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  • J-H. Sainmont — La dernière classe (1er et 3 juillet 1933)
    Nouvelle Revue française, Septembre 1952

(pp.60-64)

On attendait le Ministre. Baromètre administratif, le violet fixe de la rosette du Surveillant général brillait, soigneusement expurgé des cendres et brins de tabac qui comblaient d’ordinaire son cendrier minuscule. Les entrées, cet après-midi-là, étaient sévèrement filtrées pour la classe de Chartier, car il faut dire que souvent s’y introduisaient ceux qu’il appelait des « hospitalisés » : bizuths impatients de doctrine, ou, plus rarement, curieux d’un phénomène, quelque « taupin » et même quelque « agro », auquel l’orgueil khâgnal appliquait la parole du psalmiste : comparati sunt jumentis insipientibus quibus non est intellectus.

Ce samedi, la salle était trop pleine. Des normaliens et des anciens élèves notables, voire célèbres, étaient revenus. Pour eux, pas de filtre. Néanmoins, l’ « on » administratif laissait pénétrer les pensionnaires loqueteux en estivales espadrilles : ils étaient auditeurs de jure et faisaient partie du décor de cette grande classe un peu triste. Un immense tableau y était précédé d’une large estrade qui faisait scène ; le bureau noir, encore surélevé, s’érigeait comme une tour dans le coin droit près de la fenêtre, et les murs s’égayaient de cartes artistement maquillées où Barbichon (nom générique de Surveillants généraux) éclatait à la place de Babylone et Vérole à la place de Rome. On attendait le Ministre.

Chartier arriva sans paraître s’apercevoir de l’auditoire anormal, sans sourire, ni poignées de main. Et l’on travailla. A cette époque de l’année, Chartier bachotait. Et ce n’était pas banal à voir. Pour aider les khâgneux à leur préparation des oraux, il leur demandait quels sujets ils voulaient entendre traiter et en une heure ou moins il expédiait un « topo » sur ces thèmes généraux si caractéristiquement universitaires, qu’on propose aux candidats. C’était décevant et fort instructif. On s’évertuait non pas en trois points, mais sur un schéma tracé au tableau en quatre ou cinq colonnes. A la classe précédente, où Chartier avait, sans commentaire, distribué à ceux qui étaient là, non ses propres oeuvres, mais les Écrits de Jules Lagneau, il avait été requis de parler de l’Effort et du classique Justice et Charité. Tels furent les sujets.

Il envoya au tableau un personnage fort pittoresque de la khâgne d’alors - je ne sais ce qu’il est devenu - le bikhâh R... C’était une espèce de très long sacristain, au grand nez busqué et rouge, qui ne portait point la blouse grise du pensionnaire, mais un étrange veston noir et un peu court, fort élimé. Il comprenait parfois avec retard ce qu’il fallait écrire, mais cela n’avait pas tellement l’air de gêner Chartier.

Après l’effort dans le mouvement et la lutte avec la fatigue, on en vint à parler de l’effort dans la perception, et, je ne sais plus à quel propos, faisant allusion à Descartes : « Mettez donc, dit-il au bikhâh R... qui se tenait les deux bras pendants mais obliques, mettez donc, dans la deuxième colonne, le Malin Génie. » Et R... de commencer à écrire : « Mal... » Mais Chartier :

- Non, faites un Malin Génie
- ... ?
- Oui, faites un diable.

R... était ahuri. Chartier lui expliqua très pédagogiquement qu’on fait un bonhomme, puis qu’on lui met des cornes. Il descendit même pesamment de sa tour pour ajouter de sa main, à l’invraisemblable graffito, une fourche et une queue, et dit : « Le Malin Génie est mis en fuite par l’intersection géométrique des perpendiculaires, la Croix. »

Quelques instants plus tard, les officiels parurent parmi les khâgneux levés. Le Ministre précédait, suivi du Recteur, du Proviseur, de l’Économe, du Censeur et d’un Garçon surchargé de cinq chaises, qui, pendant les serrements de mains, se trouvèrent rangées sur la « scène » devant le tableau noir. Sans un mot - trait louable de la part d’un Ministre - tous s’assirent.

Nous observions ce qui allait arriver. Le grand R... s’était éclipsé. Chartier, parodiant peut-être les Présidents de la Chambre après les explosions anarchistes, dit tranquillement ces seuls mots : « Nous continuons. »

Il en était au « travail », un de ses thèmes favoris ; - nous disions : ses bateaux ; à la Revue khâgnale de l’année précédente, on l’avait représenté en Amiral. Sur ce sujet, qui fut mis au net dans un chapitre des Dieux, voici ce que je retrouve dans mes notes de ce jour-là :

« La pensée s’affaiblit, dès que le monde ne résiste pas. Quand les pensées vont, on se laisse aller. Quand la pensée butte, alors elle est véritable. C’est la pensée de l’ouvrier qui est la pensée réelle. Entendez bien que je ne veux pas dire que les ouvriers ont des pensées réelles. Quand j’étais à l’Université Populaire, je leur ai dit : Je ne vous aime pas. Je ne veux pas passer pour un courtisan du peuple... Mais je veux dire que s’ils avaient des pensées, elles seraient réelles : ils sont dans la condition d’en avoir. Quant aux penseurs de l’Université, ce sont les Marchands de Sommeil... », etc.

On acheva sur l’Effort. Et l’on s’apprêta à aborder Justice et Charité. Chartier allait-il renoncer à l’usage du tableau noir, obstrué par les « personnalités » ?

Se tournant vers sa droite : « R..., passez au tableau. » Alors nous vîmes avec jubilation ce spectacle historique : D’une part le bikhâh R... s’avançait, plus empêtré que jamais dans sa longue personne, et d’autre part, devant son offensive irrésistible, Ministre, Recteur, Proviseur, Économe et Censeur, expulsés de la « scène », traînant leurs chaises qui s’accrochaient aux tables, refoulés dans la mince allée latérale, s’y installaient en file tant bien que mal et à l’étroit, replacés exactement au niveau des élèves. L’embarrassé R..., demi-dieu de la craie, régnait.

Il saisit son attribut, et Chartier, invisiblement satisfait de cette première approximation sur la justice, balaya de la main toute la largeur de sa tour-bureau, et dit :

« Quand on concilie, on ne pense rien. Il faut donc considérer ici des oppositions violentes entre les notions... »

A quatre heures, la sonnerie électrique retentit et Anatole de Monzie se leva pour relayer le bikhâh R..., heureux de regagner sa place.

Ce fut très rapide. Trois phrases nous furent adressées pour nous féliciter. C’était fort adroit que de ne pas féliciter Alain.

De sa tour, il dominait le Ministre : « Allons, lui dit-il avec indulgence, la khâgne n’est pas déshonorée », et il lui tapa légèrement sur l’épaule. Le Proviseur fermait les yeux.

Mais de Monzie, sur le ton de la conversation, s’étonna - en lecteur - de ce qu’Alain ne soignât point davantage son discours et même parfois « bafouillât ».

- Évidemment, dit Chartier, pour les gens qui parlent bien...

Nous étions surpris : car nul n’avait jamais songé à l’éloquence en écoutant celui qu’alors, seul au Lycée, la voix publique appelait le Maître. Je sus par la suite qu’il avait été flatté et même ému de cette remarque ministérielle : il avait voulu y reconnaître l’attestation d’une ressemblance inespérée avec le modèle auquel il pensait constamment et n’osait se comparer : Jules Lagneau, lequel bafouillait si terriblement, disait-il.

Aussitôt après sa classe, Chartier, laissant les Majuscules au vin d’honneur du parloir, s’éclipsa adroitement par la petite porte de la rue Descartes (toujours l’évasion en Hollande !).

Le lundi suivant, ce fut la vraie dernière classe d’Alain (il n’avait pu s’empêcher d’y faire allusion devant le Ministre). Pas une parole d’adieu ne fut prononcée. Il parla toutefois de la séance précédente : « Nous étions dans des conditions déplorables pour traiter de Justice et Charité. ». Et, contrairement à ses habitudes, il recommença purement et simplement la leçon.

J.-H. Sainmont