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  • Jeanne Alexandre - La Classe d’Alain
    NRF, « Hommage à Alain », septembre 1952, pp. 13-22.
Que la classe d’Alain fût libre de tout formalisme, appareil d’érudition, catalogue bibliographique et autres somnolences, chacun le sait ; étrangère aussi à toute contrainte : travaille qui veut ! Mais (...) loin d’offrir un paradis aux amateurs, les élèves s’y heurtaient partout à l’exigence du travail. Sans désigner personne nommément (...) il nommait illettrées celles qui ne disposaient pas d’une immense lecture de romans et de poèmes, et il posait comme une loi que nous écrivions tous les jours, à la façon dont un pianiste fait ses gammes.

ALAIN À SÉVIGNÉ

En octobre 1909, Alain enseignait depuis quelques mois seulement au collège Sévigné, alors logé en un vieil hôtel de la rue de Condé. Dans un des salons lambrissés, qui servaient de classes, sombres, presque plus hautes que larges, avec une glace ternie sur la cheminée, une quarantaine de filles de dix-huit à vingt-cinq ans s’entassaient parmi le désordre des pupitres. Cours de bout de journée, de cinq à sept, nombre de celles qui préparaient les concours de l’enseignement secondaire devant gagner leur vie. Du professeur de philosophie qui avait succédé au très aimé Frédéric Rauh, mort en cours d’année, je ne connaissais qu’une rumeur assez réservée et même hostile. Aussi, sans espérances préconçues, à la différence de tant d’autres élèves d’Alain, je n’ai de la première classe qu’un souvenir indistinct : surprise peut-être devant ce grand gaillard à l’allure jeune, moins universitaire que militaire ou boulevardière. En quelques pas - combien de fois ai-je pu l’observer par la suite - il gagnait la chaire, s’asseyait de côté, ne nous livrant que son profil ; ses grandes jambes tenaient sans doute mal sous le bureau, mais nous avions aussi le sentiment qu’il nous tournait délibérément le dos. Du premier cours, je me rappelle seulement l’indignation exprimée par quelques anciennes : Mathilde Salomon, la fondatrice éminente du collège, venait de mourir, en septembre ; chacun de nos professeurs s’était acquitté, au premier cours de rentrée, du rite oratoire et funèbre. Lui, Chartier, dont elle suivait tous les cours, n’avait rien dit ! Aux leçons suivantes, dont j’ai oublié le sujet, Alain parla, comme par rencontre, du culte des morts ; thème secret et profond qui, par une sorte d’interrogation pressante et sans la nommer, donnait soudain présence à l’amie disparue. Par la suite, il fut seul à reparler d’elle, citant parfois de ses paroles, celle-ci entre autres qu’il répéta souvent : « Il n’y a pas de justice dans le monde si ce n’est celle que les hommes feront. » J’entrevis pour la première fois qu’Alain se mouvait sur un autre plan que nos estimables professeurs, et à une hauteur proprement infinie au-dessus de nos jugements d’enfant . Mais il me fallut des mois pour comprendre ce qui m’arrivait.

L’illumination

Un de mes premiers étonnements fut au sujet de leçons sur le sentiment du beau - leçons d’agrégatives, reprises longuement par lui selon la méthode un peu tâtonnante de ces débuts. Où les phrases balancées sur l’harmonie, le noble, l’idéal, les canons grecs ? Plus trace de cette vénérable poussière ; Alain cherchait devant nous parmi les choses de la pratique quotidienne. les jours et les broderies sur un drap sont les signes d’une toile solide et bien tissée ; le fer moulé est laid, et beau le fer forgé, par les traces et les accrocs de la main vivante ; ainsi le beau c’est d’abord le réel, voire l’utile, car c’est du travail d’artisan que naît le style . Soudain le monde paraissait, et la vraie pensée, comme une lumière dans la nuit. Cette illumination, tous les vrais élèves d’Alain l’ont connue, peu ou beaucoup, et peu ou beaucoup elle les a changés. Un mot suffisait, inoubliable et irréfutable, on ne savait pourquoi, à créer ces retournements intérieurs, ces purifications de la sottise qui sont les vrais événements d’une vie d’homme. Ainsi un trait sur « les gens malheureux parce que les étoiles sont trop loin » ; d’un seul coup d’épingle la baudruche du pessimisme adolescent était crevée - de Pascal à Baudelaire, à Flaubert, à Barrès, à Loti, que sais-je ? Et cet homme aux yeux détournés, qui nous ignorait, se révélait le plus secourable et le plus proche.

Résistance

Une partie de l’auditoire lui résistait ; il n’y avait pas encore de tradition d’admiration, mais surtout la jeunesse est souvent suffisante et les filles volontiers pécores. Alain bousculait préliminaires et préparatifs ; il ne nous fournissait guère de plans auxquels rêver et ne séparait pas d’un enseignement précis les conseils de méthode. Quelques-unes lui en firent demander par Marie Salomon, qui assistait au cours et nous servait d’intermédiaire auprès de lui. A la leçon suivante, nous entendîmes : « A qui me demande comment apprendre à travailler, je réponds : travailler. » La densité incroyable de sa parole offensait la paresse. A distance il me paraît presque impossible qu’Alain ne fît à cette époque qu’une heure de cours par semaine. Il procédait par implication, mêlant en apparence une multiplicité de questions, mais nous faisant découvrir l’esprit même en son œuvre d’assembleur. Présence de l’esprit : à peine incliné, mais comme ramassé sur lui-même, Alain semblait attaché, avec toute son âme, aux pensées qu’il formait. On se trouvait arraché malgré soi au grand sommeil scolaire, comme attaqué au vif et au secret de soi-même.

La raison impure

Histoire de mes pensées, ce titre nous est jeté au visage comme un volet qu’on ferme. En classe aussi il ne s’agissait jamais que de penser. Seulement, avec Alain, penser c’était chose sérieuse parce que c’était tout. Cela vous engageait, qui pouvait dire jusqu’où ? En écoutant Alain, il fallait se boucher les oreilles ou bien comprendre que la sagesse était pour tout de suite, parce qu’elle est moyen avant d’être fin et la bêtise le prix de la faute - la faute qui a nom paresse, peur, colère, vanité, fanatisme -, toujours prochaine et menaçante. Apprendre à penser c’était le métier, et c’était la vocation d’Alain ; mais trop facile la Raison pure, au sens où Descartes juge trop faciles les mathématiques ! Alain traitait de la Raison impure - c’est le sous-titre qu’il a proposé plaisamment pour son livre : Les Idées et les Âges. Toute cette part de lui dont il a refusé de faire confidence - trame des actions, des projets, aventures du cœur, faiblesses et violences, et « cette inimitable saveur que l’on ne trouve qu’à soi-même » - elle était là, dans l’accent, l’attitude, le geste, dans les silences et les jaillissements de la réflexion, - l’individu inoubliable et irrépressible par qui arrivait toujours quelque scandale, et qui ne pouvait être séparé du penseur sub specie aeternitatis. Ses élèves ne s’y sont pas trompés, qui plus tard l’ont surnommé l’Homme. Ce poids de la commune nécessité, du corps et des passions, que la pensée doit sans cesse mesurer et soulever, nul ne l’a assumé avec plus de naturel et de franchise, mais nul non plus avec autant de réserve et de hauteur. Combien gratuites et vaines les prétendues audaces de l’impudeur ! Chacun est assez compétent sur ce point pourvu qu’on ne le leurre pas de l’illusion de pouvoir s’évader dans l’abstrait.

Transparence

Dans cette classe de Sévigné, l’atmosphère était transparente. Aucune équivoque. Impossibles, les simagrées de coquetterie ou la sottise sentimentale. Peu de commérages. Nous ne nous interrogions guère sur la vie de Chartier en dehors de la classe, au point que nous ignorions même le pseudonyme d’Alain et les Propos d’un Normand. Si certaines le savaient, elles le taisaient. Il semblait nous traiter en égales, en camarades de pensée, sans trace de condescendance, bien qu’il ait dit plus tard, dans l’Histoire de mes pensées, qu’il nous jugeait plus ignorantes et moins bien formées que les garçons. Il réussissait à orienter un enseignement peureux, officiellement édulcoré (« Psychologie et morale appliquées à l’éducation ») vers les plus rudes spéculations. Et cependant c’était bien à des filles qu’il s’adressait, retournant en tous sens devant nous la doctrine de Comte, dont il était en train de découvrir l’immensité ; nous mettant en garde à l’occasion contre l’humiliante imitation des garçons - le « sexe affectif » ne devrait-il pas inventer les moyens propres au Pouvoir spirituel, principal recours contre l’injustice et d’abord contre la guerre ? Il appelait même parfois le Platon femelle qui complèterait la connaissance de l’espèce. Sans doute sans ironie.

Les devoirs en sandwich

Il ne se moquait en effet jamais de nous. Je me rappelle notre terreur le jour où il devait rendre le premier devoir ; nous serions pulvérisées sous le ridicule ! En arrivant, Alain distribua lui-même les devoirs corrigés, tendant au-dessus du bureau, un à un, chaque devoir plié en deux, qui de main en main arrivait à son auteur, sans qu’aucun regard indiscret pût entrevoir la note ou les corrections. Ainsi les manières brusques, le manque délibéré d’égards s’accompagnaient d’une délicatesse à l’espagnole, comme eût dit Stendhal - laquelle s’adressait non à telle ou telle, mais à notre jeunesse chez qui l’humiliation peut tuer le courage. Certes, nous n’en méritions pas tant, nous qui plaisantions ces « devoirs en sandwich ». En tête à tête avec nos écrits, après la surprise d’une note relativement élevée (qui contrastait avec les coups de massue éliminatoires que la plupart des professeurs, postés au seuil du sanctuaire universitaire, nous assenaient) - commençait l’épreuve : presque jamais de remarques sur le contenu, mais notre texte nous revenait hérissé de corrections, refait par endroits mot à mot. (Comment Alain trouvait-il, et a-t-il trouvé jusqu’à la fin de son enseignement, le temps de ce labeur ingrat, j’ai souvent constaté que ses anciens élèves, et singulièrement ceux qui sont devenus professeurs, le jugeaient incroyable.) Jargon signalait les barbarismes et néologismes du langage philosophique où étaient compris des mots d’apparence anodine comme émotif, mental, introspectif, et même le plus souvent psychologique. Jargon encore, le mot à acception spécialisée dont on faisait un terme général, par exemple majorité au lieu de la plupart. Lâché désignait la vulgarité, autrement dit les lieux communs et l’emphase. Mais équivoque et mal lié contenaient le pire reproche, etc. A ce régime nous perdions vite l’illusion de penser à bon marché, l’espérance de recueillir une pensée toute faite au lieu de la faire naître d’instant en instant par le choix des mots, et plus encore la vanité de distinguer la forme et le fond. Aussi le principal éloge était-il : beau. Alain s’est toujours voulu ouvrier dans son métier, affaire d’honnêteté, eût-il dit, et il ne s’est jamais lassé de répéter qu’apprendre à penser c’est apprendre à écrire - lui-même se définit maître d’atelier : « Dans le fait j’ai tenu longtemps une sorte d’atelier à penser et à écrire ; et j’ai donné du courage à tous par un art de louer les moindres choses. C’est une sorte de grâce un peu courtisane dont je ne suis pas fier ; toutefois je n’en ai point honte ; c’est apparence et politesse qui n’a jamais trompé personne. Car la première facilité qui est elle-même grâce, il faut lui sourire et la tuer... C’est pourquoi à mesure que l’élève fait des progrès on le dépouille de ses progrès. De plus en plus abandonné, voilà ce qu’il est, oui, à mesure qu’il en est digne. » Et il ajoute, évoquant justement Sévigné : « Une fille de grand savoir et peut-être non sans génie, me disait après bien des années que j’étais bien sévère. Mais, lui dis-je, comment ? Jamais de reproche ; seulement le silence et l’oubli sur ce qui n’était pas bien. Mais, dit-elle, c’est le pire. Indulgence totale, c’est indulgence nulle. Sévérité c’est présence et absence comme une statue. J’ai souvent pensé qu’un dieu qui nous laisse juge est un terrible juge. » (Huitième entretien avec le sculpteur).

La gravité

Qui donc saurait parler d’Alain sinon lui-même ? Ne nous découvre-t-il pas ici sa puissance même qui a été d’oser mettre à nu, en toute question et à tout risque, la double exigence et l’implication des contraires : ici indulgence et sévérité ? C’était une de ses façons d’être hégélien, surmontant la contradiction de la pensée et de l’action jusque dans la pratique familière. Qu’on s’amusât en classe, quel élève d’Alain le contesterait ? On débusquait les lieux communs - je me rappelle entre autres « la politesse du cœur ». On guettait les idées ; les paradoxes, les plaisanteries, l’esprit étincelaient. Pourtant on riait peu, on savait que ces traits légers qui s’entrecroisaient allaient au fond des choses pour les ébranler et les transfigurer. Quand il nous disait par exemple que Montaigne est le plus assuré des moralistes, il ne s’agissait pas de jouer mais de comprendre. Classe fervente et grave.

Sévérité

« Sévérité c’est présence et absence. » Mais la présence d’Alain lui-même, de notre maître, était fugitive comme une grâce. Il est admis qu’Alain a été un grand et mémorable professeur ; certains voulaient même le réduire presque à cela. J’ai déjà dit plus haut - et tant d’autres anciens élèves l’ont dit bien mieux - comment il mettait toute sa pensée, au beau sens de présence d’esprit, dans son enseignement. On sait quelle fatigue il en éprouvait. On a retrouvé des liasses de feuillets, préparation minutieuse de ses cours qu’il renouvelait chaque fois par écrit, amorce pour les inventions de la parole. Alain, fidèle à son maître Jules Lagneau, a été un professeur tel qu’on n’en reverra peut-être plus. Mais jamais il n’a été prisonnier de son métier. Il assumait une autre fonction, plus haute, qui était de sauver sa liberté même. Dès qu’il se levait, nous le devinions oublieux de ce qu’il venait de dire, distant de tout, indifférent aux effets, étranger à l’idée d’exercer aucune influence sur ses élèves, mettant même en doute qu’il possédât aucune puissance : « Laissez rêver un homme, dit-il encore au sculpteur, qui serait bien fier d’avoir lancé deux ou trois hommes libres dans le monde, ou fût-ce même u seul. » On le sentait neuf et disponible pour toute rencontre, pour toute action. C’est peu de dire qu’il était le contraire d’un pédant, le contraire d’un philosophe de profession, tant sa seule présence faisait évanouir ces fantômes. Homme libre, selon ce style Louis XIII qu’il a admiré en Descartes.

Illettrées

Que la classe d’Alain fût libre de tout formalisme, appareil d’érudition, catalogue bibliographique et autres somnolences, chacun le sait ; étrangère aussi à toute contrainte : travaille qui veut ! Mais on oublie trop souvent d’ajouter que loin d’offrir un paradis aux amateurs, les élèves s’y heurtaient partout à l’exigence du travail. Sans désigner personne nommément - à chacun de s’y reconnaître, sans erreur possible, il traitait de déloyale l’information par manuels et ou par résumés. Son mépris était brutal à l’égard de qui aurait osé parler de Comte sans avoir lu - ou au moins entrepris de lire - les dix volumes du Cours de philosophie et de la Politique. De même pour les trois Critiques kantiennes. Il nommait illettrées celles qui ne disposaient pas d’une immense lecture de romans et de poèmes, et il posait comme une loi que nous écrivions tous les jours, à la façon dont un pianiste fait ses gammes.

Rester peuple

Il semble inutile encore de rappeler l’expérience qu’a faite tout élève d’Alain presque autant que tout lecteur d’Alain, ou, si l’on préfère, l’épreuve qu’il a dû surmonter avant de réussir à parvenir jusqu’à sa pensée et à s’éclairer de sa lumière. En classe, Alain semblait facile, le ton était familier, le langage celui de tout le monde, les exemples venaient nombreux à notre secours ; mais plus on avançait, à force de reprises, de renouvellement, d’enrichissement, les difficultés s’enchevêtraient, les contradictions s’obscurcissaient, et l’on s’apercevait enfin qu’on n’avait rien compris à la question. Mais au même moment, ou bien l’on se trouvait déjà en route vers l’infini de la réflexion et soulevé par l’espoir de commencer à comprendre, ou bien l’on se fâchait. C’est ce que font tant de lecteurs, et parmi les plus doctes, qui demandent, par oui ou par non, si Alain est un vrai philosophe ou seulement un moraliste, un anthropologiste, ou même une espèce de poète. Combien de fois a-t-il répondu lui-même qu’une telle question est absurde parce qu’il n’y a qu’une seule pensée qui est celle de tout le monde (qu’on se reporte à la Préface inédite des Morceaux choisis, publiée ici même). Qu’a-t-il signifié d’autre par les Propos, cette forme littéraire peut-être unique où il a réconcilié, par on ne sait quel bonheur, l’observation familière et l’effort philosophique le plus profond ? Que signifie d’autre la devise qu’il avait choisie en réponse à une enquête de magazine : « rester peuple » ? Pour simplifier, et en langage de l’école, ne faudrait-il pas constater qu’Alain s’est imposé pour règle la formule célèbre de Kant, dans l’Analytique transcendantale, formule qu’il expliquait inlassablement à ses élèves : « Un concept sans intuition est vide, une intuition sans concept est aveugle » ? Alain n’a pensé qu’en se défendant contre le vide de l’abstraction, échappant ainsi aux pièges de l’éloquence et de la transcendance, et qu’en s’acharnant à rendre intelligibles les intuitions, à donner sens, donc profondeur, aux choses et aux actions communes, depuis le moulin à vent ou la danse bretonne des premiers Propos jusqu’à la poulie ou le sillon de la marée des Entretiens au bord de la mer. C’était brouiller les règles du jeu spéculatif. On n’est pas près de le lui pardonner.

Le philosophe

Au titre de philosophe, Alain n’a jamais admis que la signification la plus populaire - la plus périmée selon les historiens de la philosophie - la recherche de la sagesse. Il y fallait cette « Foi de l’incrédule » qui a été l’âme de son âme, et qui unit avec le plus de violence les deux termes contraires, justement parce que penser, comme il l’a dit souvent, est un état violent. Incrédule, il l’a été intrépidement, s’obligeant avec bonheur à penser toujours aussi la pensée de l’autre, la pensée de l’adversaire, d’Aristote contre Platon, de Spinoza contre Descartes, de Hegel contre Kant, de l’ordre contre la liberté, du fascisme ou du communisme contre la démocratie radicale. Il n’a jamais cédé à la gourmandise de voir les choses en beau. Nulle illusion sur ses élèves. A Sévigné, dans ces années d’avant 1914, il y avait des sillonnistes, des socialistes dont j’étais (je rougis encore, après tant d’années, de penser que je plaignais Alain de rester hors de la bonne doctrine), et sans doute étalions-nous notre candide propagande dans nos devoirs. Jamais il n’a relevé nos sottises. De même il a toujours subi les folies du « Grand Animal », comme il désigna la société, les contemplant en face et les analysant au fil de l’actualité par son étrange fonction de journaliste pensant. C’est donc envers et contre tout et en pleine connaissance de cause qu’il a nourri, défendu, assuré sa foi en l’homme, sa foi en l’esprit. Qu’on relise dans les Dieux les pages sublimes (chapitre I du livre IV) qui sont son credo en l’esprit porte-Christ - et où s’exalte le bonheur d’être homme, seule créature pensante. Et certes « rien n’est promis » par l’univers ; mais ni la solitude ni la précarité humaines ne justifient ou n’autorisent la conscience malheureuse. Réfléchir le malheur, le couver, le prédire, c’était pour Alain la pire faute, presque le déshonneur. Conscience courageuse, oui, c’est toujours ainsi qu’il nous est apparu, communiquant sa foi de l’incrédule par la seule puissance de la pensée. Pas d’autre devoir que de sauver l’esprit, sagesse et bonheur confondus, selon la plus ancienne espérance. Et c’est pourquoi c’était presque toujours fête dans la classe d’Alain. « Comme la fraise a le goût de fraise, la vie a le goût de bonheur », je voudrais finir ces souvenirs par ce défi de jeunesse, que je n’ai connu que plus tard. C’était vraiment le message d’Alain à notre propre jeunesse en ces années encore légères d’avant la guerre. Mais ce qu’il faut le plus admirer c’est qu’Alain ne l’ait jamais regretté ou retiré, pas même aux plus tragiques moments de la guerre, ou durant la longue épreuve de la maladie et de l’âge : « Comme la fraise a le goût de fraise, la vie a le goût de bonheur. »