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  • Juliette Harzélec — Alain, le Maître
    L’Ecole libératrice
Un témoignage de la classe du Lycée Sévignée — un lycée privé de jeunes filles — où Alain a enseigné avec le plus grand plaisir, et où il a donné, en fin de carrière, des conférences publiques particulièrement suivies.

Institutrice d’école maternelle, je suivais en 1926, après 16 h 30, au collège Sévigné, les cours qui préparaient au professorat des Ecoles normales. La deuxième partie comportant une épreuve de philosophie, les élèves de ces classes eurent la faveur d’être admises au cours qu’Alain donnait dans le même établissement aux candidates à l’agrégation de philosophie.

Je voudrais essayer de préciser l’impression que je ressentis dès la première leçon. J’étais non plus en présence d’un professeur qui enseignait, mais d’un homme qui réinventait, devant moi, pour moi à chaque minute, l’effort de penser. Face à un auditoire qu’il semblait ignorer et ne pas voir, penché sur des notes extraites de la poche intérieure du veston, Alain pensait tout haut. Découverte lente, familière, qui aboutissait parfois à quelque formule frappante et sans appel qui ouvrait des abîmes à nos méditations :

Tout échappe aux puissants !
Pour réussir, il faut réussir !
Le pommier ne rapportera jamais de poires...
Chacun a ce qu’il veut en ce monde...

Je revois mon maître. Il approchait de la soixantaine. Ses mains puissantes, sans cesse en mouvement, se croisaient, se décroisaient, jouaient avec l’étui à lunettes. Ainsi occupé et délivré par quelques mouvements simples, le corps athlétique n’entravait plus le jeu de la pensée et la recherche se poursuivait, inlassable et allègre, pendant une heure. A la sonnerie, le maître prenait à peine le temps d’achever sa phrase, interrompait son exposé, quittait la classe, après nous avoir demandé de rédiger cinquante lignes sur le sujet qu’il venait de traiter. La réalité nous ressaisissait. Je quittais la classe sans dire mot, ne connaissant personne parmi ces brillantes élèves ; l’élite des lycées parisiens. Bientôt j’osai. Je me mis au travail et apportai un essai de cinquante lignes, comme il nous l’était proposé. Je sus plus tard que c’était la méthode qu’Alain lui-même avait employée pour ses célèbres Propos. Dur apprentissage. Sévère école ! Mais nous apprenions à écrire.

Qu’ai-je retenu de l’enseignement du maître ?

A comprendre et à respecter. Par ces deux mots peut se définir l’attitude d’Alain à l’égard des philosophes ou des écrivains qu’il avait mission de nous faire connaître. Platon, Aristote, Descartes, Spinoza, Kant, A. Comte étaient analysés et expliqués ; jamais réfutés.

« Je hais les contradicteurs, détestable espèce », a-t-il écrit quelque part.

A son école, j’appris l’humilité respectueuse à l’égard des grands hommes et l’attitude de fraternité vraie pour toute pensée humaine : un état de disponibilité permanente pour écouter et comprendre. La conquête des esprits n’est possible qu’à ce prix. Que de fois mon métier me l’a-t-il confirmé !

Chez Alain encore, j’ai puisé à l’intarissable source de l’optimisme de volonté, qui n’est peut-être que la volonté tout court. Je me rappelle la définition qu’il nous proposait de la philosophie :

« Une réflexion sur la vie qui doit nous apprendre à bien vivre ».

Elle illustre tout son enseignement. Je n’en ai pas connu de plus sain, de plus fortifiant, de plus étroitement mêlé aux problèmes que chacun doit résoudre chaque jour pour son propre compte. Jamais professeur ne fut plus secourable ; jamais professeur ne nous abandonna plus totalement à notre seul effort. « Vous vous sauverez seul ! » disait-il encore. De telles formules galvanisaient nos énergies et nous guérissaient à jamais du découragement, voire du désespoir, « ces formes les plus honorables de la paresse » ! Quelles victoires nous aidait à gagner le philosophe en nous enseignant la confiance en nous-mêmes ! Je n’ai jamais oublié cette leçon ; autant que je l’ai pu, je l’ai donnée à mon tour. Je me suis efforcée de ne jamais accabler mes élèves du poids de leurs imperfections, de la conscience douloureuse de leurs défauts, de leurs inaptitudes. « Pour réussir, il faut réussir », nous disait Alain.

C’est pourquoi j’ai toujours encouragé, surtout chez les mauvais élèves, le plus léger progrès, le plus petit résultat satisfaisant, presque avant qu’il soit sensible. Il fallait donner à ce faible cette confiance en soi, condition indispensable de nouveaux progrès. Les résultats furent parfois prodigieux. Mise ainsi en goût, l’élève s’améliorait en tout et dans des domaines étrangers souvent à celui qui faisait la matière même de mon enseignement.

Qu’on m’entende bien ! Ce n’est pas une méthode de facilité et de flatterie que j’ai employée. Tout au contraire.

J’ai appris à l’école d’Alain, à honorer mes élèves de cette sévérité exigeante qui est la vraie forme de l’estime. L’indulgence est méprisante. Je tiens aussi cette vérité de mon maître. Tous les instituteurs savent que le maître sévère est de loin le plus aimé, pourvu qu’il soit juste, et les méthodes jansénistes ont du bon.

Qu’ai-je encore appris à l’école du maître ?

La difficile pratique des petites vertus, de celles que Napoléon connaissait déjà comme « étant celles qui ne se pratiquent pas » : l’exactitude, la ponctualité, la régularité dans l’accomplissement de la tâche quotidienne.

Déjà écrivain célèbre et admiré, Alain ne se dérobait pas aux servitudes du métier. Il prenait les essais que nous lui remettions au début de chaque cours et nous les rendait ponctuellement au cours suivant, corrigés et annotés. Jamais je ne le vis déroger à cette règle. Il parlait souvent des métiers manuels et nous montrait pourquoi la négligence et la médiocrité n’y sont point tolérées. J’ai appris de lui qu’enseigner est aussi un métier qu’il faut accomplir sans négliger les vertus modestes du bon ouvrier qui ne rechigne pas à l’ouvrage et se met d’emblée au travail, dès qu’il a la matière en main. Tel doit être le professeur devant le paquet de copies : un homme à son métier.

Et encore, qu’ai-je appris à l’école de mon maître ?

A être ferme et résolue dans l’action. A tenir pour irrévocable un choix lorsqu’il était fait, une décision lorsqu’elle était prise, qu’il s’agisse de petites ou de grandes choses. Car la philosophie d’Alain était aussi éducatrice de liberté, de cette liberté qu’on ne crée qu’en l’affirmant de tout le poids de sa volonté.

« Trouver passage pour la liberté » était encore une des ses formules favorites. Délier le corps de ses chaînes de maladresse, de gaucherie, de timidité ; délier l’esprit des entraves dont le garrottent les erreurs des sens et les fautes du jugement ; libérer et le corps et l’esprit des dangereuses servitudes des passions, c’était toujours pour Alain s’affirmer libre par un acte de volonté, donc faire métier d’homme. Décider, résoudre, vouloir, se lancer de propos délibéré dans l’action difficile ou incertaine, lui paraissait la marque même de l’humain et je l’entends encore nous dire :

« Peut-être n’y a-t-il pour l’homme, ici-bas, qu’une seule et véritable faute, celle qui consiste à douter de sa puissance de vouloir ».

Nul mieux que lui ne me fit comprendre la différence entre désirer et vouloir. C’est la leçon qui est donnée à chaque page des Propos sur le bonheur que je ne lus que plus tard et où je retrouvai avec joie l’optimisme opiniâtre de mon maître. J’ai essayé à mon tour de répandre l’enseignement joyeux du philosophe. J’ai recommandé et organisé la « cure de bonne humeur » telle que l’a décrite Alain dans ses Propos. La joie régnait, ce qui n’était pas si mal, et surtout, fort vite, les jeunes comprenaient la gymnastique de volonté que comportait une telle cure et entrevoyaient le sens profond de la fameuse phrase : « Chacun a ce qu’il veut en ce monde », qui n’a rien de commun avec : « Chacun a ce qu’il désire en ce monde ».

Instituteurs et institutrices, mes camarades, apprenez, si ce n’est déjà fait, à connaître la pensée d’Alain. Ce n’est pas seulement un sûr pédagogue, c’est un philosophe au sens propre du terme, un ami de la sagesse.

Ce n’est pas seulement un enseignement que j’ai reçu de lui. Les cours d’Alain ont été pour moi le plus précieux des encouragements à la vie, c’està-dire au bonheur. Mais ce que mon maître expliquait bien, c’est que « le bonheur n’est pas comme un objet en vitrine qu’on peut choisir, payer et emporter ».

Le bonheur, il nous apprenait à le créer, à le forger, à le vouloir profondément, de toutes nos forces, à le faire être par une « création continue », dont la source est en chacun de nous lorsque la vraie philosophie nous a délivré de deux des plus grands maux de la vie : désirer, sans jamais vouloir, et penser, sans jamais agir.