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  • Jean Beaufret — Alain
    L’Observateur, n°62, 14 juin 1951
« Spécialistes et philosophes, qui sont aussi des spécialistes, s’arrogent la part du jugement comme une spécialité dans laquelle eux seuls auraient compétence. C’est là oublier l’homme jugeant c’est-à-dire l’essentiel. »
Jean Beaufret

« Ce professeur de géographie qui, un jour, a voulu savoir ce que c’était qu’un honnête homme au jugement d’un savetier ». Ce mot d’Alain sur Kant peint Alain tout entier. La semaine dernière, on a très bien honoré en Alain un philosophe du jugement. Mais peut-être a-t-on un peu oublié le savetier de l’histoire, qui est vous et moi, ou n’importe qui.

Spécialistes et philosophes, qui sont aussi des spécialistes, s’arrogent la part du jugement comme une spécialité dans laquelle eux seuls auraient compétence. C’est là oublier l’homme jugeant c’est¬-à-dire l’essentiel. Entre l’insecte polytechnicien et l’orgueilleux dialecticien, il y a cependant l’ironie de Socrate. Il y a aussi les Propos d’Alain.

Le fort des spécialistes est qu’ils prouvent ce qu’ils affirment dans un langage plus ou moins chiffré. Le langage de la preuve ne va pas sans mystère. Il lui sied de faire impression. Même le sceptique, qui prouve contre les preuves, tient finalement boutique de vérité. Il n’y a plus dès lors qu’à acheter la vérité toute faite chez le marchand de preuves. Un manuel de géométrie à l’usage des classes endoctrine aussi bien que le plus arrogant catéchisme. L’un ou l’autre tue son homme à tout coup, ce qui veut dire que l’hom¬me endoctriné n’est plus qu’un monstre de doctrine. Mouton obéis¬sant qui devient enragé quand la doctrine l’exige. Nous avons vu cela. Nous le voyons encore.

Méfiez-vous, dit Alain, des « meneurs d’intelligence ». Méfiez-vous de la preuve spécialiste comme de la preuve philosophique. La preuve n’est qu’une caricature de jugement. Juger n’est pas prouver, c’est se ressaisir soi-même au-delà, ce que fait très bien le savetier, incrédule au fond. Incrédule et ironique. Mais la pensée est précisément cette ironie en chacun de nous, qui remonte de la rhé¬torique des preuves jusqu’à faire éclore une question. Il n’est pas facile de penser. Il y faut de la vigilance. De la nonchalance tout aussi bien, comme quand Valéry roulait ses éternelles cigarettes : « Je la couche dans ce papier et je la défais ; voyez, je m’interdis de faire la cigarette ; or la voilà : elle se fait toute seule... » Ainsi le ju¬gement ne cesse de défaire les preuves et de se faire en défaisant.

Mais à quoi bon le jugement ? Le vent qui souffle sur notre monde est à l’orthodoxie. Dans l’affrontement des doctrines, le sa¬vetier risque fort d’être écrasé. Ce qui restera de lui sera gouverné, car les preuves ont des arrière-pensées gouvernementales... Toutefois, quand un homme libre nous quitte, il est digne d’un homme libre de saluer sa mémoire.