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  • Georges Bénézé — Michelet, 1907 : Trois anecdotes (le tableau noir, Manuels, la quête du censeur)
    La Nouvelle revue française, septembre 1952, pp. 7-12.

Un étranger aurait pu croire que Chartier se ménageait quelque facile popularité. Nous ne le crûmes jamais. Et je compris sa conduite dans cette insignifiante affaire, en lisant plus tard le dernier « Propos » de la troisième série des Propos d’Alain (sur les inondations de 1910 et sur les aumônes) : « Le Penseur descendit de son piédestal, s’habilla comme tout le monde et prit le train... »

C’est un des plus violents que je connaisse, et j’y renvoie le lecteur.

Les élèves de Philosophie élémentaire et ceux de Première supérieure suivaient leurs cours respectifs dans la même salle, usant du tableau noir à des heures différentes. Chartier, dans la préparation des devoirs, se souciait beaucoup du style ; il descendait au détail et, faisant écrire au tableau des phrases de dissertation, les corrigeait tout haut. Parfois la fin de la classe sonnait avant celle de la correction. La phrase restait alors sur la planche, et un « Prière de ne pas effacer » faisait espérer de la retrouver en temps voulu (...).

J’étais en Première supérieure. Nous trouvâmes un jour, blanc sur noir, une tirade bien balancée, mais assez longue et incomplète. C’était à peu près ceci :

I - Sur la science

Je sais que la somme des angles d’un triangle égale deux droits ; je sais que dans un levier, plus je fais parcourir de chemin au bras de la puissance, moins j’ai d’effort à fournir pour vaincre la résistance ; je sais que la pointe d’un pain de sucre est plus sucrée que la base ; je sais que l’acide sulfurique étendu d’eau donne, avec le zinc, de l’hydrogène et du sulfate de zinc ; je sais que les oeufs de poule peuvent éclore après trois semaines...

Cela s’arrêtait là. L’un de nous, imitant l’écriture, acheva la phrase :

... et voilà pourquoi je suis républicain.

Un nouveau nous apprit par la suite que Chartier, à la vue de cette addition, s’était montré violemment furieux en paroles, et que son humeur avait été exécrable pendant toute la classe. L’auteur de la plaisanterie, un nommé Vollet, parut étonné : « C’était une gaminerie. »

En fait, ce n’était pas le professeur qui se fâchait, c’était le républicain qui s’indignait. Je le compris plus tard, quand Alain me raconta que, dans la rue, au passage d’Edouard VII en visite officielle à Paris il fut le seul dans son voisinage à ne pas se découvrir.

- Simple affaire de politesse, dis-je. - Non. Je ne pouvais pas. Cela m’était impossible.

C’était un homme, le contraire d’un sceptique et d’un amateur.

II — MANUELS

A la fin de l’année de Philosophie, je m’étais complu à ramasser tout le cours, dicté soigneusement par Chartier, leçon après leçon, dans un petit cahier. Assez satisfait d’y tenir quelques idées comme dans la main, j’avais fabriqué une belle couverture, qui portait en grosses lettres :

MANUEL DE PHILOSOPHIE
à l’usage des candidats au baccalauréat
par M. Emile Chartier
agrégé de l’Université
professeur au lycée Michelet.

Chartier, m’ayant vu peu après manipuler ce cahier, me demanda de le lui apporter. J’obéis, assez penaud. Il le prit, le regarda, le retourna, lut la couverture.

- Alors, dit-il, vraiment ? Vraiment ? Vous me croyez capable d’écrire un manuel de baccalauréat ?

Il montrait, en souriant, un air infiniment triste.

III — La quête

Philosophie élémentaire, 1907. Un garçon entre et remet au professeur la liste des élèves, sur une grande feuille : dix-sept. Il s’agit d’une quête en faveur de je ne sais qui. En face de chaque nom, la somme à fournir. Tous la même.

- Bien... dit Chartier...

Il donne le papier au premier inscrit : « Occupez-vous de cela... » et reprend son cours.

L’élève, en étude, met soigneusement la feuille dans sa case et n’y pense plus.

Trois semaines plus tard, le censeur, en personne, survient.

- Et ma quête ?
- Quelle quête ?
- Celle que j’ai mise en train, il y a trois semaines...
- Ah oui... Eh bien... C’est Untel qui s’en est chargé...

Untel, interrogé, dit :

- J’ai complètement oublié.

Le censeur se fâche...

- C’est de la mauvaise volonté. Et nous savons à quoi nous en tenir. Mauvais esprit. Cette classe est détestable. Nous verrons ce qu’en dira monsieur le proviseur. Quant aux sorties de faveur, n’est-ce pas...

Personne ne bouge Chartier moins que nous encore. Cette immobilité me semble étrange, si inaccoutumée.

Le censeur va partir... Il touche la porte. Chartier parle, debout les mains aux poches :

- Pardon, monsieur le censeur. De quoi s’agit-il ?

Le censeur revient, explique : « Une quête en faveur des malheureux. Ces jeunes gens n’ont pas cru devoir y contribuer Je le regrette pour eux... »
- Une quête ? En somme, rien n’est perdu. Car, enfin, une quête... une quête... ce n’est pas une réquisition... C’est un don volontaire...
- Et alors ?

La classe redouble d’attention. Depuis six mois, elle commence à connaître son professeur...

Il faut dire que cette quête est la troisième de l’année. Il faut dire surtout que tous nos professeurs, sans exception, nous ont toujours exaspérés par leur complicité avec l’administration, que beaucoup d`entre eux, la liste devant les yeux, interpellaient chaque élève à son tour pour lui faire dire tout haut combien il promettait. L’an dernier, en première, il y eut presque un esclandre et au moins un éclat de rire, quand le professeur de français s’entendit répondre, dés le premier appelé, par l’énoncé d’une somme ridicule, fidèlement répété par tous. Le professeur avait eu la sottise de se fâcher, Le proviseur a même eu l’idée, il y a deux ans, d’instituer entre toutes les classes du lycée un concours de charité. La plus forte moyenne a été obtenue par la sixième. Nous commençons à comprendre que Chartier n’aime pas cela. Il aurait pu tirer de nous tout ce qu’il aurait voulu, mais il ne le voulait sans doute pas.

- Alors, reprend-il, vous n’avez aucun reproche à leur faire...
- Comment cela ?
- Dame... Vous leur demandez s’ils veulent vous donner quelque chose. C’est le principe et la raison d’être de toute quête. S’ils répondent non, vous n’avez rien à dire...
- Drôle de raisonnement...
- Je ne raisonne pas. Si vous aviez décidé de lever un impôt sur leurs parents, pour fournir à ce que vous appelez des dons volontaires, ils devraient payer. Mais puisque c’est une quête... Car c’est bien une quête, n’est-ce pas ?

Le censeur semble démonté, mais il se remet :

- Ils sont moralement obligés...
- Je ne vois pas pourquoi...
- Je ne vais pas faire de philosophie devant une telle compétence. Mais la situation sociale de ces jeunes gens, comparée à celle...
- Précisément, interrompt la compétence. C’est la dernière raison à faire entrer en compte. Du moment que vous faites appel à leur bonne volonté, vous leur reconnaissez le droit de refuser, et de savoir si leur situation leur confirme ce droit. C’est affaire à eux. Il faut voir les choses en face...
- J’entends, monsieur Chartier, j’entends... et il y aurait beaucoup à dire. Mais nous savons par ailleurs, et par des lettres que nous avons lues, que certains élèves ont reçu de leurs parents de l’argent pour cette quête. Ils n’ont rien donné. Ils ont intercepté...
- Question de principe, monsieur le censeur. Ou ils sont forcés, ou ils ne le sont pas... Il vous reste encore les menaces, et ils sont libres de s’y soumettre...

Le soleil, au dehors, doit luire d’une autre lumière...

Quelques paroles encore, et le censeur sort. J’ai dans les oreilles ses derniers mots : « Je ne vous félicite pas, monsieur Chartier. » Je dois dire que ce censeur était le meilleur des hommes.

Un étranger aurait pu croire que Chartier se ménageait quelque facile popularité. Nous ne le crûmes jamais. Et je compris sa conduite dans cette insignifiante affaire, en lisant plus tard le dernier « Propos » de la troisième série des Propos d’Alain (sur les inondations de 1910 et sur les aumônes) : « Le Penseur descendit de son piédestal, s’habilla comme tout le monde et prit le train... »

C’est un des plus violents que je connaisse, et j’y renvoie le lecteur.