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  • Henri Cottez — Témoignage
    Mercure de France, n°1060, 1er décembre 1951

(pp. 636-644)

Deux échecs au concours d’entrée à l’Ecole Normale m’ont permis de suivre pendant quatre ans l’enseignement d’Alain ; le premier, qui était régulier, m’affecta beaucoup plus que le second, qui ne l’était pas ; j’avais compris, entre temps, que le sort m’avait donné la plus belle chance de ma jeunesse, et j’acceptais qu’il renouvelât en ma faveur ce coup heureux.

J’arrivais de ma campagne, à seize ans, quand j’entrai en khâgne. Le hasard seul m’avait amené à Henri IV : j’ignorais jusqu’au nom d’Alain. Aussi fus-je bien étonné quand, dès le premier jour, les anciens, qui étaient encore mêlés aux nouveaux, entreprirent de nous préparer religieusement à la première leçon du maître, comme à l’administration de quelque sacrement. Au collège, mon professeur de philosophie, vieux monsieur encore pimpant, amirablement soigné dans sa jaquette, sa barbe et ses manchettes, m’avait découvert une espèce de terre brûlée par la guerre des doctrines, où la dernière venue, celle de Bergson, s’était installée sur des positions que je devinais déjà menacées. Certes, toute cette année-là, il y avait eu du sport, mais qui donc, le match fini, s’avise d’applaudir l’arbitre ? et qu’avait donc d’extraordinaire celui qu’on m’annonçait maintenant comme le dieu du stade ?

Je suis, aujourd’hui encore, bien assuré de ma première impression : je fus avant tout sensible à la beauté d’Alain. J’avais vu entrer un athlète, tirant un peu la jambe, mais cette raideur semblait accentuer sa puissance. Il nous avait fait bonjour de la main, et s’était découvert : la tête m’apparaissait, massive, les cheveux partagés par le milieu, retombant en mèches courtes sur un front bas et dur. Je restais interdit devant ce visage qui n’était pas celui d’un intellectuel, mais qui évoquait irrésistiblement pour moi certains bustes de plâtre d’après l’antique dont était peuplée la salle de dessin de mon collège. Je dois avouer que cette apparence ne fut pas sans me gêner, mais en même temps je pressentais que la philosophie, avec cette tête-là, ne serait pas ce que j’avais connu.

Ma surprise fut les premiers mois quasi totale. Je trébuchai misérablement sur le premier sujet de dissertation, qui était, je crois, la fameuse pensée de Pascal : « Quelle vanité que la peinture... etc. » Comme j’étais loin de la théorie de Lange ou du pragmatisme de W. James ! Et quel singulier professeur, toujours distant, ne se prêtant à aucune familiarité, se défendant de tout rapport personnel avec ses élèves ! J’écoutais, vaguement médusé, cette voix qui cherchait, souvent difficilement, obstinément, ses mots dans la langue de tous les jours. Où étais-je ? Sûrement pas à l’école ! et je me sentais si déconcerté que je n’étais pas loin, dans mon désarroi, de me rassurer parfois par la pensée de quelque mystification, assez vraisemblable de la part de cette bouche oraculaire... Mais ma défiance tomba tout d’un coup, et pour toujours, à la suite d’un petit événement dont, plus de vingt ans après, je retrouve le souvenir avec la même émotion. Alain nous avait invités à lui remettre, sur tel sujet qui nous plairait, à notre choix, un bref essai de deux ou trois pages. J’osai enfin déposer une copie sur son bureau : c’étaient quelques réflexions sur la justice, inspirées de Platon. Dès la leçon suivante, le devoir m’était rendu, avec la mention passable, qui ne m’étonna guère, mais annoté d’une manière stupéfiante : ligne après ligne, se succédaient dans la marge les mots faible, soutenez, plat, etc., qui marquaient une lecture si attentive - je pensai soudain, si affectueuse - que de ma vie d’élève je n’en avais connu de pareille, et n’en devais, du reste, jamais connaître. Quand je relus tout cela dans le silence de l’étude, je demeurai longtemps tout attendri : voilà, me disais-je, un homme qui ne m’abandonnera pas, voilà un maître qui m’apprendra à écrire.

Je ne devais connaître que plus tard le style personnel d’Alain ; je crois même n’avoir lu aucun livre de lui pendant tout le temps que je fus son élève, mis à part les Propos qu’il publiait dans une petite revue où écrivaient aussi ses disciples ; et même les Entretiens au bord de la mer, qui parurent à cette époque, je me contentai de les acheter ; il me fallut quelques années pour découvrir cet admirable poème de l’entendement. Si je compris, peu à peu, ce qu’était le style, ce ne fut donc pas par l’étude de quelque modèle qu’Alain m’eût encouragé à chercher dans ses ouvrages - auxquels, du reste, il ne nous renvoyait jamais. Je voyais pourtant certains de mes camarades s’exercer à de brillants pastiches du maître, qui s’en amusait. Je n’y songeais pas, et je ne m’en sentais pas le talent. Mais je m’attachais avec passion à ses annotations marginales, lui retournant jusqu’à deux fois le même devoir, jusqu’à ce que disparussent les remarques qui me piquaient. Quand je connus et admirai l’écrivain, les recommandations du professeur m’avaient disposé à l’apprécier ; je m’étais souvent diverti à redresser les textes d’auteurs connus comme il faisait mes modestes pages : j’échouai toujours sur lui. Personne n’a si bien évité les défaillances. Cette allure vive et décidée qui est la sienne, je ne veux pas dire qu’elle aille toujours au but avec le même bonheur : pour que le succès fût égal, constant, il faudrait que disparût de la prose d’Alain cet élément de risque qui en est précisément la force palpitante. Quel écrivain fait mieux sentir qu’écrire est une aventure ? Mais cette course qu’il mène, si nous en éprouvons quelques cahots, ne nous laissera jamais au fond d’un trou ; sans faiblesse, sans fatigue, elle emporte le lecteur si allègrement qu’à peine se sentira-t-il sur un mauvais chemin, qu’il se retrouvera par miracle sur la bonne route, sans avoir eu à s’arrêter et à revenir sur ses pas pour corriger l’erreur. C’est, je crois, dans Histoire de mes pensées qu’Alain raconte comment il entreprit d’écrire sans raturer jamais ; c’est aussi le conseil qu’il donnait à ses élèves, et, d’abord fâchés de ce qui nous paraissait une plaisanterie, nous fûmes quelques-uns à le suivre, dans la mesure de nos moyens, proscrivant enfin ces fameux brouillons qui ont toujours servi de refuge à la paresse et font perdre automatiquement la moitié du temps réservé à un exercice. Je me mis ainsi à écrire, lentement, mais directement au propre. Ce fut une petite aventure, mais l’honneur y était.

On comprendra donc que la « rhétorique supérieure » d’Alain n’allait pas sans une certaine conception du devoir de l’esprit. Nous nous pénétrions de cette idée que l’esprit n’est pas commandé par les raisons qu’il a la charge de peser, qu’il n’est pas tout juste bon à se porter du côté où penche la balance et à enregistrer la vérité, que tout jugement, au contraire, est un acte et un acte de courage. Nous savions bien que la générosité qui animait cette doctrine était une garantie contre l’aveuglement ou le fanatisme, que l’esprit qui retrouvait sa responsabilité ne versait pas pour autant dans l’arbitraire, que ce pari pour l’homme et pour la liberté nous sauvait des folles balances de certains docteurs, et cela dans tous les domaines de la connaissance. Car ce qui est à l’honneur de l’espèce est aussi à la base de la découverte du vrai. La même vertu vigilante empêche l’activité humaine de retomber au pur instinct comme l’intelligence de se retirer sur les connaissances acquises. Le bien, comme le vrai, se meurent à tout instant s’ils ne sont pas ranimés par chacun au prix d’un effort personnel. Une vie peut être peuplée d’actes conformes à la justice sans avoir connu un seul mouvement de justice, et un esprit habité d’opinions vraies sans avoir jamais découvert une vérité. Ainsi, ce qu’Alain exigeait de nous dans notre modeste canton - et cette manière qu’il avait de nous persuader que nous n’avions pas à compter sur lui - peu à peu nous paraissait s’accorder à une philosophie profonde, capable de gouverner toute notre vie.

Tout nous ramenait à ce pari capital, qu’on est toujours menacé de perdre. Alain avait le culte des grands hommes et des grands auteurs, il nous apprenait à leur faire confiance. Jamais esprit critique ne fut aussi peu esprit de dispute. C’est ainsi que nous lisions avec lui Homère, Balzac, Platon, Montaigne, Kant, Valéry ou Hegel sans la moindre idée de les réfuter ; il nous avait définitivement défaits de cette sotte habitude scolaire. Non qu’il se contentât de nous les expliquer ou de résumer leur pensée : il comprenait tout autrement la fidélité, et certains ont pu lui reprocher de ne trouver dans ces grandes oeuvres que ce qu’il voulait y prendre. C’est que, selon lui, elles enseignaient d’abord la fidélité à l’esprit créateur. Tel commentaire de Platon pouvait être, chez Bréhier, plus fidèle que chez Alain, mais c’est Alain qui était fidèle à Platon. S’il s’emparait d’une idée, c’était pour la refaire, pour la perdre et la retrouver par ses propres chemins ; une idée de Spinoza n’était pas une pièce du système spinoziste, elle n’était pas une pierre qu’il fallait remettre à sa place par un travail d’archéologue, elle n’était vivante que dans la mesure où elle faisait entendre autre chose qu’elle-même et provoquait l’entendement. Peu importait que l’auteur ait « voulu cela » : la vraie création est illimitée, et Socrate ne s’arrête pas à Socrate. Notre chance est d’avoir eu un professeur de philosophie qui ne fût pas un historien de la philosophie, et qui fît mûrir les doctrines que d’autres desséchaient.

D’ailleurs Alain n’était pas plus prisonnier de son oeuvre que de celle des autres : il repensait avec acharnement des idées qui avaient été siennes. Quand il m’arrive de relire certains cours que j’ai gardés, je suis surpris de les trouver tout différents des livres qu’il a publiés. Il n’y avait pas d’esprit moins paresseux que le sien : la pensée la plus sûre était remise en question. C’est ce que comprenaient mal certains d’entre nous, qui s’irritaient, par exemple, qu’à chacune de ses leçons sur la sensibilité, il fît écrire au tableau, en gros caractères, sa fameuse série émotion, passion, sentiment. Ils l’auraient volontiers traité de rabâcheur. Mais son génie était précisément dans une singulière aptitude à réfléchir indéfiniment sur quelques mots qu’il trouvait résistants et pleins, d’où il reprenait élan à chaque instant pour se jeter plus loin, pour se lancer dans des improvisations véritables qui, après bien des piétinements, prenaient soudain un cours rapide, heureux et grisant. Combien de fois l’ai-je senti proprement inspiré, faisant lever des buissons les images et les idées, brillant conteur de l’esprit ! Les dialogues de Platon excitaient magnifiquement sa verve. Je me souviens, en particulier, d’une lecture de Gorgias, au cours de laquelle, admirant la violence et l’humour passionné de Calliclès, il s’amusait à pousser jusqu’au bout les thèses de l’adversaire de Socrate. Je rêve, disait-il à peu près, d’un journal qui ferait systématiquement l’apologie du droit du plus fort, qui défendrait l’injustice, l’inégalité, la guerre et l’oppression comme naturelles et légitimes, qui présenterait sous cet angle insolite toutes les nouvelles du jour, qui chaque matin transporterait de colère la masse de ses lecteurs en leur disant, de toutes leurs souffrances, de toutes leurs humiliations, de tous leurs maux : c’est bien fait ! Et Alain de terminer sur ce trait : « Ce journal, je l’appellerais L’Ennemi du Peuple, et je le vendrais 5 centimes ! » C’était le temps où Coty, avec son Ami du Peuple à 10 centimes, agitait toute la presse française à 5 sous...

Cet improvisateur avait pourtant le goût de la construction. Il aimait, chez certains philosophes, la parfaite mise en place des notions maîtresses, la distribution des idées quand cette distribution même faisait penser. C’est Comte qui lui avait appris toute la valeur des séries, notamment par sa fameuse classification des sciences, et c’est aussi ce qui l’émerveillait en Hegel. Sur le plan scolaire, il nous fit ainsi peu à peu comprendre qu’un bon exposé est celui qui rend sensible la démarche de l’esprit et qu’une dissertation qui ne donne pas l’impression d’avancer est manquée. Il fut pour nous un incomparable professeur de rhétorique : il ne s’agissait pas d’ouvrir un tiroir, d’y fourrer un paquet d’idées, puis de passer à un autre - de faire ainsi beaucoup de bruit pour rien. Les plans qu’il dessinait avec nous figuraient d’eux-mêmes la recherche de la solution et portaient en eux tout le détail de la rédaction. Quand on avait bien pris la méthode, l’effet était assuré. Beaucoup de mes camarades peuvent en témoigner, et j’en donnerai moi-même un exemple assez plaisant. J’étais en troisième année quand l’aumônier, qui réunissait quelques-uns d’entre nous pour des cours d’instruction religieuse, nous pressa de participer à un « concours de théologie » réservé aux étudiants et élèves des classes supérieures ; le sujet devait porter sur le miracle. Le jour de l’épreuve, devant le problème posé, je dressai les batteries du maître... je remplis mes huit pages bon train, et emportai le prix. L’aumônier s’en fut aussitôt porter la nouvelle à Alain, qui s’en divertit, paraît-il, bruyamment, et le lendemain m’en parla avec humour. Je lui fis hommage de ce succès : n’était-il pas mon professeur de théologie, comme de littérature et d’histoire ? J’ai connu des élèves qui lui imputaient leurs échecs, invoquant je ne sais quelle hostilité de la Sorbonne à son endroit ; je suis persuadé, au contraire, qu’il nous apprit à dominer avec la plus grande facilité tous ces jeux d’école.

Car ce n’étaient que des jeux, et si j’y fais allusion, c’est pour ajouter que cette virtuosité dont il nous livrait le secret, nous n’y attachions pas plus d’importance qu’à marquer des points sur les billards du « Ludo ». Il jouait le jeu mieux que personne, mais, chose remarquable, nul n’y triomphait s’il n’en avait d’abord compris comme lui toute la vanité. J’ai observé qu’il n’a été, scolairement, d’aucun profit à ceux qui n’avaient pas admis qu’ils avaient autre chose à attendre de lui, à aimer en lui. Car, s’il avait ses fidèles, il avait aussi son opposition : élèves hostiles, butés, et qui n’étaient pas les moins doués. Je ne peux décider s’il s’agissait d’esprits déjà plus mûrs, et sûrs d’eux-mêmes, si Alain touchait au contraire les élèves qu’il recevait tout neufs et comme disponibles, comme j’étais. Je crois plutôt que certains ont une naturelle disposition à admirer, d’autres une instinctive méfiance : ce professeur qui risquait de marquer quelqu’un pour la vie semblait un monstre dangereux. Son action a certainement effrayé certains élèves, qui se sont rétractés, et qui, peut-être, remettaient leur vie au lendemain de leurs études. Tandis que ceux qui l’aimaient, qui acceptaient qu’il les éveillât et les troublât, ceux-là étaient embarqués dès l’école dans une aventure passionnante, et, loin d’ajourner les problèmes, s’exerçaient intrépidement à juger.

En l’écoutant parler de Platon et de Denys, du maître et de l’esclave, du citoyen et des pouvoirs, de la liberté, l’ambition, l’amour, la justice, de Retz, de Napoléon, comment aurions-nous pu maintenir ces notions et ces hommes dans une région neutre et abstraite ? Le monde respirait à notre porte. Il me semblait que la morale et la politique d’Alain aboutissaient, plutôt qu’à certains préceptes, à un certain style de vie, à un certain ton soutenu dans le jugement comme dans l’action. Ce ton juste était refus de mépriser l’homme et refus de tout messianisme. Il y avait la fameuse maxime de Kant sur la fin et les moyens, à laquelle Alain revenait toujours, et on pouvait dire : idéalisme. Mais il y avait aussi le fait qu’Alain ne croyait pas au Progrès, ni aux constructions socialistes, et on ne pouvait plus parler d’idéalisme. Etait-ce « radicalisme » ? Ce mot ne rencontrait auprès de nous qu’ironie et dédain. Je réfléchissais donc avec effort à cette morale qui demande tant à l’homme en même temps qu’elle est persuadée que tout homme est dangereux, qui trouve dans cette persuasion la raison et la condition de cette exigence, comme si en chacun le génie du mal donnait vie au génie du bien. Je doute que je l’aie alors parfaitement comprise. Ainsi, le problème de la guerre et de la paix nous agitait ; c’était l’époque des conférences sur le désarmement, les thèses s’affrontaient. Je m’étonnais qu’Alain n’y fît pas allusion ; en revanche, il citait souvent le mot de Briand : « Tant que je serai là, il n’y aura pas la guerre ». Qu’est-ce que cela signifiait ? Quoi ! Les hommes dressaient des plans, souvent admirables, aux perspectives exaltantes, et Alain en revenait à l’action d’un seul homme comme au plus sûr moyen ? Je fus long à comprendre qu’il redoutait, sur toute chose, la mise en avant de grands principes, la guerre pour le droit. Il n’y a pas de conflits d’intérêts qui soient insolubles ; je l’entends encore répéter que la paix se sauve par l’esprit de négociation, par un recours infatigable aux compromis, car les affaires s’arrangent mais les principes sont irréductibles. Que le meilleur plan soit adopté à l’unanimité des nations, rien ne garantit qu’un jour l’une d’elles ne manquera pas à ses obligations ; on se battra alors pour rétablir le plan, et cette guerre, comme toutes les guerres, dégénèrera, par l’entraînement naturel de la violence. Qu’il y ait au contraire, dans quelques pays, des ministres convaincus qu’on peut toujours négocier, qu’il n’y a jamais d’intérêts inconciliables, et les chances de paix augmentent. On en revient donc au mot de Briand : « Tant que je serai là... » C’est cette conception modeste de l’esprit pacifique que défendait Alain, aussi éloigné de croire à la fatalité de la guerre qu’aux plans de paix perpétuelle. Je me souviens de notre stupéfaction quand, dans cette publication dont j’ai parlé, il se prononça contre l’application des sanctions à l’Italie. Alain dans le camp des fascistes, de Maurras et de Béraud ! Nous nous doutions bien, pourtant, que ce n’était pas pour les mêmes raisons. C’est qu’il voyait la paix perdue dès qu’elle était prise dans l’engrenage de la force, dès qu’on provoquait, en son nom, les passions d’un peuple.

Alain avait choisi la lucidité contre le rêve ; les mythes l’instruisaient sans le posséder. Son enseignement avait ceci d’unique, qu’il ne pouvait pas égarer un esprit : nulle pensée ne fut plus proche de l’homme, plus attachée à cette réalité humaine dont Platon dessinait le schéma au 8e livre de la République. Il ne fallait rien oublier, ni ventre, ni thorax, ni tête, il fallait comprendre que l’homme vit d’échanges entre ces parties, du passage de l’inférieur au supérieur, tout comme des rechutes ; les erreurs, les fautes, viennent de la sous-estimation de l’un ou l’autre des éléments essentiels de notre être. Quand je cherche la raison profonde du culte que beaucoup d’entre nous ont gardé au maître, je crois la trouver dans la conviction où nous sommes qu’il ne nous a jamais trompés. C’est une chose immense. Est-il tant de philosophes et décrivains dont on puisse l’affirmer ? On en a connu et on en connaîtra toujours qui se parent de prestiges, et qui s’environnent de gobe-mouches... Alain, avec toute sa supériorité, avait un respect extraordinaire des jeunes hommes que nous étions. Il ne nous a précipités dans aucune mode, il ne nous a jetés aux pieds d’aucune idole, mais toujours, appuyé sur ses observations, sur ses lectures des grands auteurs, il nous a ramenés à notre être familier. Le miracle, c’est qu’avec si peu de prétention cet enseignement ait eu tant de grandeur. Je ne parle pas de ses disciples, de ceux qui sont restés en contact étroit avec lui ; je ne parle que des élèves qui ont compris sa leçon : ils sont pour toujours préservés des illusionnistes, parce qu’ils ont littéralement assisté, comme au plus humain des spectacles, aux exercices d’une pensée qui, tout en étant près de terre, n’était jamais basse, d’une pensée qui ne brillait pas aux dépens de leurs propres lumières et qui se débattait dans les difficultés de toute pensée sans en esquiver aucune, d’une pensée qui n’avait peur de rien, pas même de paraître embarrassée, d’une pensée qui exaltait l’effort et la conscience - un tel spectacle, comment pourraient-ils l’oublier ?