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  • Maurice Toesca - Alain, professeur
    Nouvelle revue française, septembre 1952, pp. 28-34.

Le renom qu’[Alain] s’était acquis dans les lettres lui assurait une indépendance absolue dans ses méthodes et dans sa discipline personnelle. Il arriva quelquefois en retard. Le censeur attendait, à la porte de la classe, car nous étions terribles et nous ne manquions jamais une occasion d’entonner quelque chant liturgique à la gloire de nos études. Alain passait devant le censeur, le saluait et lui laissait le soin de refermer la porte.

Pour une biographie rapide de Maurice Toesca, cf. http://www.imec-archives.com/fonds/fiche.php ?ind=TSC

Après mon premier bac, je fus admis au lycée Henri IV en octobre 1919 comme boursier. Je n’étais pas le seul dans ce cas ; mais sans doute étais-je l’un des rares privilégiés dont la bourse comprenait la pension et l’habillement. Le tailleur du lycée me fit sur mesures une veste, deux pantalons dans un droguet bleu marine, me donna à essayer des casquettes à visières et des chaussures à tiges montantes d’un modèle rustique.

Le vêtement que je dus porter n’est pas sans lien avec Alain. S’il me livra tout neuf à la raillerie de mes camarades, il m’empêcha de céder à l’enchantement des amitiés de pension. Personne ne cherchait à être l’ami d’un garçon vêtu en 1920 comme on l’était en 1890. Aucun de mes condisciples n’aurait osé m’emmener chez ses parents. Déjà, dans la cour du lycée, cet accoutrement m’isolait très naturellement. Je m’attachai à vivre discrètement. En classe, nul ne me remarqua. Pas même le professeur, M. Drouin. Celui-ci traitait de la philosophie scolaire avec compétence et ennui. Il n’avait pas bonne réputation et s’habillait d’une manière périmée, avec des cravates-plastron. L’anachronisme de nos vêtements aurait pu nous rapprocher. Il n’en fut rien. Je n’ai jamais participé aux chahuts que certains de nos camarades essayaient de monter contre lui. J’avais trop de crainte d’être vu et désigné ensuite aux rires de la classe.

J’avais hâte d’avoir terminé l’année scolaire. Plusieurs fois je m’étais surpris à être triste. Je méprisais cette attitude, et pour ne pas succomber à l’angoisse, je résolus de ne pas revenir au lycée. Je n’y serais pas revenu, en effet, si Alain n’y avait enseigné.

Peut- être ce que je vais écrire sur lui n’est-il exact que pour les étudiants de ma génération ? Mais je suis tenté de croire, d’après ce que notre maître révéla lui-même dans Histoire de mes Pensées (p. 221), que jamais il ne fut plus sincèrement professeur. C’était immédiatement après la guerre. Alain, quoiqu’il n’eût pas été mobilisable, s’était engagé et était revenu après avoir été blessé. Il entrait dans la catégorie de ceux dont Clemenceau disait : « Ils ont des droits sur nous. » Pour lui, profiter de ces droits, ce fut enseigner à sa manière, apprendre à de jeunes hommes que le bonheur s’acquiert en respectant certaines règles de conduite. Son rôle fut de mettre à notre disposition des maîtres de sagesse, à lui : Aristote, d’abord ; Platon ensuite ; et des romanciers que nous ne goûtions guère auparavant : - Dickens, Stendhal, Balzac, George Sand.

Après l’année scolaire languissante en compagnie de l’honnête M. Drouin, l’entrée d’Alain dans la salle de classe nous apparut comme un événement phénoménal. Les anciens l’appelaient volontiers « l’homme aux larges épaules » ou, parfois, simplement « l’homme ». Bientôt nous fûmes plusieurs à renchérir sur leur admiration. Une liberté absolue commandait. Les khâgneux qui avaient jugé Alain trop fantaisiste dans son enseignement purent se dispenser de suivre ses cours. A chaque heure le « tambour » du lycée venait présenter au professeur le registre où consigner les absences. Alain, du haut de sa chaire, tirant de sa poche un long crayon, paraphait le registre, en affectant de ne pas y porter son regard. Ainsi, dès les premiers jours, les vrais « bûcheurs », - ceux qui ne voulaient que travailler avec efficacité en vue du concours de l’École Normale, s’abstinrent. Peut-être est-ce pour cette raison que des élèves de philo avaient émigré dans un autre lycée. Le bruit circulait que les résultats obtenue par la khagne d’Henri IV n’étaient pas brillants, et l’on disait qu’Alain, peu en faveur aussi bien à Normale (parmi les professeurs) qu’à la Sorbonne, comptait pour beaucoup dans ces échecs. Lui, il ne s’inquiétait pas de ces rumeurs. Lorsqu’un de ses élèves lui disait avec une moue de déception : « J’ai été collé », il le regardait, souriait, penchait un peu la tête de côté. « Allez, disait-il, mieux vaut encore être intelligent... »

Le renom qu’il s’était acquis dans les lettres lui assurait une indépendance absolue dans ses méthodes et dans sa discipline personnelle. Il arriva quelquefois en retard. Le censeur attendait, à la porte de la classe, car nous étions terribles et nous ne manquions jamais une occasion d’entonner quelque chant liturgique à la gloire de nos études. Alain passait devant le censeur, le saluait et lui laissait le soin de refermer la porte. Et tandis qu’il se débarrassait de son chapeau, il entamait quelque monologue sur les taxis, l’espéranto, les trains, les autobus ; et nous commencions à écouter. Puis il s’asseyait à la chaire, tirant de sa poche un immense mouchoir blanc qu’il tordait de toutes manières. Lorsque son esprit était bien échauffé, il s’abandon.nait à sa fantaisie, selon le gré de son inspiration. Alain était là dans son élément. Il était dans sa classe comme le prêtre en son église au milieu de ses fidèles, ou le berger jouant de la flûte pour ses moutons. En réalité, le berger joue de la flûte pour lui, mais il n’est pas interdit aux moutons de devenir mélomanes. C’est même la meilleure école pour ceux qui ont des dons naturels.

Alain s’efforçait de nous aider à comprendre. Il éveillait notre esprit au lieu de nous accabler de leçons et de devoirs. Je me souvenais de la méthode que mon père employait pour nous amener à aimer les écrivains et la littérature : il n’interrogeait jamais un élève d’autorité, il fixait d’une fois à l’autre un « secteur d’étude » et, à son arrivée en classe, il demandait : « Qui veut réciter aujourd’hui ? » Des mains se levaient. Mon père faisait son choix. Puis, tandis que l’élève pérorait, il se promenait de long en large, s’en allait regarder par la fenêtre les arbres de la cour. Celui qui avait pris la parole ne devait pas s’arrêter. Ses voisins lui « soufflaient » discrètement. Lui-même pouvait, de temps en temps, jeter un regard sur quelque point de repère de sa « Littérature », à la condition qu’il le fît avec adresse. Mon père n’était pas dupe ; il savait que le résultat était atteint : la classe écoutait, suivait la leçon, s’enrichissait ; et finalement les plus paresseux des élèves avaient « emmagasiné » un certain nombre de connaissances. Après une demi-heure de cet exercice, mon père coupait la parole à l’élève, et employait le reste de son temps à lire des textes, à les commenter, à nous présenter ses goûts, pour nous les faire partager. Sa force venait de sa volonté de nous entrafner dans ses admirations.

Alain agissait de la même manière, avec cette différence qu’ayant devant lui des jeunes gens dégagés des premiers examens, il n’avait pas à faire semblant de les instruire. Pendant les années que je passai au lycée Henri IV, je n’ai pas eu à traiter de sujets particuliers pour lui, ni à apprendre de cours. Nous pouvions, selon notre désir, lui remettre, quand nous le voulions, de petits « topos » de quarante à cinquante lignes sur un sujet de notre choix. Ce qu’il désignait sous le nom de propos. Nous faisions des pastiches. Il les lisait. Ses corrections étaient simples. La plupart du temps elles se limitaient à un mot : « plat », ou bien, sous une forme plus concise : M., A.B., B. ou T.B,, selon que le texte lui avait paru mauvais, assez bien, bien ou très bien. Prenait des notes qui voulait. Les miennes concernaient les réflexions d’Alain sur la littérature. C’est à lui que je suis redevable du mépris (ou de l’incompréhension) de la philosophie à jargon. S’il aimait l’obscurité, c’était dans la recherche. La trouvaille, il la voulait claire et bien formulée. Il parla pendant plusieurs leçons si spirituellement et avec tant d’enthousiasme du Consuelo de George Sand que je m’entichai non seulement de ce roman, mais de son auteur. De ce moment, je pris la décision d’écrire un essai sur George Sand. Mais, désireux de suivre le précepte de mon maître, qui était de toujours aller à la clarté par les chemins les plus difficiles, je ne m’appliquai à ce travail qu’après avoir trouvé les éléments d’une thèse qui contredisait en tous points à l’opinion admise par les critiques. Telle était la nature de l’enseignement d’Alain : il fallait aller sans cesse « à la vérité de toute son âme ». Aller à la vérité, cela voulait dire aussi lutter contre le traditionalisme pour ouvrir à l’esprit des routes nouvelles. C’était douter pour croire.

La moindre occasion lui était favorable pour éveiller notre âme à la vie qui serait la nôtre, - celle de tout le monde ! - à la sortie du lycée : un matin, nous étions à son écoute, lorsque passe le « tambour », porteur du cahier des présents. Alain, comme à l’habitude, le signe distraitement ; mais l’appariteur étale le registre sous les yeux d’Alain et lui montre qu’il y a une feuille à lire. Notre maître sourit, chausse ses lunettes qu’il avait retirées (pour ne pas voir le registre) et s’applique en souriant. Et voici que son sourire s’efface ; ses sourcils énormes et touffus se rejoignent ; ses lèvres se pincent. D’un coup sec, il referme le cahier, le tend au tambour, qui s’en va, satisfait. Alain se lève, bondit de sa chaire en prenant au passage dans la rainure du tableau un morceau de craie ; avec une grande vivacité d’inspiration, il griffonne : « Vive l’espéranto ! » Il tourne vers nous son visage, qui est devenu sérieux, presque furieux. La circulaire qu’il venait de lire devait donner aux professeurs des « directives » pour combattre l’espéranto ou feindre de l’ignorer. Pendant plusieurs semaines Alain nous parla des graffiti.

Une telle attitude émerveillait les adolescents que nous étions ; elle excitait en chacun de nous la fibre de l’Indépendance, - celle que les académiques et les traditionalistes considèrent comme perverse. C’était de la part de notre maître appel à la réflexion. Réfléchir nous conduisait à chercher à nous connaître. A travers lui nous rejoignions Socrate. Il savait que le chemin vers le bonheur passait par cette recherche. Au delà de ses leçons, il visait toujours ce but : nous amener à concevoir le bonheur. « On devrait bien enseigner aux enfants, écrira-t-il un jour, l’art d’être heureux, non pas l’art d’être heureux quand le malheur vous tombe sur la tête, mais l’art d’être heureux quand les circonstances sont passables et que toute l’amertume de la vie se réduit à de petits ennuis et à de petits malaises. »

Or, comme me l’écrivit à son tour Jean Paulhan : « nous ne sommes.pas tellement du côté du bonheur ». L’on tient, en ces deux remarques, la clef de l’œuvre d’Alain. Les apparences sont contre l’homme ; la leçon d’Alain voulait vaincre les apparences, les dominer, les éliminer de la conscience humaine comme un vent de mer chasse la nue accumulée au sommet d’une montagne. L’homme a dans le sang le goût du bonheur ; et s’il parvient à sourire de l’événement, il aura remporté une double victoire sur l’événement et sur lui-même à la fois. Tout aussi fièrement que le tyran, il pourra s’écrier :

- Je suis maître de moi comme de l’Univers.

Je connais plusieurs élèves d’Alain ; ils ont ce point commun qu’ils n’ont d’autres liens que d’avoir suivi un destin approprié à leurs désirs profonds. Et si, quelques-uns d’entre eux atteignent à la vieillesse, il est fort probable qu’ils imiteront leur maître, sage entre les sages.

Nous avons vu Alain devenir vieux. Il avait su ne pas rechercher les honneurs, et n’être même pas obligé de les fuir. Sa maisonnette de la banlieue parisienne au Vésinet aurait pu abriter un chef de train qui se serait retiré là, le long de la voie du chemin de fer. Près de la fenêtre de sa chambre, assis à une petite table, il recevait un ancien élève, un ami, un camarade des tranchées de la guerre ancienne (1914-1918). Il était paralysé par les rhumatismes et ne se plaignait pas. Au mal il opposait son sourire, dont il avait gardé le bénéfice. Il lisait, se refusait à écrire. Cinquante volumes témoignaient de l’activité de son esprit. Mais, lorsque pour me complaire un jour (quelques semaines avant sa mort), il prit sa plume pour inscrire une dédicace, sur mon exemplaire des Dieux, il trouva encore une formule maglque, lui qui s’en allait à la mort, pour me souhaiter bon courage à vivre. Ce fut la dernière leçon qu’il me donna. La voici :


Pour mon ancien élève,
Maurice Toesca.
Ce livre, vous disais-je, a cette facilité
qui consiste à être difficile,
et cette clarté qui vient d’une extrême
obscurité. Mon maître m’a fait connaître
sa devise,
Clarum per obscurius
qui est un grand secret. Lisez donc
ces Etages de l’homme (comme j’aime à dire)
et pensez à moi jusqu’à m’empêcher de mourir.
Au reste, ou ne meurt point !
Courage donc, mon cher ami.