’oserait dire que ce livre se lise « comme un roman », et il faut bien avertir, au contraire, qu’on y trouvera des phrases si serrées et si pleines, qu’en vérité les yeux s’y fixent, comme si le poids même des mots imprimés soudain arrêtait le regard dans sa marche, et l’empêchait d’aller plus loin avant d’avoir franchi l’obstacle. Ce serait faire une injure trop grave aux hommes de ce temps que de peindre en liège les haltères qu’on leur propose.

Il s’agit là d’une physiologie de l’esprit humain, comme on nous le dit. Ces deux volumes, s’il est permis de mentir un peu à l’entrée, comme devant les portes trop bien gardées, traitent de l’imagination, et l’on retrouve ici ce soin habituel à Alain, de placer l’imagination au départ de l’erreur, comme, ici, l’erreur au départ de la connaissance. L’imagination conçue comme une préparation au mouvement, et déjà mouvement, Alain la rencontrait dès les premières analyses de la perception, et c’est de la perception qu’il est parti. Connaître l’objet offert, connaître le monde, c’est ce que propose Alain, et à chaque ligne on comprend que « ce n’est pas encore cela », de même justement que l’objet, « n’est pas encore cela », ne sera peut-être jamais « cela ». Et pourtant, arrêter la recherche parce qu’elle sera vaine, serait se tromper plus encore et non pas même se tromper ; ce serait tout manquer, vérité, erreur, tout l’esprit et tout le monde. Le monde ne tient que par l’esprit qui jure que ce monde tiendra, qui jure qu’il y a quelque chose là-derrière ; si même nous ne devons jamais en savoir plus, nous savons pourtant qu’il y a quelque chose. Et s’il n’y a rien, il y a tout de même que cette enquête devait être faite. L’enquête, là est le vrai mouvement de l’esprit, de l’esprit curieux et douteur, l’enquête soupçonneuse et sans cesse recommencée. Ce doute est, si l’on ose dire, plus que méthodique ; il est de nature. Mais non pas un doute qui veut d’abord tout rejeter ; au contraire, qui conserve avec soin l’objet, l’esprit étant bien assuré que cet objet trompeur tient pourtant toute la vérité possible. Pleine confiance est due par l’homme à ce monde qui est « l’objet unique et suffisant de toutes nos pensées sans exception » ; c’est au monde qu’il faut se tenir, et dès qu’on y regarde droit aucun dieu n’est plus à craindre. Stendhal disait : « Je n’ai qu’un moyen d’empêcher mon imagination de me jouer des tours, c’est de marcher droit à l’objet ».

Cet objet, qui est toujours le monde entier, par l’intime liaison de toutes choses, et cet esprit, qui est toujours l’esprit universel, par la société humaine, le langage et l’histoire, voilà les termes du problème humain ; à tous les moments du livre, ces deux grands êtres se retrouvent présents comme deux magiciens unissant leurs forces parallèles pour sauver l’homme en chaque rencontre.

Physiologie de l’esprit humain. Mais l’esprit humain, voilà un grand objet, et qui n’est pas abordé ici tout entier. Il ne s’agit pas du tout de l’esprit humain en son essence ; il ne s’agit point de l’entendement, et seulement, comme on a cru voir, de l’imagination. Pour l’entendement, ce voyage nous en fera bien « découvrir quelques racines », mais nous ne le rencontrerons, chemin faisant, que « comme on découvre un organe », et seulement parce qu’« il est à nous, et à nous incorporé ». Il s’agit bien plutôt ici de reconnaître pourquoi cet entendement incorporé nous est si difficile à saisir et pourquoi l’esprit ne le rejoint qu’après de si longs détours, des méandres dont Alain aurait ici comme levé les plans, pour nous détourner des chemins prétendus raccourcis, qui égarent toujours le voyageur pressé. [...]

Que le premier livre traite du sommeil, ce départ est pour montrer combien l’esprit est d’abord loin de l’entendement pur auquel il veut prétendre. Le sommeil, c’est l’état de l’homme plongé, par la nuit et la faiblesse, au milieu de l’univers et au milieu des hommes. C’est l’homme non encore séparé, c’est l’enfant avant sa naissance ou le conscrit dans l’odeur de la chambrée. C’est le sommeil d’avant la conscience.

Le premier mouvement de l’esprit, c’est le réveil ; le seul mouvement de l’esprit. Là commence ce choc, qui est déjà toute la pensée contre un univers qui s’offre sans égards, se propose. Alors l’esprit, cherchant à comprendre comme l’enfant tète, se met en campagne, exerçant tout entier dès le premier instant cet absolu droit de contrôle qu’il a sur tout l’univers. Long travail, et troublé par mille causes, par le corps humain, par les passions, par les gestes, par les métiers, par les coutumes ; impuretés de l’esprit, qu’il faudra lentement réduire. Alain aurait dit que les Idées et les Ages c’est la « critique de la Raison Impure ». On comprend le mot, et que ce livre serait comme un lent travail préparatoire d’attente et de nettoyage. Le nageur voit bien le fleuve, mais il sait qu’il ne doit pas encore s’y jeter, parce que, tout bon nageur qu’il est, il a bien été forcé de déjeuner ; il attendra donc que les fonctions inférieures aient été satisfaites, puis, ne craignant plus son propre corps et s’étant aussi délivré des faiblesses qui lui viennent d’autrui en posant ses vêtements, il entrera alors dans le fleuve, et ce sera sans doute le même fleuve qu’il voyait tout à l’heure, mais il le connaîtra bien autrement. On doit dire qu’il le connaîtra mieux. Ce livre du nageur nageant il faudra qu’Alain l’écrive, et il le promet dans ce livre-ci.

C’est sous le signe de Goethe, un de ses héros préférés, qu’Alain terminera ; par un portrait de l’homme debout au milieu du monde qui a su connaître et comprendre ce monde, et enfin le juger. « Ce jugement solitaire et libre, chose rare, vénérée, redoutée », c’est là que nous laisse Alain. D’où il nous conduira ailleurs, par la suite, ou plutôt je crois que par d’autres voies c’est à ce même sommet du libre jugement qu’il nous ramènera, comme il a déjà fait en tous ses livres et en toutes ses paroles. Libre jugement qui est tout le contraire d’un refus. Il faut accepter le monde, accepter les hommes, accepter la vie. Il faut faire avec ce qu’on a ; faire de nécessité vertu, c’est un dicton. Tout conserver, même les erreurs, surtout les erreurs et non pas les rejeter mais les redresser ; l’erreur n’est que la vérité mal connue ; la faute est en moi, non dans l’objet, qui ne veut rien. Je n’ai rien à attendre du monde, mais beaucoup à attendre de moi-même ; tout.

Entre l’éveil inquiet et l’extrême pointe jusqu’où Alain conduit ici sa « physiologie », c’est la vie entière de l’esprit qui est tenue, du moins de cet esprit impur qui est ici le seul objet, et qu’on peut appeler proprement l’esprit humain. Chacun commence ce mouvement de recherche volontaire et libre à chaque réveil et à chaque pensée ; chacun doit conduire ce courage à travers mille périls, qui ne viennent pas du monde, lequel ne se dérobe pas et s’offre au contraire, on dirait presque demandant à être compris ; mais viennent de l’homme lui-même, de sa structure, de son lieu, de son âge, de sa nature, des institutions humaines. Où l’on retrouve à la fois Spinoza, puisqu’il n’y a rien de positif dans les idées par quoi elles puissent être dites fausses, et Descartes, puisque, malgré ce secours d’une vérité donnée, nous nous trompons pourtant, notre entendement étant bien moins étendu que notre volonté. Ce livre traite des erreurs et de la vérité qu’elles enferment.

Mais il n’est pas seulement difficile de former les idées justes qui tiendront lieu, provisoirement, de vérité à cette Raison Impure ; il est plus difficile encore de les retenir. Jamais acquises, toujours remises en question, elles ne sont pas en chacun un trésor immobile où il puiserait, comme une réserve pour vivre paresseusement ; elles ne sont en chacun qu’autant qu’il les crée maintenant. Tout est à recommencer toujours à chaque réveil ; notre vie entière est de nous éveiller et d’ordonner l’univers à nouveau, suivant les anciennes formes qu’il ne reprendrait pas tout seul ; le double sens du mot : ordonner montre bien qu’ordonner l’univers c’est ordonner à l’univers de reprendre sa place.

C’est cette attention sans relâche qui effraie et décourage notre paresse. Et, comme à tous les paresseux, les excuses ne nous manquent pas : tous les pièges sont là pour nous détourner de ce travail, le plus subtil et le plus redoutable étant le vieillissement, caractère premier de l’être humain, vieillissement qui est de nous et de société, qui est déjà mort et décomposition, qui nous entraîne vers un autre sommeil plus paresseux encore, sommeil que rien ne pénètre, sommeil où tout semble nous abandonner parce que, en vérité, nous avons enfin lâché tout. Ce sera donc contre les erreurs de l’enfance, erreurs du réveil, et contre les erreurs de la vieillesse, erreurs de l’assoupissement, qu’il faudra lutter. Entre les deux sommeils se tient debout l’homme éveillé, l’homme. Il serre contre lui la force qu’il a pu acquérir, et la nourrit avec soin, de peur qu’elle ne l’abandonne ; car cette force est faite seulement des idées, dont Alain écrit que « l’enfance les forme ; l’adolescence les essaie ; l’âge mûr les maintient à grand’peine ; la vieillesse les laisse aller devant l’action des forces inhumaines ». [...]