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  • André Bridoux - M. Chartier avant 1914
    Nouvelle revue française, septembre 1952, pp. 23-27
Le cœur de l’enseignement de M. Chartier pourrait se trouver dans une de ses formules : l’essentiel, disait-il, est de comprendre que l’homme est esprit, et comme tel obligé, parce que noblesse oblige.

J’ai toujours considéré comme une chance, on peut me croire, d’avoir été, au lycée Henri IV, l’élève de M. Chartier, et comme une chance toute particulière d’avoir été son élève avant 1914. Pas seulement par nostalgie d’un âge d’or. Mais, dès la fin de l’autre guerre, après les Quatre-vingt-un chapitres et le Système des beaux-arts, la notoriété de M. Chartier s’est prodigieusement accrue, et très rapidement. Certes, il appartenait toujours à ses élèves, auprès desquels son prestige n’a pas cessé de grandir ; mais il appartenait aussi, forcément, à ses oeuvres, et à sa renommée. Avant 1914, il nous appartenait presque tout entier. N’a t-il pas écrit qu’il était un professeur honorablement connu dans son métier ? Assurément, nous lisions le petit Spinoza, de chez Delaplane ; les anciens connaissaient les beaux articles de la Revue de Métaphysique ; il y avait même un exemplaire, tout dépenaillé, des Cent un propos d’Alain qui circulait en études. Mais tout cela prenait l’apparence de publications marginales, voire clandestines, dont nous nous serions gardés de parler à l’auteur, tant sa pudeur était farouche à l’endroit de ses écrits. Et l’atmosphère de la classe n’était pas ce qu’elle est devenue par la suite. Après 1920, les anciens élèves revenaient dans la classe de M. Chartier ; les étudiants, les normaliens s’y introduisaient en fraude ; c’était un peu comme un lieu public. Notre classe conservait encore un caractère d’intimité auquel mon souvenir s’attache avec ferveur. C’était une classe de lycée pure et simple. Tout de même, pas une classe comme les autres. Il y avait de sérieuses différences. A quoi tenaient ces différences ?

A l’homme d’abord. Un homme splendide. Je le vois encore tel qu’il m’est apparu pour la première fois : debout, de profil, accoudé à la chaire qu’il dominait de sa haute taille ; avec un pardessus noir. Des épaules larges, une poitrine profonde, de beaux cheveux noirs, un peu ondulés, avec une raie au milieu, un nez en éperon qui ne pouvait s’oublier. Il y avait aussi cette voix, humaine, charmante, qui s’empara de moi tout de suite. Il s’agissait de prendre « une petite feuille de papier » pour indiquer la question qui nous intéressait et les raisons de notre intérêt. Mon voisin avait mis : les rapports de l’histoire et de la géographie ; moi : l’immortalité de l’âme. M. Chartier prenait tout au sérieux. J’avais cité le passage du Phédon sur l’enchantement de soi-même. Je l’entends me dire : « Voyez-vous, cela fait le cintre. »... et je revois le beau mouvement de sa main.

Il y avait surtout un talent de professeur dont je commence tout juste à me rendre compte, après avoir passé ma vie dans le même métier. Comme ceux, ils sont très rares, qui ont pleinement réussi dans ce métier redoutable, M. Chartier a suscité des jalousies et dés critiques. J’ai toujours répondu : « Que voulez-vous ? Il communiquait de l’intérêt à tout ce dont il traitait ; et quand il parlait d’un auteur, il donnait envie de le lire. Qui donc dit mieux ? » Comment ne pas voir d’ailleurs que le succès d’un professeur dé philosophie ne peut résulter, en définitive, que du don le plus libre de ses élèves, et que la liberté des âmes ne peut être conquise, au moins d’une manière durable, que par l’esprit ?

Les raisons du prodigieux succès de notre maître, il fallait les chercher assurément dans une admirable intelligence, mais aussi, je crois, et pour une bonne part, dans un tempérament d’artiste. L’art va plus loin que la connaissance et conduit à recréer. Nous pouvions en faire l’expérience. Nous n’assistions pas à un exposé des Idées de Platon et de Descartes ; nous étions en présence de Platon et de Descartes ; sans intermédiaires, car les commentaires et les ouvrages de seconde main étaient volatilisés.

Pour les problèmes, c’était la même chose. André Gide écrit quelque part que l’enseignement de son professeur de philosophie n’avait ni fleur, ni branche. Nul n’aurait pu penser cela, chez M. Chartier. Il se reprochait même d’être un peu trop « tapissier-décorateur ». Il nous disait : « Je vais essayer de vous montrer comment la chose se présente » ; et l’on était en plein dans la chose ; on sentait, ce qui est si rare, quand on lit ou quand on écoute un philosophe, que « c’était cela », qu’on avait affaire au « bon cuisinier » dont parle Platon, expert à découper selon les articulations naturelles. J’en eus l’impression dès la première leçon sur le sentiment. Et ce n’était pas un exposé abstrait, desséché. La réalité et l’humanité affluaient, avec leur couleur, leur chaleur et leur sang. Une des parties les plus remarquables du talent de M. Chartier était un choix miraculeux des exemples, un art de la description et de l’analyse qui rendait les choses présentes, sensibles. J’ai retrouvé des annotations de devoirs : l’analyse manque, des exercices multipliés sont nécessaires... encore des échantillons du style plat... apprenez à le haïr. Le style plat, c’était, tout bonnement, le déchet. Il n’y en avait pas chez lui. Ses leçons étaient gonflées d’une richesse qui nous surprenait à chaque fois ; nous sentions même qu’il restait toujours à dire, que des prolongements se découvraient sans cesse ; qu’on pouvait vivre non seulement de la table, mais des miettes de la table.

J’en viens au principal. Cet enseignernent s’adressait à nous, non comme à des élèves, mais comme à des êtres humains. Nous étions promus à l’existence. Nulle part on ne pouvait mieux sentir le pouvoir que possède l’homme de donner l’existence à l’homme par la manière de lui parler. Nous n’étions plus de pauvres enfants, voués, comme il était assez constant alors, à la compassion dédaigneuse et à la mauvaise note. Nous étions de petits hommes, des hommes tout court, des égaux, dont la libre appréciation était non seulement admise, mais sollicitée. « Je dis ce que je pense, et qui m’écoute est mon juge. » C’est ce qu’on aurait pu inscrire au fronton de la classe. Toutes les observations, toutes les objections étaient permises, prises au sérieux, avec un parti pris touchant d’y trouver de la valeur. Qui n’a pas abusé de cette bienveillance ? (Je pense à toutes ces conversations d’après classe, autour de la chaire, qui se prolongeaient parfois une heure.) Non d’ailleurs que M. Chartier fût complaisant, indulgent au mauvais travail. Étant artiste, il était plus difficile que beaucoup d’autres ; mais nos échecs lui semblaient de peu de conséquence, au prix de l’intarissable pouvoir d’accomplissement et de réparation que chacun porte en soi. Aussi n’a-t-il jamais découragé personne.

J’ai dit qu’il était artiste. Il était aussi stoïcien. Les deux allaient ensemble. Le stoïcien et l’artiste attendent tout d’eux-mêmes. Aussi étions-nous invités, par une constante persuasion à tout espérer de nous-mêmes. Mais là était le point. Tous appelés à l’existence ; à condition de prendre la peine d’exister. Tout était possible ; mais tout était à faire. Nous sentions rapidement que l’effort est la voie de l’existence, et qu’il faut se mettre à l’œuvre pour découvrir ce qu’on veut, ce qu’on aime, ce qu’on sait, en un mot, ce qu’on est. Cela menait naturellement à comprendre que, selon la célèbre formule, chacun est confié à lui-même, sans autre discipline à suivre que celle du libre effort appliqué aux résistances de l’objet ; et M. Chartier répétait volontiers que le recours à la contrainte dénote toujours un manque de génie. Nul n’a plus aimé la libre entreprise, le courage, l’audace des jeunes. Inlassablement, il pratiquait avec nous cette vertu primordiale : de soi et des autres, penser toujours courage et puissance. Jamais il n’a paru supposer qu’un élève pût manquer de moyens. « Vous le pourrez certainement. » C’est ce que nous entendions toujours.

Pourtant il était sensible à ce qu’il appelait les signes des Dieux, c’est-à-dire aux aptitudes personnelles. Je l’entends me dire au sujet d’un camarade, qui est devenu romancier de talent, mais qui était alors obligé d’interrompre ses études, pour raison de santé : « Quel dommage ! Ce garçon avait les plus beaux dons. » Mais il n’aimait pas trop regarder de ce côté, du côté des limites, de la fatalité, de l’inégalité. Il regardait délibérément du côté de l’égalité et de l’espérance. Il pensait, comme Descartes, que les différences sont peu de chose, auprès de la bonne volonté, commune à tous ; que d’ailleurs les voies du salut sont accessibles à tout homme, selon les ouvertures de sa nature singulière. Je n’ai jamais vu penser aussi fortement, à la fois l’égalité absolue de tous, et l’originalité radicale de chacun.

Le cœur de l’enseignement de M. Chartier pourrait se trouver dans une de ses formules : l’essentiel, disait-il, est de comprendre que l’homme est esprit, et comme tel obligé, parce que noblesse oblige. Obligé de satisfaire aux exigences qui constituent l’esprit, qui constituent l’homme : ne jamais renoncer à la liberté de son jugement, ne jamais offenser cette liberté chez l’autre.. ; toujours prendre les voies de la persuasion, de la conciliation, de la douceur... ; ne jamais perdre courage ni confiance ; maintenir toujours vigilante l’espérance éternelle, qui est le fond de l’homme, qui est indestructible, supérieure à toutes les catastrophes, pourvu que l’homme consente à exister.

Il n’est pas surprenant que les élèves de M. Chartier restent attachés à son souvenir. Ils sentent dans ce souvenir quelque chose où s’accomplit, où peut-être se dépasse notre condition, parce qu’il est impossible que ceux qui, comme lui, ont été fidèles à l’esprit, pendant leur vie, ne soient pas des âmes, après leur mort.