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  • Maurice Savin - Marges et gloses d’un exemplaire d’En Bretagne avec Alain
    Bulletin de l’Association des amis d’Alain, n°86, février 1999, pp.45-65
Lorsque Samuel Sylvestre de Sacy reprit au Mercure de France l’Alain en Bretagne qu’il avait écrit en 1952 pour le numéro d’Hommage à Alain de la NRF, Maurice Savin traça dans les marges d’un exemplaire d’autres souvenirs. Voici, cette fois dans la Cagne d’Henri IV, sa première rencontre avec son nouveau professeur de philosophie, Émile Chartier.

Si, de tout mon fatras à moi, quelque chose de moi devait rester, je voudrais que ce fût ce petit livre comme il est s’il s’arrêtait là. Je ne souhaite rien au delà. Le rapport de l’Opuscule à l’Oeuvre immense exprime on ne peut mieux celui de la petite classe à la grande, la petite parfaitement satisfaite d’avoir eu ce rapport avec la grande. Sans la chance de la rencontre, nous, de la petite, nous aurions pu nous imaginer que nous étions la grande. Nous aurions toisé de haut Platon, Descartes, Kant, comme un bout de verre luisant qui contesterait Andromède ou les deux Ourses. Cette gloriole est assez commune, elle est de premier mouvement, le mien, le nôtre, et je me garde bien de mépriser trop vite et de condamner l’humeur de gloire qui n’aurait pas manqué d’être la mienne. On ne peut tirer gloire d’un bonheur. L’idée de gloire s’évanouit pour ne plus laisser que le bonheur. C’est comme la vue ou le bon sens, dirait Glaucon. On ne réclame rien de plus. On ne cherche pas non plus à troquer ce bonheur que l’on a contre un autre bonheur. Ou bien c’est qu’on aurait dit qu’on avait le bonheur, et ce n’était pas. Je crois que le bonheur est tout le bonheur à la fois, tous dans un seul, qui peut paraître bien restreint à ceux qui le regardent et qui ne l’ont pas. Étais-je né pour la mélancolie ou pour la joie ? Chaque homme, sans doute, naît pour tout, pour la sainteté aussi bien ou pour le crime. La rencontre que je fis d’Alain ne m’a pas guéri de ma mélancolie mais elle m’a donné de la joie pour toujours. Je puis m’enfoncer dans la tristesse ; au fond, qui est tristesse, je trouve encore la joie. Elle a le sourire qu’il avait, cette bonté, la douceur et l’exquise pudeur dans la gentillesse du regard et du silence. Cet homme-là, s’il n’avait rien écrit, s’il avait été jardinier ou n’importe quoi, aurait été l’homme qu’il était.

Ceux qui veulent se décrire Alain en commençant par le professeur n’arriveront jamais à rien de vrai. Je sentais bien cela quand j’étais son élève et qu’il n’était que mon professeur. Mais fut-il jamais mon professeur seulement ? S’il fut, ce ne fut pas longtemps. Ma chance encore (que de chances !) fut peut-être d’avoir, en classe de philosophie, un professeur qui était le fin du fin, l’aisé, le brillant, l’éloquent, dialecticien, polémiste, méditatif, l’air profond, des éclairs de lunettes, la marche, le geste, des remous de manteau aussi, qui achevaient d’enseigner et de convaincre. Il se moquait de tout impassiblement. Des programmes, des problèmes, des médiocres et des grands, de nous autres, pauvres écoliers naïfs, de lui surtout. S’il avait eu le quart de l’ambition requise, il finissait de quatre Académies. Pour faire carrière dans la sophistique, il faut au moins croire à son personnage sinon tout à fait à soi. Lavelle, que j’ai entendu une fois, avait de ce brillant-là, mais, comme on sait, Dieu et Lavelle soutenaient Lavelle. Je devine que j’ai gardé beaucoup de mon premier sophiste. Les braves Cagneux, mes compagnons, ne cessaient de prophétiser, autour de mon ardeur de jeunesse. « Tu trahiras... Tu trahiras... », me disaient-ils. Ce qui signifiait que j’aurais les honneurs, titres et fauteuils. Mon professeur de belles-lettres, à La Flèche, m’avait averti déjà que je serais de l’Académie (et de la Française !) quand je voudrais. Ces prophéties me plaisaient et me déplaisaient. Je comprends bien cette fable du démon, que Socrate invente pour expliquer autant qu’il peut quelque chose de très secret, qui est, de Socrate à Socrate, le plus obscur ou le plus clair, le plus profond. Jamais le démon de Socrate ne poussait Socrate ; simplement il l’entravait et le retenait. Je n’ai jamais pris au sérieux les prédictions sur mon honneur et sur ma grandeur. Et ce n’était pas, de ma part, quelque jugement sans appel sur les grandeurs et les honneurs. J’aurais pu facilement, je le sais, faire le député ou le ministre, ou quelque publiciste notoire, ou le dramaturge de mon temps. Cet éclat me tentait parfois. « Les figues tombent, je tends mon manteau », dit Epictète (Alain citait souvent ce mot). Eh bien, moi qui n’ai jamais prétendu à l’austérité stoïque, et qui plutôt tirerais en direction du contraire, quand les figues tombaient, je n’ai pas tendu mon manteau. Je n’avais pas envie d’avoir envie. C’était mon démon qui n’avait pas envie. « Paresse »... Est-ce ainsi qu’il faut que je nomme mon démon ? Alain, parfois, lui aurait donné ce nom. Ce n’était qu’un nom ; ce n’était pas une sentence, comme au tribunal.

Tous ces détours pour expliquer que j’aurais dû décider que M. Chartier, professeur de philosophie, ne valait point le Lacombe au manteau volant, qui était mon professeur à La Flèche. Et telle fut ma décision, à la fin du premier cours. Grenu (René), qui venait de Rouen, qui avait des boucles de cheveux blonds, d’un blond cendré à la française, et qui portait joliment le nez sinueux et long, un garçon courageux et vif, toutes les évidentes qualités d’un excellent élève : « Qu’en penses-tu ?, me dit-il. Il ne vaut pas mon professeur... » Je répondis : « Il ne vaut pas le mien non plus ! » L’auteur des Propos d’Alain avait dû laisser quelque sillage de son renom à Rouen, où il fut, de 1900 à 1903, professeur au Lycée Corneille. Comment ne pas dire et répéter que le professeur Émile Chartier avait eu l’élève Maurois comme élève ? C’est l’élève qu’un professeur n’a qu’une fois. J’évoque une lignée de Normaliens arrogants qui n’auraient pas osé dire le contraire. L’élève devint l’ami, d’une fidélité, d’une assurance si ferme et si tranquille dans le jugement sur l’oeuvre et sur le génie de son seul maître qu’on oublierait facilement ce que le jugement, en toute occasion, a d’exemplaire. Surtout, à Rouen, il s’était formé un rassemblement d’admirateurs, des lecteurs ceux-là, les premiers pour qui la signature Alain fut un nom, celui d’un des meilleurs écrivains du temps. Mon camarade aux boucles savait probablement que Chartier ou Alain c’était tout un. D’où sa désillusion, peut-être. Quoi ? C’était là l’illustre professeur, l’illustre écrivain !

Ma désillusion à moi était tout autre. Mon Sophiste de La Flèche, entre un effet de raglan et un autre, s’était contenté de me tirer des fiches de son fichier. - « Chartier ? avait-il dit. A Henri IV vous aurez Chartier, qui a la chaire de Philosophie en Rhétorique Supérieure. (Le Sophiste devait sourire d’un sourire de sophiste à ce nom de Rhétorique Supérieure... ). Émile. Qui a publié... » Suivait ce qu’Émile Chartier avait publié dans la Revue de Métaphysique et de Morale. Je dus entendre le nom sacré de Lagneau, mais sans l’entendre. L’énumération des articles publiés était si grise que je ne retins rien. « En ce qui concerne le problème de l’espace, M. Chartier est nativiste. » Je retins cette phrase parce que l’étiquette de nativiste était l’une de ma collection. Je ne la cite que pour faire entrevoir une étendue (et presque un empire) de la sottise qu’il convient d’appeler universitaire, qui écrase dogmatiquement le champ libre de la philosophie. Je suis parfois revenu sur ce « Nativiste » et j’avoue que je n’ai jamais rien compris. A le comparer au Sophiste-maître Protagoras, mon agrégé de La Flèche n’était que le songe d’un songe. Il était vaguement secrétaire de la Societas Spinozana, qui peut-être n’est aujourd’hui qu’une ombre. (Et qu’importe cette Societas à Spinoza ? ). À cause du secrétariat, le sophiste fléchois se disait spinoziste. A Henri IV, j’ai appris ce que c’est que lire Spinoza. Tant qu’on ne sait pas le texte de l’Ethique à peu près par coeur, on ne peut pas lire. Et j’en ai connu qui, sachant par coeur, n’ont plus assez de force pour lire. « Beau ! Mais difficile autant que rare... » C’est Spinoza qui le dit.

Dès le premier cours, quand je décidai superbement que mon nouveau professeur ne valait pas l’autre, ce n’était pas sans un soupçon sur l’autre. Encore une chance : le cours de ce premier jour est devenu un Propos en forme parmi les Propos d’Alain de cette année-là. C’était octobre 1923. Alain... il faudrait dire M. Chartier, qui était le nom de mon professeur, et tous les élèves de ce moment-là disaient : « Chartier. Le cours de Chartier... » Alain n’était qu’un nom à la couverture de deux ou trois livres qui traînaient... Chartier, donc, après le recensement d’usage, avait annoncé qu’à raison de six heures par semaine il traiterait de l’Imagination, de la Perception et de la Mémoire. - « Il ne se foulera pas », fit mon camarade aux boucles, dont l’avis était mon avis. Ce n’était que trois chapitres du Cours de Psychologie ! « Nous lirons Descartes, le samedi. » Deux heures, chaque semaine, à compter le nombre de semaines, c’était beaucoup ! On voit, je l’espère, que j’étais candide, à retrouver l’état de nature. Le professeur ajouta qu’on commenterait l’Odyssée, cette année, puisque, l’année précédente, on avait commenté l’Iliade. J’étais l’un de ceux qui avaient choisi, comme alors il était possible, un pot-pourri de physique, mathématique et biologie, pour remplacer le grec. Ce qui eut sur moi l’heureux effet, ma paresse aidant, de me dispenser d’un rudiment de grec, insensible d’autre part à la teinture aux couleurs des sciences. - « Tu fais du grec ? » interrogea le garçon de Rouen. Et nous nous demandions, l’un et l’autre, presqu’anxieusement, si l’on pourrait suivre les leçons de philosophie de M. Chartier. Et d’abord... Oui ! Homère n’était pas un philosophe. Spencer, Ribot, Bergson, James... Tant que manuel voulait ; mais Homère ! Un nouveau n’osait rien dire, de Rouen ou de La Flèche. Tout cela allait de soi, pour M. Chartier. D’autre part, on apercevait qu’il était comme un peu dur d’oreille. Il aurait répondu s’il avait entendu... Notre timidité nous claquemurait au silence. Quelques anciens, qui n’avaient que notre âge, imposaient le silence aux misérables nouveaux par une humeur de colère dont le sang et le bouillon les faisaient aussi redoutables qu’Achille.

Je fus réduit, à mes premiers jours d’Henri IV, à un état de stupidité, dont le souvenir m’est comme une brûlure. L’effort pour me souvenir me rend aussi stupide que je l’étais. En sept ans d’internat (quel internat ! ) j’avais fini par établir ma tanière, en ma vieille école de La Flèche. Ce n’était pas de la liberté mais une sorte d’indépendance. Qui dit tanière dit fauve. Mais un fauve peut avoir ses heures d’indépendance, ou l’illusion d’une indépendance. En fait, par une longue et patiente expérience, on connaît les refuges, les points de guet, les sentiers de la guerre et de la fuite. L’indépendance n’est pas une simple illusion d’indépendance. Quand le pouvoir est celui d’un lieutenant ou d’un adjudant, comme je l’éprouvais tout au long de mon enfance, on tourne autour d’un pouvoir, comme on contourne un récif. Ce n’est que du caillou. On s’y brise. On s’y déchire la coque ou les entrailles. Mais ce n’est jamais qu’un rapport de force à force, le résultat aussi clair qu’un parallélogramme. L’amitié fleurit parmi les esclaves, et même, quelquefois, des esclaves aux petits gradés. Cela fait un ordre ou un air qui devrait être irrespirable, mais on y respire.

Dans cette nouvelle société, où j’étais tombé, vraiment rien de l’air n’était respirable. L’ambition est aussitôt punie, même quand elle n’est que l’ambition des familles. Ce n’est que juste. Celui qui cède à sa famille, il faut qu’il sente amèrement que céder et ne pas vouloir c’est encore vouloir. En ce temps d’Henri IV, dont je me souviens, où il n’y avait qu’une classe préparatoire pour tout un lycée, sans distinction des nouveaux et des anciens, les externes (comme on les appelle) jouaient leur jeu à part. Et ce n’est pas, je pense, par hasard, si le seul ami d’amitié que j’ai gardé de ce temps est un externe, qui venait de chez lui, qui repartait chez lui. Il n’était pas de cette cuve où nous macérions, où l’on s’empoisonnait les uns les autres. Les anciens levaient leurs mentons, par peur. Dans cet arrivage de la province, qu’est-ce donc qui peut arriver ? Ce sont des places à gagner. À dix-huit ou vingt ans, c’est un Collège de France qui est en cause, une Sorbonne, une Faculté d’Aix ou de Clermont. La moindre facilité de plume rend suspect. Des amitiés se nouent, qui sont des haines dans l’amitié. Je me dis que les écoles militaires sont moins impures. Il y a moins de sous-entendus. Tout est sous-entendu dans ces petites sociétés où le talent, toujours contesté et contestable, constitue la valeur tremblante. Une note passable voue aux accusations. Le dedans de la préparation de tous ces fameux concours est ignoble. Si l’on admet le concours, il faut admettre tout ce qui vient avec, comme les racines viennent quand on tire ! Ceux qui auront réussi garderont toujours une cicatrice d’âme, qu’ils cacheront. Ce sera pourtant, dans leur âme, une cicatrice. Et comment s’en tirer ? Par frivolité ou par générosité. C’est-à-dire, toujours, un art de laisser tomber même les plus hauts des grades à cette masse commune où ils se dégradent.

M. Chartier, élève de Jules Lagneau, ne plaidait pour ni contre. Il était, comme presque tous nous sommes, en porte-à-faux. Professeur dans cette chaire à Henri IV, ce n’était pas tout, et l’on peut se dire que ce n’est rien, si l’on porte les regards plus haut. Est-ce les diriger comme il faut ? À la rigueur de la rigueur, il faudrait tenir, comme une coquille à un roc, à la roche la plus basse, être instituteur des bambins dans la dernière des dernières provinces. Si peu que l’on s’éloigne du dernier rang, voici le cabotin. « Respirons ! », dirait Alain. Il aurait raison. Les uns partent plus vite, vont plus vite. Si tout se réglait par le pouvoir immédiat, tout serait plus clair, les pouvoirs d’abord. Et tout serait terriblement injuste à force (c’est le mot) d’être juste.

On peut rendre cette justice au Professeur Chartier, qui préparait des garçons de talent à l’Ecole Normale Supérieure, que jamais, quand il écrivait et réfléchissait sur l’enseignement, il n’a pris le supérieur pour l’objet de sa réflexion. Ni Socrate ni Descartes n’étaient des professeurs et cela sauve le professorat lui-même. Et même Kant, même Hegel, c’était plutôt des hurluberlus, qui professaient de la philosophie pour des hurluberlus, comme on la professe. Cela fait des notes dans les concours, au petit bonheur. On se réjouit d’une note mirobolante... On serait au point de louer la justice du concours ou celle de Dieu, mais une note dérisoire, presque aussitôt, accuse Dieu et les concours. Finalement, il faut avouer qu’il n’est pas exactement question de notes ni de grades dans le cas particulier de la philosophie. Cela juge, d’un coup, le thème, la version, où comme dirait l’Américain de Claudel « tout vaut tant » ; l’histoire aussi et la littérature. Partout la Philosophie est une intruse. Ce n’est pas qu’elle soit le monde à l’envers, comme on s’en va répétant une parole de Hegel. Endroit ou envers, c’est plutôt qu’elle brouille tout et l’embrouille. « La morale de Jules Lagneau, écrit à peu près Alain, consistait en somme à ne pas réussir. » Il suffit d’appliquer le mot à la philosophie elle-même, je veux dire au professorat, aux examens et concours. Les parents et leur fils de talent auront de quoi frémir. Les notes vont, comme les averses. L’averse, sur mes camarades et sur moi, fut une bonne averse. Chateau (René) eut un 19 /20 au Concours de l’École, qui le fit entrer. Le correcteur était Jean Baruzi, qui était bien fier de mettre 19. Baruzi n’eut jamais plus de huit ou dix auditeurs, quand il enseignait la Philosophie des Religions au Collège de France. Mais c’était les mêmes d’année en année. On s’y retrouvait : Madame Barlow, la veuve du musicien, un indochinois qui était l’Indochine, et moi. Baruzi, qui était un fervent de Lagneau, creusait dans la mystique, comme un séquestré de forteresse creuserait le sol de sa cellule. On ne creuse que pour savoir si l’on sortirait. Cela faisait un homme magnifiquement occupé hors de soi, un visage d’Italie ou d’Espagne, des yeux dont le regard ne cherchait que le ciel. 19, ce n’était pas exactement une note, à cuber dans un total. C’était de l’ordre du bravo, quand on crie bravo, à la fin d’un concert. On lui aurait dit : À un certain genre de copie hors concours, mettez zéro... Il aurait mis zéro. Et celui qui aurait crié sous le coup du zéro aurait été proprement méprisé. Ne pas réussir, ce peut être le plus grand honneur.

Une première dissertation que je fis, au mois d’octobre ou novembre, sur le Fondement de l’Induction eut un 12, qui n’était pas la note du suprême honneur, mais d’assez d’honneur cependant pour geler mes bons camarades. Était-ce retenir sa place, comme on la retient ? À quoi prétend celui-là ? Je ne prétendais à rien toutefois ; il ne s’agissait que de remettre une copie à peu près digne du nom de copie. Je n’ai pas gardé cette copie, ni aucune autre. Mais je l’ai dans les yeux, comme on dit. Le format ministre, l’écriture serrée et bousculée, ridiculement droite, une écriture, je me le dis, de petit garçon. Je pourrais dire ceux de mes camarades dont l’écriture n’a pas changé. La mienne avait tout un avenir de changements. On voit cela dans l’écriture, quand on est Alain. J’avais lu Lachelier furieusement. Mais que peut-on tirer de Lachelier ? Ce n’est rien. C’est le Benedicite après le rien de rien. La troisième messe du matin de Noël. En soi, pour M. Lachelier ou pour moi, ce n’est pas rien. Mais qu’est-ce donc qu’une philosophie qui se dissipe en oremus ? À cette époque, j’étais un catholique scrupuleux, mais je jure que je n’ai pas un instant songé à joindre mon catholicisme de catholique à la philosophie philosophique de M. Lachelier.

J’eus droit à un regard, à cause de mon 12. Et même il fut dit, par M. Chartier, quelque chose qui voulait dire : « Vous savez faire une dissertation ». Il ne lui restait qu’un peu de moustache à la moustache. Mais c’était dit de la moustache, une moustache qui lui restait de la guerre. Peu à peu, la moustache s’effaça. Au temps qui suivit celui des Dieux, Alain me disait, dogmatiquement : « Il faut porter son visage nu ». Et c’était une confirmation pour moi car, de l’univers entier, je ne sais rien de plus beau, de plus émouvant, qu’un visage nu et pur, comme une eau pure. La moustache, à la mousquetaire surtout, comme Alain la portait quand il était jeune, c’est une pointe d’esprit, quelque madrigal. Je revois ce beau visage nu, un si beau visage, un peu penché, toute la stature du grand corps penchée sous la cape de mer et de vent. Et derrière le visage et la cape, l’océan de septembre, vert et blanc.

À la dissertation du Fondement de l’Induction (le pire sujet) il ne s’agissait du tout de cape, d’océan ni de vent. M. Chartier (Émile) était celui de nos professeurs qui était chargé officiellement de nous exposer ces problèmes dont l’ensemble fait la philosophie comme elle est, universitairement. Pour ses jeunes élèves du Lycée Corneille, à Rouen, on a dit cent fois qu’il inventait des sujets de dialogues ; celui du sacristain et du capitaine de pompier touchant l’existence de Dieu, par exemple. En 1923, nous avions le Fondement de l’Induction, qui est bien le sujet de tous les sujets le plus morose. Si j’avais été de Bretagne, à ce moment-là, j’aurais su que le sujet de l’induction était peut-être le plus beau sujet du monde. J’aurais mis l’océan dedans, la dune, le mètre pliant, le nuage, la boîte à couleurs. C’était mon Pouldu, qui m’attendait, Alain, le vrai, qui tout de même se déguisait universitairement en M. Chartier. J’ai tort : il ne se déguisait pas. Mais nous le déguisions. Nous lui tendions les sujets de nos concours, les cours à faire. Il les faisait. Et même, il enseignait la Rhétorique en trois colonnes : « Trois colonnes », disait-il à celui qu’il envoyait au tableau, qui marquait les trois, et puis, une fois tracées, on les remplissait. On les remplissait toujours : ce qui juge de la rhétorique. Mais trois, quatre, ou dix, cela rend service. Ce qui juge aussi. Séparer et joindre, c’était sa méthode. Plus on sépare, plus on rejoint. Un art de construire et de feindre, qui est construire. Construire ou penser.

Je dis tout à la hâte. Il faudrait beaucoup de patience et de lenteur à dire, point à point. Ce ne sont que des souvenirs. Mes souvenirs d’écolier, je le dis, ne sont rien au prix de l’oeuvre, qui contient tout, son enseignement, sa vie, la réflexion qui fut la sienne sur son enseignement et sur sa vie. Alain est un de ceux qui ont eu le temps. Platon aussi semble l’avoir eu. Ceux de l’éternel ont besoin d’avoir le temps. L’entrée dans l’éternel suppose une reprise, un recul, un retard sur la vie que l’on vit. Le plus surprenant de Spinoza, maître de l’éternel, est cette hâte, et prudence à la fois, devant l’éternel. Sa fièvre ne lui aurait pas laissé le temps. Il a tout simplifié, tout abrégé, pour avoir le temps. Cette sorte de temps qui est une sorte d’éternel... Me voici presque dans l’éternel, loin des Lycées et des Concours. Je ne sais pas comment on se trouve dans le semblant de l’éternel. Je ne saurais dire, non plus, comment j’ai oublié mon brillant professeur, le Sophiste secrétaire, qui n’était plus qu’un méchant acteur, absolument oublié.

Le cours sur Descartes accumulait les nuées. Mais un autre (et encore un autre) divisait et classait, brin par brin, comme des brins de laine. C’était à ces lentes analyses que je me plaisais. Mon Sophiste et son implacable polémique étaient bien loin. Pas tout à fait ! J’avais lu, par hasard (encore un bonheur parmi mes bonheurs) les deux premiers tomes de Marcel Proust, où je connus pour la première fois l’inévitable lenteur de l’analyse. Quand je devins son élève de philosophie, mon brillant professeur me prêta les tomes qui suivaient. Les premiers m’avaient, une fois pour toutes, conquis. Je devais n’avoir que seize ans. Je faisais des cures de chaise longue à Amélie-les-Bains, à l’hôpital militaire d’Amélie, où j’étirais de la convalescence. Les eaux, disaient les médecins traitants, n’étaient pas les eaux de mon cas, mais la chaise longue et le repos, l’air et la solitude, de tous les cas et de mon cas. J’étais le protégé de vieux adjudants, qui me semblaient vieux, qui ne l’étaient pas. L’un d’eux surtout avait des attentions paternelles. Vis-à-vis de ces rudes militaires qui m’ont élevé, qui m’ont supporté, que l’on sache bien que je n’ai que de la reconnaissance. Et même, un je ne sais quoi de filial, après tout, qui dépasse la reconnaissance. On ne comprend rien à rien si l’on ne comprend pas cela, qui est au-dessous des idées que l’on nomme des idées, ou fort au-delà. J’aurais horreur d’être un philosophe à thèse, qui serait obligé de haïr ceux qui seraient les opposants de sa thèse ! Quelle misère que cela ! C’était le contraire d’Alain, si je l’ai compris. À force de vivre et de regarder Alain, il me semble que j’ai compris. Vous avez les idées noires, vous barbouillez tout de noir, vous suspectez, vous soupçonnez. C’est votre droit. Vous avez tous les droits. Même celui de dire : - « Vous Alain, je vous déteste, et je vous tue ! - Eh bien donc, aurait dit Alain, tuez-moi ! » Il y a des fous qui tuent. Moins que les obus de l’artillerie la plus légitime. Feu ! Et l’on démolit, ou l’on tue. « J’étais artilleur !... » Il nous disait, nous montrant ses mains : « Ces mains ont tué ». L’intention suffisait, quelle que soit l’efficacité du tir. En 23, ou 24, à si peu d’années de Verdun, je vois bien que nous n’avions point la vivacité de la réaction, comme on aurait pu l’attendre. On compte trop sur les enfants. Ce ne sont que des enfants. A dix-sept, ils ne se souviennent qu’à grand-peine de treize. Le dialogue en est perverti.

Aux cloches de l’armistice, que je me souviens d’avoir entendu, j’avais treize. Je ne comprenais rien à rien. C’était un matin de brouillard à onze heures. Nous étions tous dans la cour, on ne savait trop pourquoi. On nous disait que c’était la victoire. Et la brume était la brume. Comme je fus témoin des choses, je les dis. Un garçon de treize ans n’a que ses treize ans. La meilleure façon d’être fidèle serait, si l’on pouvait, de ne rien ajouter. Par exemple, l’armistice 1918 : des écoliers dans une cour, une brume d’ouest, une cloche qui sonnait, qui était celle de la chapelle. C’était comme si je n’avais entendu cette cloche. Même à 13 ans, je savais bien que c’était une très vieille cloche, un son fêlé, comme si l’âge fêlait la voix des cloches. Le trait que voici est ajouté. L’est-il ? J’entendais dans le son que la cloche était vieille. Tout rappelle le Roy Henry, à La Flèche. La Grand’Place est Place Henri IV ; une statue au milieu. Une autre statue du Roi au parloir, le coeur du Roi dans la chapelle. Cette cloche d’armistice sonnait donc une histoire, de l’histoire dans l’histoire, aux oreilles des jeunes garçons. L’Histoire, on n’est pas obligé de savoir ce qu’il y a dedans pour savoir qu’elle est l’Histoire. C’est un gouffre de temps ; on se penche pour ne rien voir, comme au bord d’un gouffre. J’ajouterais, en fraudeur ou littérateur, si je disais que Descartes enfant avait entendu la même cloche. Quand j’écoutais la cloche de Descartes enfant, Descartes, au plus, n’était qu’un nom pour moi, celui de cet ancien élève du Collège, qui avait son médaillon, des lignes en latin sous le médaillon, dans la chapelle. Encore un bonheur d’avoir prié enfant où l’enfant Descartes avait prié ! La réflexion se fait beaucoup plus tard. Quand je la fis, je ne priais plus tout à fait des mêmes prières. De même, si je veux décrire exactement, M. Chartier n’était que M. Chartier ; il ne devint Alain que lentement.

À partir des Idées et les Âges, il fut Alain, et Chartier n’était plus son nom que pour sa concierge ou pour ses collègues. Mais (que cela m’est amer à dire !) je n’étais plus son élève. Je n’avais plus de copies à rendre, ni telle note sur la copie. Un beau jour l’élève est sevré, comme l’enfant est sevré. On a fini d’être le nourrisson. Puisque le professeur se définit par la note qu’il met, le jour où il refuse de mettre la note, il se démet ; c’est lui qui arrête les comptes de nourrice. Ce que fit M. Chartier (presque Alain) à ma dernière dissertation. Encore une dissertation rigoureusement classique : Aristote a dit qu’il n’y a de science que du général, et d’autre part il dit que le particulier seul existe, etc., etc. C’était la Grande Fugue en ré majeur. Ma paresse (ou mon démon) me retenait sans me retenir. Donc, c’était plutôt la paresse que le démon. - « Alors ? Cette dissertation ? » demandait Alain (ou M. Chartier ), une classe après l’autre. II demandait sans se lasser. Depuis longtemps, mes camarades avaient rendu ce qu’ils devaient, qui leur avait été rendu, corrigé de cette alerte manière, qui était celle de M. Chartier. Une encre très noire, la ponctuation, l’orthographe, la correction. Sur les idées, à peu près rien. Comme si la dissertation philosophique n’était qu’un exercice d’écriture, de style aussi, les idées, l’exposé, le groupement, un peu moins que ce qu’est le sujet d’une tapisserie, la chasse ou l’apothéose de Venus. A la marge : « Incorrect ». C’était définitif. Si la phrase était, l’idée l’était. « Plat ». C’était une excommunication. Alain m’écrivit, sur mon exemplaire d’Histoire de mes pensées : « Le style est un emportement sur le plat ». Comme un veuf du même nom, le même style, la méfiance et l’audace, une façon d’être porté et de s’emporter, de cuire sans cuire, à roussir, à presque griller sans griller ni sans roussir. Qui rira de mon neuf, fera sa preuve ? C’est qu’il écrit plat. Je rougis, si j’imagine ce que je pouvais bien écrire. À demi volontairement, j’ai égaré tous ces papiers. La copie sur les deux affirmations d’Aristote, elle aussi. Et pourtant, elle me revint sans note. Excellent, ce mot souligné. C’était tout. Deux ou quatre rectifications de virgules, à la marge. Toujours, l’absolu de la belle encre très noire. Il tournait et retournait les pages, et finit par dire : « Je ne mets plus de note ». D’un air bougon, tout occupé à retourner et tourner. Puis, d’une voix claire, pour toute la classe, « Ceux qui veulent savoir ce qu’est une dissertation, ils n’ont qu’à lire... » Et tendit la copie vers tous et vers moi, d’un geste large. J’étais content, comme on pense, et j’étais triste, cependant. Je sentis que j’étais sevré.

Je ne sentis ce que je sentais que beaucoup plus tard. C’est ainsi que l’on sent. Ceux qui se précipitent ne sauront jamais l’étrange et le naturel de leur sentiment. Ce moment de l’entre-deux appartenait à mon démon. Au vrai, ce fut Alain qui parla, prenant la place du démon. Aux résultats de l’École Normale, cette vitre de la rue d’Ulm, si peu de noms sous la vitre, mon nom absent : « Qu’allez-vous faire ? » me dit Alain. Et, sans attendre la réponse : « Vous êtes reçu à l’agrégation ». Je n’avais pas encore pris le temps d’envisager la marche suivante. À cet âge, l’âge suivant est un tout autre âge. On recule et l’on a raison. Normalien, c’est une façon de survivre avant de vivre. L’agrégation jette aussitôt dans le métier. II est toujours temps de vivre ou de survivre ! Nous étions « petits bourgeois », nous autres, les élèves et nos maîtres, quand il s’agissait de vivre. Je crois savoir que les Grands Messieurs d’aujourd’hui ont tout changé. Nous n’avions que de la liberté d’esprit, ou même nous pensions l’avoir. Nous n’étions que des boursiers ou des enfants de l’Assistance, en mal de bourse et d’assistance. Revendiquer n’était pas encore un principe. Je ne blâme pas ; je dis. Et quand je dis Nous, je devrais dire : mon démon et moi. C’est beaucoup réduire.

Il y avait de bons élèves, à Henri IV, qui quittaient Henri IV après le baccalauréat de philosophie, refusant la « Cagne » de leur propre lycée. Fuyaient-ils l’enseignement de M. Chartier ? Chartier, à lui seul, n’était pas toute la Cagne. Le littérateur était une sorte de funambule, et pitre plus que funambule. Un pitre de talent. L’emploi n’est pas facile. Je crois que l’on fut injuste pour lui. L’historien n’était que pitoyable, et nous avions vaguement pitié. Ce n’était qu’une ruine d’homme, à l’instant qui précède l’éboulement dernier. Le latiniste était si bourré de son latin, tout le latin du latin serré et rangé, par étagères, qu’on ne pouvait rien en tirer. Tout tombait à la fois, toutes les citations pour une citation, le droit, l’histoire et la numismatique. Il corrigeait les thèmes à trois encres de couleur. Le détail était traqué de si prés qu’on ne comprenait plus rien. Quand on savait déjà le latin, on devait pouvoir s’instruire. Nous respections et nous aimions cet homme-là, qui abusait aussitôt, ajoutant des heures à ses heures, qui nous aurait tout appris, car il savait tout, de qui nous ne pouvions rien apprendre. On admirait, comme on admire un dictionnaire ou une encyclopédie. On supportait. On s’endormait sous les avalanches. Les germanistes avaient droit au plus fin des germanistes, qui était beaucoup plus qu’un professeur de spécialité ; c’était un combiné fort rare de la précision et du goût. Mais on le retrouvait au Lycée d’en face, comme on appelait le Lycée rival. C’est une tradition de ces classes-là que l’ubiquité des spécialistes. En somme, qui voulait réussir au Concours de l’École Normale avait plus vite fait de sonner au Lycée d’en face. Un père pouvait s’émouvoir. Il y avait franchement de quoi. Et le bon fils aussi, s’il songeait à son père. Ces remous font proprement l’existence. Si et si... L’existence efface les Si.

Il avait été question, pour moi, du Lycée d’en face. On dit à ma mère que le régime était plus doux à Henri IV. Des Soeurs y tenaient la lingerie et l’infirmerie. Amélie-les-Bains et Proust plaidaient pour Henri IV. Je fus d’Henri IV. Dirai-je tout ? Sur la grand’place, la statue du roi Henri ; encore la statue du Roi au parloir et son coeur dans la chapelle. J’étais comme voué à ce Roi-là, Descartes enfant de la même chapelle. J’aurais dépéri au Lycée d’en face. J’avais mon brin de talent, qui n’était qu’un brin. On ne transplante pas n’importe où. Au chapitre de la philosophie, ils n’étaient pas gâtés, au Lycée d’en face. On leur distribuait des résumés. Il y a bien pire que le sophiste. C’est l’imbécile. L’imbécile, qui avait un défaut de langue (la langue aussi ! ) était celui qui leur disait : « Anaximandre, Anaximène, et moi, Messieurs... » Quand on a rêvé sur Anaximandre et sur Anaximène, poètes parmi les poètes... Ah ! l’imbécile !... Nous, de l’autre côté de la place, nous avions tout, qui sortait de la serviette de notre maître. Bénies soient les petites Soeurs de l’Infirmerie ! (Ma mère faisait des réserves sur la lingerie. Les Soeurs lingères usaient trop de draps... « Encore des draps ! » s’indignait ma mère). C’était une vie légère, comme est la vie dès qu’on la vit. Mon démon avait oublié que je n’étais venu de La Flèche à Paris, du Roi Henri au Roi Henri, que pour préparer un concours. Et quel concours ! De quoi crever le plus fougueux cheval. Ni mon démon ni moi n’étions de cette fougue-là ! Les atomes que nous sommes, l’autre ou moi, quand on dit qu’ils tombent, c’est plus exactement qu’ils se logent à cette place unique qui est la leur, comme s’ils connaissaient quelle est la place. L’un, ce vieux Lycée à part, qui n’est pas plus vieux que l’autre, mais à part, les soeurs (même de lingerie) qui étaient de braves soeurs ; tout d’entente et de connivence. Et certes ce n’était pas un lieu à y préparer sa gloire. Qui fut nourri aux lettres en ce lycée-là, s’il se tend, je suis bien sûr de le détendre. Aucun lycée n’aura fourni plus de faux Normaliens qui auraient dû l’être, à brouiller les vrais et les faux, tous les titres suspects, comme sont toujours les titres.

Je ne dirai rien de l’autre lycée, où je ne fus qu’un professeur. Un professeur est un étranger. Une masse de quarante ou de soixante, c’est une masse, l’attention toujours improbable ; un à peu près de silence en guise d’attention. Qui écoute ? Qui n’écoute pas ? Que de signes, pour et contre, et tous trompeurs !

Nous n’étions qu’un peu plus d’une trentaine, de mon temps. Lagneau, au Lycée Michelet, lui aussi, avait sa trentaine. Six ou sept vétérans en supplément. Ce n’était pas de la masse à écraser le professeur. Un nom, sans trop de peine, était le nom de quelqu’un, nom et visage, l’écriture comme un autre visage. Et quand le professeur lit et corrige une écriture qui a un nom et un visage, c’est autre chose, et lire, écouter, plus que corriger. Il s’agit d’un garçon qui vient de Rouen, qui a son nez et ses boucles, Pont et Lycée Corneille, l’autre d’Auxerre, où son accent de vignoble, où le petit air militaire, comme j’avais, boutons dorés et pantalons rouges, le fifre à jouer du fifre. Celui qu’on a costumé en Petit-Fifre quand il avait dix ans sera plus ou moins grand Fifre, sa vie durant, et toujours un peu d’or et de garance. Quand il deviendrait libertaire, d’idéologie, si l’on regarde au port de tête, on apercevra le képi. M. Chartier professeur n’était pas du tout un de ces professeurs à tu et à toi, comme ce fut de mode, un peu plus tard, à dire tu et nommer par le prénom. C’est de l’ostentation de socialisme ou de patronage. Une façon d’abuser de son poste et de son emploi. Pour dire tout : de l’espionnage. Il acceptait qu’un professeur fût un étranger. En retrait, du coin de l’œil, c’est une occasion rare de pouvoir bien voir. Et non point pour coucher un rapport, toujours de police, mais pour le bonheur de voir et regarder garçons et filles comme il regardait Persée ou Aldébaran. C’est ainsi qu’il nous connaissait, tous par le dehors du dehors, et donc, j’ose le dire, par le plus intime du dedans. Ce qui vérifiait la doctrine. Il y avait de certaines notes et des éloges, qui étaient pires que la pire condamnation. Mais ce n’était pas condamner. C’était simplement dire. Je l’entends encore « Ce genre de philosophie vous intéresse ? » demandait-il à tel fieffé pédant d’à peine vingt ans, de polémique courtoise, l’onction et la componction. La note à l’honneur du pédant ; qui méritait la note avait toujours sa note. J’avais de l’amitié et du respect pour le fieffé pédant, qui ne répondit oui ni non. Qui répondit. Car, quelques années plus tard, quand il aurait pu occuper la première place parmi les philosophes, il s’avisa de préférer l’histoire, où sans doute la polémique devint scrupule et le pédantisme érudition. Toujours la configuration et le poids propre, qui font un hasard ou une providence à l’innombrable des atomes, s’ils sont des atomes dociles. Il faut beaucoup d’esprit et de sens pour être docile autant qu’il faut.

Notre pilote nous conduisait ainsi, d’un doigt. Et non pas vers où il aurait voulu, plutôt vers où nous voulions aller, sans savoir exactement où nous voulions ni sans savoir aller. Il arrive le plus souvent que celui qui va, ne sache pas du tout ; ce qui est assez clair, quand on considère où et comment. Nous avions parmi nous le garçon le plus simple, sensible, amical naïvement, d’une sensualité généreuse et naïve, tout bon, trop modeste car il était bon. Il avait de larges yeux bleus, le teint rouge, une forte tête, mais il doutait de sa tête, par modestie de tête et de tout. Il était fin. Il était en avance sur nous partout où l’on ne passait que par finesse, et non sans tête. Il était méprisé par tous ceux qui notent de zéro à vingt. Et lui, par modestie libérale, jamais au-dessus de la moyenne. Il aurait dit : « Rectifiez, je vous prie. Je suis au-dessous ». D’esprit, j’étais aussi sot que les autres ; mais j’avais ma bêtise aussi, et même fondamentale, qui me faisait une ouverture d’âme et d’amitié vers ce garçon-là. À l’avance, c’était un garçon sans titre ni grade. Mais je me disais : « Vienne un jour la guerre, comme elle viendra. Nous fuirons où nous pourrons, l’un sa peur, l’autre sa doctrine. Mais lui n’aura pas peur. Il rougira de son rouge et de son courage. Viendra, mais qui peut savoir s’il reviendra ». De nous tous, il est mort en soldat au teint rouge, lieutenant ou capitaine, en parfait soldat. On oublie presque toujours ces garçons-là. Nulle part, nulle doctrine n’a le monopole des bons soldats. Je viens d’hésiter et d’écrire : « Bons soldats », pour ne pas écrire « les héros ». Les héros, comme notre camarade, auraient rougi de tout leur rouge de sang, à ce titre de héros. Ce n’était qu’un bon soldat. De la même ferveur que nous, quand il écoutait, quand il disait qu’il n’était pas le plus habile à comprendre ; on avait beau gratter nos papiers et bourrer les notes, chacun de nous ne comprenait que ce qu’il pouvait comprendre. À moins d’être Normalien, comme certains sont Normaliens, quel avertissement ! L’École, chez nous, bâtards de bâtards, comme heureusement nous sommes, referait facilement des races. Ce ne sont que des liens d’École, moins durs que les liens de la race, mais aussitôt il faut prendre du recul, et rire, autant de l’École que de la race. Bon rire, de notre ami, qui savait bien sourire et rire ! Sa mort n’eut point d’autre portée que la sienne, comme celle d’un pont au-dessus de sa vie et de sa mort, cette arche brisée. Son ombre du moins sur le papier où j’écris, puisque moi j’écris.

En somme, la classe de M. Chartier était une classe, un professeur et ses élèves. Quand je voulais dire qu’il ne fut pas longtemps mon professeur, j’avais tort. Je songeais à d’autres professeurs. C’était lui, le vrai professeur. Nous savions beaucoup de lui, et nous ne savions rien, comme on sait tout sans rien savoir d’un pianiste ou d’un violoniste. Le reste est sans importance. Nos papiers d’écoliers étaient le tout de nos confidences sans confidence, car il n’aurait pas toléré l’intimité de la confidence. Mais l’écriture, le trait, l’hésitation, s’essayer à dire sans éloquence, pour la joie de dire, ou la parade et le charivari de l’éloquence, jusqu’à ponctuer ou signer, tout nous exprimait ; et lui ne cherchait pas au-delà des signes. Ils suffisaient. Les oracles toujours se pouvaient entendre en plusieurs sens. Tels sont les oracles. Celui qui reçoit l’oracle comprend cela, ou ne comprend rien. Si par exemple l’oracle me dit que je suis reçu au concours que je passerai un jour, refusé que je suis au concours que j’ai passé, c’est m’encourager, c’est aussi me juger. Ou bien : « Mlle Weil a fait tenir toute l’Éthique de Spinoza en six pages ! » Et le geste, pour dire que c’était beau ! Donc, c’était beau. Mais l’oracle ne disait pas, ou peut-être voulait dire que c’était trop beau. Ou que Spinoza était encore plus beau...

Je veux dire, comme je la reçus, la première parole de l’oracle. Avant le premier cours, rapidement nous avions rédigé ces notices, qui sont de nécessité et de tradition. Le nom, prénom, la naissance, les études où et quand. Une notice pour un visage. À moi, en me regardant sans me regarder : « Vous venez de La Flèche ? Du Prytanée militaire de La Flèche ?... Que venez-vous faire ici ?... » Je fus transi. Si j’avais su le dedans, je l’aurais été davantage. Sans grec, à peu près sans latin, une rhétorique à la Poincaré (pour discours devant les Monuments aux Morts), quelques beaux vers dans mon cceur, rien dans ma tête, j’aurais mieux fait de reprendre mes draps de famille aux soeurs de la lingerie. Pour achever ma stupidité, je ne distinguais du tout le pouvoir spirituel du temporel, comme on dit. Dès qu’on m’interrogeait, j’avais le sentiment d’être coupable et la certitude d’être puni. C’était le résultat de toute une longue et pénible expérience. Toujours esclave de mon esclavage d’enfance, je n’avais que changé le lieu de mon esclavage. M. Chartier était terriblement colonel. Ce qui m’aurait sauvé, à La Flèche, d’être de La Flèche, allait peut-être me condamner ici. Les anciens (ces tyrans) avaient si bien su m’entortiller de mon origine (le Prytanée de La Flèche fournit des officiers, terre et mer, presque exclusivement) que si l’on me demandait : « C’est bien toi... ? » Je répondais, d’une réponse automatique : « Oui moi... du Prytanée ». Mes bons anciens, qui répudiaient le genre Colonel, riaient en dessous, férocement. Ils ignoraient qu’un des élèves préférés de leur maître, l’un des rares survivants des élèves d’avant 14, mutilé, aviateur, indestructible, l’un des premiers fidèles pour toujours fidèles, venait de La Flèche, comme j’en venais. Au peu d’histoire, comme ils auraient dû, ils auraient songé à René Descartes. Moi non plus je n’y songeais pas. Le dedans d’un jeune boursier ne se décrit guère. Mais presque tout reste à décrire. Un mot après l’autre. On va trop vite. Moi aussi, malgré mes tours et mes détours, je sens que je vais trop vite.

Nous fûmes bientôt, le garçon de Rouen et moi, au deuxième banc, sans savoir pourquoi. Ce n’était pas pour nous faire voir. On aurait fui. Entendre, on le pouvait d’un peu plus haut. C’était pour le bonheur d’être là, à hauteur de bureau, vis-à-vis cet homme (qui ne valait point nos professeurs de Rouen ou de La Flèche), mais il était et nous étions là. Le rang derrière était garni de ces anciens féroces qui ne l’étaient pas tant et qui sentaient de la complaisance à l’idée qu’on voulait être là. Que de nuances dans les sortes de la camaraderie ! Ce ne sont tous que de grands enfants, mais les nuances demeurent toute la vie, et les rangs. Que tout est militaire dans les âges, les pouvoirs et les silences ! Je me confiais au sentiment de cette hiérarchie. Je n’étais plus l’esclave, au-dessous du dernier rang. J’étais dedans. Je ne puis donner le détail des jours et des cours. Chaque cours était le même cours. Il reprenait. Il continuait. Jamais il n’achevait. Au début d’octobre, le premier reprenait. Le dernier, de la fin juin (nous allions jusque-là) avait la ruse de se laisser surprendre par le tambour du tambour. Le tambour, c’était Charlot, à cause de sa petite moustache à la charlot. Un garçon fastueux qui portait et transportait le cahier d’absence comme un des quatre Évangélistes, style XVIII°, du grand escalier de la Vierge et des Evangélistes (celui de notre vieux Lycée). Charlot, de son tambour, écrasait tout, la voix, les oreilles, les idées. Dans l’horreur du tambour, on voyait M. Chartier, qui levait une main. Il en ôtait ses lunettes. Ce n’est pas lui qui aurait attendu la fin du fracas pour terminer la phrase ou pour ajouter deux ou trois phrases. Fini, ce qui était fini. À la classe comme à la guerre ! Il n’y avait point de petit groupe à se former, près de la chaire. Nous n’osions pas. Le tambour de Charlot aidant, il redevenait sourd d’une oreille. C’était à cause du canon de Verdun, qui tonnait comme canon tonne. Verdun ? J’ai dit que ce n’était que le nom de Verdun, à nous, les grands enfants, Rouen, Auxerre, La Flèche. Je voudrais dire exactement. Qu’on me pardonne ! De 23 à 17 ce n’était pas loin, Verdun. Mais nous arrivions comme les choux-fleurs ou les tulipes nous arrivent. Ceux qui ne voudront pas comprendre l’histoire comme elle est, dans la totale ignorance de l’histoire, ne comprendront rien. Attention ! Ceux qui diront qu’ils comprennent ou qu’ils ont compris ne seront que des sophistes, à mouvements de manches et de manteau.

Alain a écrit, quand il fut Alain, qu’il fallait tuer, en chacun de soi, le colonel, qui voit et qui commande en colonel. Tuons, tuons le colonel ! On lui demandera, s’il faut, de revivre et de commander. Le nombre des galons ne changera pas grand’chose. Seul, l’esprit pourrait changer. Si la circonstance et le cas ne changent pas, le colonel ne changera pas. Le dedans de l’esprit, qui est l’esprit, peut encore changer. Une affaire entre Dieu et l’esprit, autant dire métaphysique. Mais nous aurons toujours le même colonel. « Si j’ai écrit quelque chose qui vaille, écrivait Alain, ce n’est pas une dynamique, c’est une statique ». C’est-à-dire : les choses comme elles sont, les hommes dans les choses qui sont. Un curé, un colonel, un épicier ; le roi des épiciers, celui des curés et celui des colonels. Voir. Il faut voir. Cette maxime : « Il faut voir », à quelques-uns nous est restée, comme la première maxime, celle d’Alain. La guerre, la paix, la Banque, il faut les voir. Savoir sans rien voir n’est rien. C’est comme le chèvrefeuille ou le poirier, qui ne seraient que des mots sur le papier. Je n’en étais pas encore au poirier de misère ni aux chèvrefeuilles du jardin breton.

Après la dissertation sur le Fondement de l’Induction, en hommage à Lachelier, vint le temps de la composition trimestrielle. « Vous aurez composition... » C’était tout. Au concours, c’était six heures. Alain réduisait à quatre. Un travail prompt, aux limites impératives, cette condition lui plaisait. Il ne surveilla pas. Quoi surveiller ? Une silhouette à la porte vitrée : c’était Bost ou c’était Prévost. Alain, sans se presser, son feutre gris, sa pelisse fourrée d’opossum, siffloti-sifflotant. Il nous plantait là. On les voyait ou les revoyait, en ombres contre la vitre. Ils n’étaient pas de ce monde-ci ; leur cadran des heures n’était pas le nôtre. J’eus au moins six copies de la sorte, toujours quatre heures, durant mes trois ans. Je me souviens seulement de la première. Du temps d’octobre à la mi-novembre (ou fin de novembre) entre Ulysse et M. Descartes, ce cours de toute patience, fil à fil, sur imaginer, sur percevoir ; très librement ; Jules Lagneau, comme Dieu, aux cieux des cieux ; mais sur la terre où nous étions, Alain pensant, ce n’était qu’un reflet des cieux et de Lagneau. L’invention partout. Les pédants qui voudront conclure de l’un à l’autre, d’une doctrine à l’autre doctrine, se tromperont, se sont trompés. Les plus illustres (on devine qui), qui sont pédants, ne pouvaient être que pédants. Ils n’avaient pas le temps. « Des gens sans loisirs », jugerait Platon. Nous, les jeunes, Rouen ou La Flèche, on nous octroyait superbement un loisir de quatre heures sur le sujet : « L’imagination dans la perception ». Je fis une copie comme on fait une page de bâtons, en pur enfant, tirant la langue ; dans le soin et la joie de dire exactement, autant qu’on peut dire. C’est quelque chose. Le bâton brisé, qui n’est pas brisé, il faut être un peu fou pour le croire brisé, ou le faire croire. Et la lune à l’horizon, qui monte, qui monte, la fameuse lune ! Et plus près de moi, ce qui se trouvait ; je ne sais plus quoi. Dire ce qu’il faut dire, comme on peut dire, mais le dire. Je fus quatre heures à tirer ma langue, comme un écolier de bâtons. C’était bien autre chose que de la rhétorique en trois points, l’éloquence et la poésie en papier d’argent, comme m’avait appris mon sophiste. Et je savais cette rhétorique-là avant mon sophiste, qui était celle des monuments aux Morts ; les morts qu’on loue et qu’on ne pleure pas. Tout se tient. On ne peut rien imaginer de plus dur et de plus fermé qu’un écolier fermé dans sa belle rhétorique, comme j’avais été fermé. Poincaré (d’illustre mémoire) avait plus de pitié que moi. Un civil de l’arrière, autant que j’étais civil et de l’arrière, un jeune-vieux de l’arrière, à triple et quadruple rempart de papier d’argent : cela ne pardonne point. Il ne s’agit pas de pardonner, mais de défaire et de délier. Ce qu’on nomme Analyse ou Philosophie peut seule délier, défaire, encore défaire. L’esprit seul sauve l’esprit de tout ce qui n’est pas lui. Ma lune à l’horizon (mémorable exemple), le bâton brisé, tous ces visages que l’on voit dans les immenses nuages, de vent et d’océan, si on le dit comme c’est, dans la rigueur imperturbable de le dire, un enfant peut se sauver de Foch et de Poincaré, de la gloire, de la victoire.

Il lui faudra du temps avant de s’apercevoir qu’il fut sauvé. Comment dire ? La lune (à l’horizon) avait tué le colonel en moi, et pour toujours. Hélas ! Il me restera toujours quelque chose du colonel, mon père (qui ne fut que Lieutenant-Colonel, un grade de retraite et de regret). Mais du moins, je me méfie et je le sais. « Tuons le colonel ». Ce n’est qu’en moi. L’autre était Colonel. Il le devait. Un fils ne doit rien à personne que la révérence et la probité. Quand M. Chartier (je dis Chartier) rendit les copies : - « J’ai deux premiers... M. X, qui est toujours premier ». Comme il l’était. L’autre était ce fils de Colonel, ou Lieutenant-Colonel, qui avait essayé de dire, la lune ou le bâton, comme il faudrait dire, au détail du détail près. J’étais passé d’un monde à un autre monde ; il est impossible de revenir. C’était donc cela, la philosophie, comme on l’appelle ? De l’ouvrage à n’en plus finir ? La simplicité, la joie ; dire : je ne sais pas, quand on ne sait pas. Mais dire aussi le pourquoi et le comment, quand on ne sait pas. Quelques-uns de mes camarades me tournèrent le dos quelques jours. Ils avaient de l’ambition ; je n’en avais pas. Je préférais le bonheur à l’ambition. J’eus le bonheur, qui m’a comblé de tous les bonheurs. Plus naïf, plus exact que moi, on ne pouvait pas. Je ne savais pas (comment donc aurais-je pu savoir ?) que la barrière blanche s’ouvrait, celle qui s’ouvrait en rêve, qui n’était pas encore la barrière blanche. C’était le temps où il dessinait son puits et sa maison.
Mars 196