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  • Roger Gouze — TÉMOIGNAGE D’UN ELEVE
    Association des Amis du Musée Alain et de Mortagne, 1981.

L’enseignement oral d’Alain s’ouvrait sur un monde d’idées vivantes, en nombre illimité, dont il me semblait que, ma vie durant, je n’épuiserais pas les promesses. Foisonnement dans l’optimisme, sans trace d’angoisse ou de mépris, l’école d’Alain, je le comprends mieux encore à fouiller dans mes souvenirs, c’était l’école du courage et de l’espérance. Et celle du bonheur. « Comme la fraise a le goût de fraise », écrit-il, « la vie a le goût de bonheur ». J’ai su plus tard qu’elle pouvait prendre d’autres goûts plus amers. Mais Alain nous incitait à chercher, sous toutes les altérations, la saveur profonde d’une vie dont la seule justification reste la recherche du bonheur, si vague et secret que soit ce terme.

Faut-il ajouter que, malgré (ou grâce à) l’évident plaisir que nous y prenions et la belle humeur de notre maître, les cours se déroulaient sans aucun désordre. Le mot « discipline » n’avait pas de sens contraignant, et d’ailleurs n’était jamais prononcé ni seulement pensé.

Accoutumé à cette singulière atmosphère, je pris le temps d’observer mes camarades. Il y avait les fidèles, presque les fanatiques. Je ne crois pas qu’il les recherchait, jugeant sûrement le jeu trop facile. Il y avait les opposants, peu nombreux et non pas insensibles à cet enseignement mais plutôt refusant d’admirer « Nous ne marchons pas. Il ne nous aura pas. » Les idées n’étaient pas en cause. Alain ne voulait pas convaincre, encore moins endoctriner : il respectait au plus haut point les convictions de chacun. Ce radical, cet athée, avait pour disciples attentifs des catholiques, des marxistes, des sceptiques et finalement fort peu de radicaux. On les retrouvera, ces « anciens » d’Alain, à tous les horizons de la pensée, de la croyance et de la politique, de Simone Weil à Jean Prévost, d’Henri Massis à Pierre Bost, de Julien Gracq à Jacques de Bourbon-Busset, sans oublier André Maurois. Ainsi Henri Massis, catholique, homme de droite et futur académicien, présente-t-il un recueil des Propos d’Alain en ces termes : « voici un ami, un être qui vous apprendra à vivre, à comprendre dans la joie,librement, dans le plein jour de votre coeur et de votre pensée ; qui ne vous prendra rien de vous-même, mais vous aidera à vous trouver, sans rien exiger en retour. Et je l’affirme, avec d’autant plus de liberté que nous n’avons pas, lui et moi, une idée commune ; mais au fond de moi-même je sais bien tout ce que je lui dois. » Quel maître aura été mieux célébré ?

Je devais retrouver tout au long de ma vie des gens qui refuseraient Alain comme dans sa classe quelques-uns de mes camarades. Certains de mes meilleurs amis à qui je veux -aujourd’hui encore- faire partager mon admiration, dès la dixième ligne, interrompent ma lecture, ou bien ferment le livre avec agacement, me considèrent avec surprise, ricanent, bref s’éloignent comme si nous dérivions sur deux continents séparés. Je pourrais me féliciter qu’Alain ne laisse personne indifférent et n’engendre que passion, dans le refus comme dans l’adhésion. J’essaie de comprendre ceux qui ne le comprennent pas. Impossible. Il faut admettre qu’il existe des familles d’esprits. Le lecteur qui, dès les premières lignes d’un Propos, ne se sent pas entraîné comme par un tapis roulant qu’il devra suivre jusqu’au bout, n’est pas de ma famille. Je ne dis pas que nous ne puissions penser ou aimer les mêmes choses : nous n’irons jamais par les mêmes chemins. Il serait ridicule de chercher pourquoi, en risquant de jouer le jeu dangereux et vain de la critique dont Alain lui-même se méfiait. Je dirai tout de même que c’est affaire de forme plus que de fond. Seulement il a lui-même reconnu ce qu’ils se doivent l’un l’autre. La pensée d’Alain, dont le chatoiement éclate de contradictions comme la vie elle-même, s’incarne dans un style concis jusqu’à l’obscurité, où l’humour se gèle parfois en formules sur lesquelles grincent les dents. Valéry de la prose.

J’entends dire que ma fidélité -à Alain m’aura plus nui que servi. Comment savoir ? On ne refait pas le passé. On ne récrit pas l’histoire, fût-elle la sienne propre. Alain m’a aussi enseigné cela. Il est vrai que quelques parents ou amis, certains de nos autres professeurs, s’inquiétaient de la marque imprimée par Alain à la plupart de ses élèves. On nous reconnaissait à travers nos conversations, nos discussions, à travers nos écrits jusque dans les concours. Souvent on nous reconnaît encore. Mais les voies de l’influence, comme celles de la Providence, demeurent mystérieuses. Ainsi ai-je retrouvé récemment un ancien élève d’Alain dont je me suis souvenu qu’il s’opposait à lui de toute sa précoce personnalité. J’ai remarqué qu’il l’avait, contre celle d’Alain, définie et musclée. La marque y était, en creux, au lieu d’avoir été comme chez moi et tant d’autres, le levain de la pâte. Mieux vaut chez un maître, une force d’esprit qui s’impose qu’une prudente

La méthode d’Alain

Durant les premières semaines, je me demandais comment Alain se fiant peu à la parole, donc ne nous entendant à peu près pas, nous connaîtrait et nous jugerait. Certes, je savais, par la lecture de ses « Propos sur l’Éducation » quelle place -la première- il accordait à l’écrit : « J’ai ouï dire, au sujet d’un enfant bien doué, que son maître de piano occupait une bonne partie du temps à lui parler des biographies, des écoles et des genres ; ce qui prépare peut-être à parler passablement de Beethoven, mais nullement à jouer ses oeuvres ...Or parler passablement n’est pas difficile, c’est jouer qui est difficile ... Il n’y a de progrès pour nul écolier au monde, ni en ce qu’il entend, ni en ce qu’il voit, mais seulement en ce qu’il fait. » Voir et entendre : dès avant leur apparition , Alain mettait nos actuelles méthodes « audio-visuelles » à leur juste et médiocre place. Il ajoutait : « On n’apprend pas à dessiner en regardant un professeur qui dessine bien. On n’apprend pas le piano en écoutant un homme qui parle bien et qui pense bien. » Ces évidences révèlent le plus évident ressort de la méthode d’Alain.

Quelle méthode ? La mise en valeur du travail personnel et écrit. Trois ans plus tard, je lui parlais de mes premières expériences de professeur. J’avais l’impression de travailler plus que mes élèves, donc trop, et je demandais : « Le meilleur maitre ne serait-il pas celui qui ne ferait rien, sinon obliger ses élèves au travail ? » - « Oui », répondait-il, « mais vous savez à présent quel travail il faut pour qu’ils travaillent. Au point qu’il est plus facile de faire soi-même l’effort. C’est le piège pour le professeur, le piège de la paresse. »

Donc Alain, courageusement, incitait l’un de nous à composer au tableau le plan d’une dissertation, courageusement nous faisait lire les textes et nous les proposait en modèles, et surtout, courageusement, nous poussait à écrire pour, plus courageusement encore, corriger, corriger tout ce que nous écrivions, corriger avec intérêt et minutie. Les professeurs n’exigent jamais assez cet exigeant travail de l’écriture. Mais aussi savent-ils que la correction des travaux écrits reste la plus rude de leurs tâches.

Lors de notre première « composition trimestrielle », j’ai compris comment Alain concevait son rôle. Nous disposions d’une heure et certains s’en plaignaient, arguant que nous aurions six heures le jour du concours. « Pourquoi », disait Alain, « sacrifier tout ce temps à un exercice auquel vous vous livrerez aussi bien chez vous ? Il ne s’agit ici que de vous classer, de vous départager. Celui qui serait le meilleur en six heures, le sera aussi bien en cinq, en quatre, en deux, en une heure ! Et de plus nous récompensons la promptitude des réflexions et des réflexes, l’habileté, autant de qualités non négligeables un jour de concours ». Le sujet, il l’avait inscrit au tableau, tout de suite, sans une explication, avec un sourire qui soulignait sa forme d’énigme, en traçant d’abord deux i majuscules qu’il avait lentement complétés jusqu’à devenir : « Image et Idée ». Moins nous disposions de temps, plus vaste était le sujet, afin de nous contraindre à définir et limiter notre propos.

Alain passait dans les rangs, lisait par-dessus une épaule... On devinait qu’il aurait aimé, si nous n’avions été que vingt au lieu de soixante-dix, enseigner la philosophie comme le dessin, circulant parmi nous, redressant une phrase, précisant un mot, orientant un développement, élaguant quelque digression. Il s’approcha de moi, vit que j’avais déjà beaucoup écrit et vite, m’ôta le porte-plume des doigts pour placer un point au milieu de la troisième page encore blanche. « Vous vous arrêterez ici. » Ces jeux étonneront. Ils nous donnaient de l’adresse. Je devrais, ce jour-là, mesurer mon élan pour finir, le plus naturellement possible, à ce point. Ainsi les gymnastes deviennent-ils les maîtres de leurs corps. Nous apprenions à maîtriser nos esprits. Formalisme ? Rhétorique stérile ? Une exacte pensée doit toujours quelque chose à l’aisance de son expression.

Que n’ai-je, écrivant ces souvenirs, Alain auprès de moi pour en mesurer la place et pour me souffler, comme sur mon banc du Lycée Henri IV : « Vous vous arrêterez ici ».

Alain et l’écriture

Dans mes travaux écrits pour Alain, je cherche et je trouve, quand on me reproche de m’exprimer « comme un professeur », les prémices d’un goût, dont je ne me départirai jamais entièrement, pour une écriture voulue, consciente, scrupuleuse, plutôt corsetée que désinvolte.

« J’avais pris », déclare Alain, « le commun langage, le saint langage, le beau langage, comme un fil d’Ariane ». J’ai gardé cet amour du « beau langage », du style qu’aujourd’hui j’ose à peine -tant il est abandonné ou refusé - nommer « soutenu » par opposition au style relâché. Je demeure persuadé qu’une pensée ne gagne rien à l’incorrection, aux bizarreries, aux excès d’expression. « Pour n’avoir pas voulu s’exprimer noblement et selon la mesure », affirme encore Alain, « on ne pousse bientôt plus que des grognements ». Je suis resté, dans ce domaine littéraire, en arrière ou à l’écart de mon temps, parce que la plupart de ses poètes, de ses prosateurs et jusqu’à ses universitaires, s’abandonnent plutôt aux grognements qu’à la rigueur, ou alors se gargarisent de jargons moliéresques. Alain ne nous autorisait que les mots du Littré. « La pensée ne manque jamais de mots », nous disait-il, « et ce n’est pas la servir que d’inventer, pour une idée prétendue nouvelle, un terme comme une étiquette ou une cage ».

Chaque fois que je prends la plume, certains conseils d’Alain me reviennent que je regrette de négliger trop souvent : « Si une phrase a deux sens, elle est mauvaise ». « Eclairez toujours un développement par un exemple ». « Sachez vous limiter et, s’il le faut, comptez à l’avance les lignes ou les pages ». « Le style abstrait n’est jamais bon ». « Ramassez la conclusion en quelques formules courtes et frappantes : terminez en coup de poing ». Hélas ! entre les exigences d’Alain et le laissez-aller, le galimatias actuellement si fréquents, une fois de plus je n’ai pas su choisir, courant des unes aux autres, ou pire, pataugeant au marécage de la médiocrité -malentendu qui se retrouve chez les détracteurs du style d’Alain où ils voient le résultat d’un long travail de ciselure, décantation, ratures et reprises, quand il s’agirait plutôt de l’écriture automatique des surréalistes que du labeur valéryen. « Ne faites pas de brouillon », nous conseillait-il. « Ne raturez pas. La phrase lancée, allez au bout, coûte que coûte. Ne réfléchissez pas, la plume en l’air, avant d’écrire sinon vous risquez de ne jamais commencer ou de ne pas poursuivre en vous enlisant dans les premiers mots sans cesse repris. Ecrivez tout de suite et dans l’élan ». Il procédait ainsi pour lui-même. Je n’ai jamais pu le suivre dans cette technique au bout du compte aussi astreignante que celle des longues corrections et remises en cause. Je reprends, reviens, surcharge, ajoute, retranche, gratte et regratte. Sans doute n’existe-t-il ni règles ni méthodes en art. C’est affaire de tempérament. Alain et Valéry, si proches par ailleurs et que j’admire tout autant, différent ici profondément. Je me reproche néanmoins de n’avoir pas su profiter de l’enseignement d’Alain comme j’aurais dû et comme Alain souhaitait sûrement qu’on fît, en lui demandant moins de me contraindre que de m’incliner selon ma pente naturelle.

Que pensait-il de ses élèves ? Il le révèle dans son Histoire de mes Pensées : « Je fus toujours discret, soit pour blâmer soit pour louer, et je sus toujours mieux louer que blâmer. Je me souviens que la plus haute louange tenait dans une simple exclamation : Beau ! Ce n’était pas trop dire. Bien des fois j’ai tenu le génie entre mes doigts... Plusieurs ont certainement regretté le temps où ils avaient du génie. Je les avais bien avertis : profitez, leur disais-je, de vos jeunes années pour être intelligents. A partir de trente ans, il n’y a plus d’imbéciles ». Bon exemple de l’humour d’Alain, hermétique à ceux qui ne comprendraient pas ici comment il constate, par antiphrase, qu’à partir de trente ans, nul n’ose traiter personne d’imbécile, tout jugement sur l’intelligence se trouvant aboli par les conventions sociales. Et Alain de conclure : « Ce serait une erreur de prendre cette remarque misanthropiquement ». Oui. Mais tristement. Je ne me sentais pas trop bête chez Alain. Sur ce point-là du moins je ne suis pas sûr que la vie m’ait enrichi.

Le maître trois fois renié

Je venais de quitter Henri IV lorsque je dus confectionner pour la Sorbonne un travail d’une centaine de pages en vue d’obtenir un « diplôme d’études supérieures ». Ma paresse me suggéra d’utiliser les cinquante pages déjà écrites pour Alain. Je ne m’y crus pas autorisé sans le consulter. « Mon cher ami », m’écrivit-il, « quel dommage d’abimer un si beau sujet avec les gens de Sorbonne ! Enfin, puisque vous y tenez ! Toutefois, si vous voulez réussir, dissimulez habilement vos idées sous un amas de citations et de références, mettons cent citations, deux cents références, trois cents fiches, trois mois de travail, moyennant quoi je vous promets un succès brillant... »

Ce fut plus difficile qu’il n’avait prévu. Les sorbonnards refusèrent l’un après l’autre mon projet. Ecrire, à moins de vingt ans, cent pages sur « le sommeil et les rêves dans la vie de l’esprit » leur paraissait aussi prétentieux qu’inutile. Finalement le doyen, à qui j’avais été recommandé, me prit sous son aile : « Alain... oui ... il ne nous aime pas, mais j’estime sa vaste et brillante intelligence... »

Je fus reçu. Alain eut, à la fin, raison et même plus qu’il ne pensait, si j’en crois cette annotation sans doute ironique du sorbonnard de service : « Excellent travail d’un excellent élève de Monsieur Chartier ».

Les années passèrent. Je travaillais sans enthousiasme avec « les gens de Sorbonne ». Un premier échec à l’agrégation me dégoûta définitivement de ces travaux scolaires. Comme il l’avait promis, Alain ne m’oublia pas. « Je me suis souvenu de votre ample et ingénieux travail sur le rêve » m’écrivait-il.« Vous aviez pris la question comme il faut... » Ou encore : « Je suis persuadé que la thèse de l’idéalisme fondée sur une molle analyse du rêve est un des fantômes à exorciser dans le temps présent, avec quelques autres comme l’épargne, la force, la monnaie, etc... Nous avons besoin de notions nettoyées, et puisque vous n’avez pas usé votre provision d’essence et de savon, tout va bien ! ». Enfin, comme je lui annonçais mon départ pour le Brésil : « Voyagez. Donnez-vous de l’air et sachez que sous chaque mot de la langue il y a un problème, comme sous le rêve. La méthode vaut pour tous ; il faut trouver un exemple qui convienne à tous les degrés de l’analyse ».

La guerre vint. Elle nous sépara plus que les milliers de kilomètres de l’Océan. Après sept ans d’absence, je n’eus ni le goût ni le courage de lui écrire ou de le revoir. Je ne crois pas que j’avais changé, du moins pour l’essentiel. Ai-je eu peur de confronter l’Alain de ma jeunesse à celui que ma maturité retrouverait ? Craignais-je, sans me l’avouer, d’avoir à déboulonner l’idole ? Doutais-je de la réelle grandeur de mon grand « Homme » ? Sa marque sur mes vingt ans avait été profonde, ineffaçable et peut-être excessive. Il m’arrivait de m’en irriter. Certaines idées que je croyais miennes, je les rencontrais sous sa plume. Comme Pierre, et plus de trois fois, j’avais renié le maitre, en cela fidèle à son enseignement qui apprenait d’abord à se trouver soi-même. Trouver qui ? Cruelle découverte, fût-elle nécessaire ! Pour combler mes insuffisances, ne restais-je pas trop attaché à trop de pensées et de méthodes d’Alain ? La fidélité, où Alain voit « la lumière de l’esprit », n’implique-t-elle pas d’abord la fidélité à soi ? Là aussi je n’ai probablement pas échappé à ma médiocrité, demandant à Alain ce que je ne trouvais pas en moi et qui allait si bien dans le sens de ma nature, de ma vie, quitte à gauchir un peu le reste.

Je garde pourtant la certitude que je serais un autre -donc n’existerais pas- sans ma découverte d’Alain et l’attachement que je lui porte. M’a-t-il détourné, limité, ou au contraire révélé, enrichi ? Ques tions absurdes devant cette évidence : aujourd’hui encore, je ne peux lire un texte d’Alain sans retrouver ce frémissement joyeux de l’esprit qu’il me révéla à dix-huit ans.

Une rencontre décide souvent de la vie d’un homme parce qu’il y trouve ou pourrait trouver son unité au lieu de se disperser aux rafales des événements. On ne sait pas toujours, ni à l’instant qu’il faut, recon-naître cette chance offerte. Alain fut la mienne, en m’aidant à définir ces quelques points durs auxquels la forme d’un être se tient, comme un rideau à ses anneaux, et dont l’abandon le ferait tomber en loques.

Mais que me prépare ma vieillesse dont j’ai peur aujourd’hui plus que de ma mort, la vieillesse, raison problable de mon refus de revoir Alain à mon premier retour en France ? Il avait atteint cet âge où la part de la fidélité et celle de la sclérose s’évaluent difficilement. Plutôt que d’imposer au visage du maître de ma jeunesse le masque du vieillard (Alain avait alors quatre-vingt trois ans), j’ai préféré poursuivre seul au fond de moi le dialogue commencé vingt ans plus tôt.

En 1950, je revenais m’installer définitivement à Paris. Alain devait mourir en 1951 sans que je l’aie revu. Je ne suis pas allé à son enterrement. Sa mort ne changeait rien à nos relations. Il me l’avait lui-même appris : « Les corps périssent, mais les idées bondissent par-dessus les siècles ».