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  • Alphonse AREND — Un élève luxembourgeois se souvient...
    Bulletin de l’Association des Amis du Musée Alain et de Mortagne, n°7, octobre 1984,

(Source : pp. 51-52 Arend était en khâgne de Henri IV 1928-29.)

Si j’ai opté pour la khâgne de Henri IV, ce fut sous l’influence de deux professeurs de français. L’un y avait été élève et, ne portant pas l’uniforme de ses camarades d’alors, passait pour faire du « luxe en bourgeois », et l’autre m’y poussait pour pouvoir suivre les leçons d’un professeur célèbre Alain.

Aussi étais-je impatient de rencontrer en chair et en os celui dont la réputation passait les frontières... Et le voici, notre homme, massif, taillé comme un « bûcheron normand », le teint haut en couleur, coiffé d’un chapeau à larges bords, balançant d’une main une lourde serviette bouclée de sangles et de l’autre une grosse canne... Je n’en revenais pas. Un philosophe, je l’imaginais mince, fluet, le visage émacié, les traits fins, un peu comme Bergson. Mais ce colosse, s’avançant d’un pas lourd et pesant, un Prince de l’Esprit !... Il s’arrête devant le vaste tableau noir où les élèves ont griffonné des vers, des pensées, des maximes. Alain lit, approuve de la tête ou, désapprouvant, prend placidement l’éponge et efface, ou bien, frappé par un texte, se lance dans une improvisation qui éblouit mais reste souvent opaque pour nos esprits engourdis. Puis, s’interrompant brusquement, il gagne la chaire et commence son « cours ».

A vrai dire, il pense tout haut, développant son idée en la cernant par à-coups, jusqu’à la formule définitive, péremptoire, souvent paradoxale, souvent énigmatique. En tout cas, dans ces phrases lapidaires comme des aphorismes, je perds pied. Car Alain ne nous mâche pas la besogne. Et il s’en vante. « On ne s’instruit pas en s’amusant ». L’enseignement par la joie - slogan qui venait de naître -, c’était pour lui une fadaise. Toujours est-il que je n’oublierai jamais les larmes de dépit et de rage qui brûlaient mes yeux à la première leçon quand je m’évertuais en vain à suivre les développements du maître et qu’enfin, de guerre lasse, je capitulais, décidé à abandonner et à rentrer chez moi.

Je m’en ouvris à mon voisin qui haussa les épaules en chuchotant : « T’en fais pas, tout le monde passe par là, attends, ça ira ».

Et je continuai. Tant bien que mal. Chez nous, en philo, les professeurs exposaient des théories, parcouraient l’histoire de la philosophie, nous soumettaient à de fastidieux exercices de logique. Mais de cours personnel, point, ni de compositions philosophiques. Je leur en voulais, à mes maîtres, et à leur programme, qui, ici, ne m’étaient d’aucun secours. Comment m’y prendre pour faire une dissertation dont on ne m’avait pas appris le secret de fabrication ? Comment faire bonne figure au regard de celui qu’on admirait tant et que moi, seul étranger de la classe (qu’Alain pour je ne sais quelle raison prenait pour un américain), je me devais de ne pas trop décevoir ?

Heureusement il y avait la bibliothèque Ste-Geneviève où selon mon voisin je trouverais, outre une bonne chaleur, assez de livres pour me documenter. Et ainsi, soir après soir, j’y compulsais des textes, accumulais des notes. Bref, j’apprenais le métier. Certes, les appréciations du maître ne me comblaient pas toujours d’une joie délirante... Mais j’admirais la conscience avec laquelle il zébrait nos pauvres textes de ses commentaires, rédigés d’une plume grossière qui souvent égratignait jusqu’au papier...

L’empire d’Alain sur ses disciples inconditionnels (les « Chartiéristes ») était tel que beaucoup de ses anciens élèves essayaient d’assister clandestinement à ses leçons et, plus d’une fois, le censeur faisant irruption à l’improviste délogeait les « resquilleurs » plongeant vainement sous les bancs... Qu’à cela ne tienne, ils retrouvaient, comme moi parfois, le maître au Collège Sévigné où il donnait des cours du soir aux Sévriennes.

Vraiment, pour ses fidèles, l’enseignement d’Alain était tabou, son verbe, parole d’Evangile. Ainsi, un élève nouvellement venu d’un autre lycée de Paris s’enhardit un jour à entamer un brin de controverse avec le Maître. Celui-ci évidemment ne fut pas long à clore le bec au jeune présomptueux. Mais aussitôt un billet circulait portant ces mots : « On ne discute pas avec Alain ! » J’eus la naïveté d’ajouter : « Et pourquoi pas ? » Inutile de dire que ma balourdise ne fut guère appréciée...

On sait qu’Alain n’était pas « persona grata » auprès des autorités. D’ailleurs, il le leur rendait bien. Un jour un Inspecteur vint « inspecter ». Face aux élèves il suivait d’un air condescendant les subtiles investigations du maître. Mais bientôt il ne se tint plus et d’une voie onctueuse fit quelques observations qui cachaient des fléchettes empoisonnées à l’adresse de l’homme des Propos. Celui-ci, ôtant ses lunettes, se pencha vers son « confrère » et lui décocha quelques traits affilés tels que notre « inquisiteur », bafouillant quelque vague faux-fuyant, se hâta de gagner la sortie sous nos rires et nos quolibets...

Alain n’était certainement pas méchant. Sous des dehors un peu rudes il devait avoir un cœur d’or. Un jour, lors d’une récréation, (dès le son du tambour, Alain, féru de discipline même dans les petites choses : « Il faut d’abord se discipliner soi-même ! » s’arrêtait net, fût-ce au milieu d’une phrase), un jour donc un homme encore assez jeune pénétra dans la salle et alla tendre un bébé au maître qui, le prenant délicatement, lui souriait d’un air ravi et attendri. C’était son filleul, fils de Jean Prévost, auteur déjà célèbre de : « Dix-huitième Année », tué depuis dans le maquis du Vercors... Encore un qui, comme Maurois, devait tout à Alain. D’ailleurs je pense qu’il n’y a pas d’élève qui ne lui doive rien. Et j’en suis, par chance.