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  • Maurice Blanchot — « La pensée d’Alain »
    Faux pas 1943.
« Il faut ajouter que cette obscurité est un des aspects les plus attirants de la pensée d’Alain parce qu’on y découvre le goût qu’il a toujours eu pour les vraies énigmes, celles qui ne viennent pas des combinaisons instables d’idées mais de la solidité de l’homme. »
Maurice Blanchot

Il arrive qu’Alain publie un nouveau livre, et ce livre nouveau est un de ses anciens ouvrages remanié, complété, éclairé sans cesse par lui-même. C’est là une méthode qui lui est habituelle. Quelquefois il ne reprend pas un ancien livre, il le change en en écrivant un autre où il ne va pas toujours plus loin sur le même sujet, mais il est satisfait s’il l’a agité à nouveau et lui a donné une sorte de survie ; il y a dans ces retours, dans ces reprises, la manifestation d’un mouvement implacable qui est la loi de son esprit. Comme il le dit, les preuves ne sont rien sans le consentement qu’on leur donne et plus encore sans la force qu’elles trouvent dans une approbation efficace. Autrement, elles ne sont qu’un corps mort et il faut un grand travail pour les ressusciter. Il semble que ses livres soient pour Alain comme les preuves. Il a besoin de les avoir sans cesse en lui, les prenant, les reprenant, pour les empêcher de mourir. Et chaque fois qu’il touche à la même œuvre, il la voit renaître aussi neuve et naïve que la première fois.

Son ouvrage, Éléments de philosophie, est fait d’un de ses livres les plus réputés, publié justement pendant la précédente guerre sous le titre : Quatre-vingt-un chapitres sur l’esprit et les passions. Comme il s’agit d’un ouvrage où sont traitées d’une manière simple beaucoup de questions et qui permet un contact avec presque toute la philosophie, on est tenté en le lisant de dire quelle est la pensée d’Alain, du moins de s’en approcher et de l’exposer pour elle-même. C’est un prétexte qu’on ne voudrait pas laisser perdre. Mais, malgré ce désir qu’on a de le traiter comme un autre philosophe, on est bientôt détourné de ce souci en regardant sa démarche, la manière dont il va et vient, l’espèce d’énigme qu’il représente même pour ceux qui croient le saisir assez clairement. Et l’on n’a plus que le dessein de trouver ce qu’il est sans trop mesurer l’importance de ce qu’il écrit, cherchant beaucoup plus le mouvement que le sens de sa pensée.

Il est toujours facile de retenir, d’après ses premières apparences, un esprit dans quelques contradictions. Chez Alain, ces contradictions font une partie de sa force et expliquent l’étendue de son influence. La première, c’est-à-dire la plus immédiatement saisissable, est la rigueur de son rationalisme, son goût des pensées claires, et en même temps le souci d’une certaine obscurité, qui ne le quitte point. On n’a pas à redire qu’Alain, disciple de Descartes, non seulement en accepte toutes les principales pensées, mais repousse, comme lui, les problèmes à objections et solutions. Une de ses formules habituelles est celle-ci : « Je ne donnerai pas une minute à un problème qui n’intéresserait que les disputeurs. » Il y a sans doute beaucoup de raisons à ce mépris qui le fait d’ailleurs se détourner trop facilement des questions ; l’une est qu’il n’y a de pensée que d’objet, que si l’objet manque, la pensée n’a plus d’appui ; mais une autre est que ces vaines discussions brouillent le langage, le faussent et éloignent à jamais l’esprit de la clarté sans laquelle il se perd. Or, la clarté n’est pas du tout la première vertu d’Alain. Il s’en faut de beaucoup. Si l’on suit les seuls mouvements de son style qui est fameux par ses coupures, ses chutes, ses élans interrompus, on est frappé par le peu de goût qu’il révèle pour l’ordre, la simplicité ou une explication formelle. Il procède par voie indirecte, par approches, par éclairs. Il montre, puis il dérobe. Il affirme, puis il conteste. Il semble surveiller le lecteur, le faisant venir, l’attirant par quelque complaisance, puis celui-ci une fois entraîné, le laissant là, réduit à ses seules forces, perdu en face d’un brillant secret.

On voit très bien à quels soucis pédagogiques peut répondre une telle démarche. Il faut que chacun se trouve, se sauve par lui-même, engagé dans une voie qui ne le conduira quelque part que s’il l’a découverte après s’être cru égaré. Mais ces mouvements du langage signifient aussi autre chose. D’abord, naturellement, on peut y retrouver les mouvements mêmes de la pensée d’Alain : sa manière de s’approcher d’un objet, de le saisir, superficiellement, profondément, de ne point s’y attarder, de faire un bond, puis après un long détour, de revenir à l’idée comme pour s’assurer qu’elle est toujours là où il l’a laissée, ce qui n’est point certain. Tous ces pas, ces enchevêtrements, ces rapides assauts composent un style qui n’est pas simple et où il n’y a que chemins de traverse et raccourcis. Mais ce n’est pas tout ; ce langage est souvent volontairement obscur par les allusions qu’il contient et qui semblent réservées à un choeur privilégié de disciples. Alain s’adresse à tous et souvent aux plus humbles dont il a beaucoup souci, mais aussi à quelques-uns qui, seuls, peuvent comprendre le sens d’une apparente confusion, se tirer du mélange des problèmes et saisir au vol la rapide image qui dit tout. Il y a dans ce rationalisme classique un ésotérisme qui tient au cercle étroit et fermé que les élèves ont tracé autour du maître. Il n’y a pas une doctrine secrète destinée à quelque sacré collège mais il y a une manière secrète d’avoir accès à cette pensée destinée à tous, et de temps en temps apparaît le regard ironique de complicité que le docteur échange avec ses disciples, ou, ce qui revient au même, avec son propre esprit.

Il faut ajouter que cette obscurité est un des aspects les plus attirants de la pensée d’Alain parce qu’on y découvre le goût qu’il a toujours eu pour les vraies énigmes, celles qui ne viennent pas des combinaisons instables d’idées mais de la solidité de l’homme. Il apparaît, par ce voile tendu sur les choses et sur lui-même, qu’Alain se plaît à trouver dans l’homme quelque chose d’opaque, expression de sa force et de sa vérité sur quoi il revient sans cesse, ne réussissant pas à aller au-delà et n’éprouvant cet échec que comme le signe d’une profonde et tranquille victoire. « Je ne me plais qu’à un genre d’obscurité que je connais bien, qui n’est point vide ni creuse, mais pleine au contraire et à laquelle je viens buter et encore buter, nullement impatient de la percer et au contraire tranquille et assuré de ne point la percer. » Tel est l’un de ses secrets. Et c’est aussi par ce point qu’il se rapproche de Descartes ou qu’il l’imite, se souvenant que Descartes est presque partout impénétrable et donne à penser que l’homme ne l’est pas moins ; seulement, alors que Descartes, comme il le dit lui-même, est souvent clair d’apparence, et que son langage, qui est selon la coutume, n’avertit point, Alain est défendu par sa forme qui fait savoir, parfois avec excès, que la prise la plus simple des choses est difficile, doit être recommencée sans cesse et échappe souvent à celui qui croit le mieux la tenir.

L’écart entre le rationalisme d’Alain, fait de quelques idées claires, et son contact heureux avec l’obscurité, aide peut-être à mieux comprendre comment il peut être si fortement dogmatique et si étranger à tout esprit de système. C’est aussi là une de ses singularités. Peu d’esprits paraissent aussi péremptoires, aussi assurés d’eux-mêmes, affirmant avec un véritable orgueil, sans le moindre égard pour les contradicteurs, la vérité qui a été découverte. Il semble, lorsqu’il parle ou qu’il écrit, qu’il n’y a pas d’autre pensée que la sienne, acceptant d’elle seule la contradiction et oubliant toutes les autres qui pourraient la contrarier. Il dit quelque part, d’un homme très haut, très poli, dont il imitait les manières : « C’est de lui que j’ai pris l’habitude de ne jamais donner les raisons d’un refus : j’ai compris depuis que refuser en donnant des raisons ce n’est point refuser. » L’orgueil du rationaliste est ainsi. La dignité du « je pense » le couvre. Une loi magnifique l’habite et le fonde. Mais ce ton péremptoire dont il s’est fait une manière pour repousser l’engeance exécrable des réfutateurs, de ceux qu’il appelle les marchands de pensée, cette hauteur, cette promptitude, ce mépris qui semble être un dédain des personnes mais qui est surtout un parfait mépris des objections, cet art puissant de dogmatique va de pair avec un cheminement des pensées tout à fait éloigné de la certitude théorique du savoir. [...]. Dogmatique en ce sens qu’il croit avoir les vérités et même toutes, et tout à fait éloigné du dogmatisme, car il ne croit pas moins que toutes les vérités périraient dans le système des vérités et que l’essentiel de la philosophie, comme il l’a dit, c’est de comprendre qu’une idée ne se met pas en garde.

Il va de soi que ce monde est ce qu’il est, non pas objet de réfutation, mais formé par une pensée qui ne cesse de le dépasser et qui est bien trop éveillée pour n’être pas tentée de lui substituer un autre univers. Ainsi est-il admis que ses vrais disciples lui sont finalement infidèles. Mais ce qu’il faut considérer chez Alain, c’est la liberté de l’esprit, le goût de la dignité du jugement, l’indifférence hautaine pour tout ce qui est faiblesse de passion et menace de l’intelligence. D’une certaine manière, le seul contenu de sa philosophie, c’est sa pensée en exercice. Il lui faut penser et toujours repenser, au contact de l’expérience de chaque jour, les principes qu’il distingue ; comme principes déposés, une fois pour toutes, dans le langage, ils ne signifient que la mort de l’esprit qu’ils voudraient faire vivre ; ils entretiennent une fausse sécurité ; ils apportent des étais là où un appui est un poids lourd ; ils sont le contraire de ce qu’ils sont. Aussi ne doivent-ils être saisis que dans la pensée où ils ont sens et valeur. Il faut qu’Alain les pense pour qu’ils soient principes valant pour tous. Dès que le livre les éternise, ils méritent méfiance et soupçon. Et si la parole leur convient mieux, ils demandent un discours murmuré pour soi et non pas récité ; de là le caractère de la philosophie d’Alain inséparable de l’enseignement, de là aussi ses livres toujours en quête des mêmes vérités, et dont on croit qu’il se répètent, alors qu’ils se recommencent et se refont, parce que le vrai ne se répète pas.