> Espace Alain > La Classe d'Alain : Témoignages > Samuel Sylvestre de Sacy - Topo, disciple, philosophie
  • Samuel Sylvestre de Sacy - Topo, disciple, philosophie
    Hommage à Alain, Nouvelle Revue Française, septembre 1952, pp. 45-59.
« J’ai du moins des documents : une collection de topos, avec les annotations de Chartier. Certains traitent de la volonté, de l’égoïsme, des superstitions, de l’espace, du temps, de la musique, du théâtre, etc. : tout près du programme, mais d’après quelque expérience ou quelque lecture personnelles. »
Samuel S. de Sacy

Avertissement

« Alinalia — le Site Alain » publie des cours, études et conférences sur Alain. Attention ! Tous ces textes sont soumis à un copyright strict, ils ne peuvent être reproduits, vendus, cités sans autorisation expresse des auteurs.

En argot de khâgne on disait des topos. Dans d’autres argots, le topo est un croquis, fait pour épargner le verbiage ; les topos de la khâgne, au contraire, étaient des exercices de mise en mots ; le contraire, la même chose ; l’identité même de la méthode entraîne, selon les disciplines, la différence des formes. C’étaient des travaux d’élèves, tout à fait libres. Courts d’ordinaire, vingt-cinq lignes, trois pages, cinq ou six pages. On réservait pour les dissertations le maniement des masses, les problèmes de construction et d’articulation, le travail dans la perspective, les préparations, le différé, l’organisation de l’attente. Pour les dissertations, le sujet, la date étaient fixés, réguliers, obligatoires. Aucune règle pour les topos ; qui voulait, quand on voulait, sur quelque thème que ce fût.

Les façons du professeur ont varié d’une époque à l’autre. André Maurois, Jean Prévost ou Pierre Bost, l’auteur d’Alain professeur les ont décrites différentes ; différentes aussi, celles des dernières années d’enseignement (et différentes encore, dans un même temps, celles des classes de Henri IV, garçons, et des classes de Sévigné, filles). Je parle ici des années 23-24 et 24-25. Quant à l’exactitude de mes souvenirs, je fais de mon mieux ; j’ai trop songé sans doute, un quart de siècle durant, à ces années-là pour ne pas brouiller un peu les faits et l’interprétation des faits, et je n’ai pas de notes.

J’ai du moins des documents : une collection de topos, avec les annotations de Chartier. Certains traitent de la volonté, de l’égoïsme, des superstitions, de l’espace, du temps, de la musique, du théâtre, etc. : tout près du programme, mais d’après quelque expérience ou quelque lecture personnelles. Voici un petit roman de quatre-vingts lignes écrit en bordure de l’Odyssée, épisode des sirènes. Puis diverses analyses d’observations : sur un cheval tombé dans la rue, sur la nuit, sur un autobus, sur une rivière torrentueuse, sur la musique de danse, sur un escalier, sur des rêves d’enfants. Bref, thèmes et manière, de petits Propos d’Alain (de lui, en dehors des Propos que nous voyions paraître dans la petite revue des Libres Propos, nous n’avions guère à lire encore que les Quatre-vingt-un chapitres, Mars et le Système). Des Propos d’une pauvreté et d’une gaucherie qui vont de soi, - incroyables : mais ils traduisaient à leur humble niveau le même effort pour mettre en communication l’existence quotidiennement éprouvée et l’activité philosophique. Une philosophie qui demeurât limitée par le programme et le concours, détachée, abstraite, exsangue, Chartier n’en voulait pas. Le principe était, non pas de faire descendre la philosophie du ciel sur la terre, mais d’établir et maintenir un circuit de bonne conductibilité entre la terre et le ciel philosophique. Notre rôle dans l’aventure ressemblait, bien sûr, à celui de l’âne qui fait le gracieux ; on doit pourtant comprendre ce que nous pouvions ressentir, venant d’où nous venions, en apercevant parfois un abîme de lumière dans la nue entr’ouverte. L’ineptie en valeur absolue laisse former des rapports utilisables.

Il fallait que Chartier eût tout le dévouement pédagogique pour supporter tant de contrefaçons misérables. Qui d’autre ne se fût dégoûté des élèves, et de soi ! Il corrigeait ces balbutiements avec une exactitude, avec une attention, avec une rigueur qui confondent. Si nul n’était contraint d’entrer dans le jeu, il n’admettait pas qu’on jouât mal le jeu quand on y était entré. Des bizuths croyaient-ils assez faire en étalant du zèle, ils étaient bientôt rectifiés. Il jugeait les topos sans plus de complaisance que les dissertations. Je lis dans les marges : « m. d. » (mal dit), « mal présenté », « soutenez », « gauche », « atténuez », « faible », « plat », « nuancez », « liez mieux », « ambigu », « m. c. » (mal construit), « mal présenté », « scolaire », « jargon », « la fin est informe ». Mais dès qu’une phrase se campait ferme sur ses pattes, dès qu’éclatait dans la grisaille un mot juste, que l’expression et l’idée tombaient d’accord, que se rencontrait quelqu’un de ces « bonheurs d’expression » dont il a lui-même commenté le nom avec tant de bonheur, alors apparaissaient les « a. b. », les « b. », les « t. b. » qui faisaient galoper de plus belle les poulains. Entre deux, toutes sortes d’annotations, conseils, approbations, redressements, indications diverses appropriées aux particularités du texte. Et, dans un coin de la première page, en haut, à gauche, une appréciation sur l’ensemble lorsque, au delà de « A. B. », de « B. », de « T. B. », on atteignait à « Excellent », on était comblé d’une joie douce et puissante. Et cette joie-là, qui est le sentiment d’accéder à un plus haut degré d’être, c’était le fin mot de son enseignement.

Il ne suffit pas de dire que Chartier lisait le plus médiocre topo mot par mot, il ne suffit pas de dire qu’il le lisait avec conscience : il le lisait avec confiance. A chacun de nous il faisait confiance. Il cherchait scrupuleusement le point où chacun laissait apparaître quelque qualité positive. D’autres professeurs, et des plus dévoués, cherchent le défaut de la cuirasse, pour y appeler un renfort de protection ; mais les pauvres gosses (pauvres gosses à dix-huit ans comme à sept), bien loin d’être cuirassés, ne sont pas encore, la plupart, assurés d’être : en accusant leurs défauts on ne fait qu’accroître leur désarroi. Chartier, à la manière de Descartes supposant l’ordre, supposait, disons-le, le génie ; devant chacun de ces embryons, et nonobstant toutes apparences contraires, et malgré tant d’évidences, il pariait pour l’homme. Il guettait la lueur d’humanité, et des deux mains il protégeait la petite flamme naissante pour l’aider à grandir. Attaché à confirmer plutôt qu’à corriger. Si attentif à la forme propre de chacun, si attentif en chacun à la vertu singulière qu’une faute n’apparaissait plus que comme une infidélité à soi. Infidélité ? Il reste dans le mot un soupçon de damnation, et c’est la notion même qu’essentiellement il refusait. Oubli de soi. Relâchement, affaissement, assoupissement. Ses sévérités étaient d’affectueuses bourrades : cela n’est pas vous, cela n’est pas digne de vous, vous cédez aux pressions du dehors. Privatio nihil est. Un défaut n’est pas chose qui existe, on n’a pas à réduire un défaut, on a à renforcer la force. Croyez-moi, ne vous croyez pas vous-même ; vous êtes mieux que cela. Vous êtes celui qui a écrit... Ici, citation d’une ligne du topo ; et l’auteur pouvait se trouver tout interdit d’avoir, sans y songer, écrit dix mots qui servaient alors non pas de prétexte ni même d’occasion, mais de justification à quelqu’un de ces commentaires éblouissants qui soudain fusaient vers l’éther.

Ce qui justifiait aussi le topo comme institution. Chartier en attendait ce que les dissertations, travaux trop élaborés, ne pouvaient pas donner : qu’on s’y fît un style, le style étant la forme qu’impose au langage commun une nature particulière. (Lui-même parlait bien de style à propos de ces barbouillages ; je reste dans la convention.) Il voulait qu’on s’entraînât non pas à rechercher, mais à rencontrer le brillant (le mot était du vocabulaire de ses appréciations), qu’on s’apprivoisât devant les dons du tempérament et du hasard, qu’on se familiarisât avec les bonheurs de l’expression. C’est pourquoi il préférait que les topos fussent courts : moins de tension, moins de raideur, la circulation se fait plus vite, la trouvaille, plus aisément jaillie, risque moins de se trouver rabattue et refoulée par des scrupules de composition.

C’est pourquoi aussi il blâmait les irréguliers qui tantôt lui remettaient trois topos par semaine, un à chaque classe, et tantôt demeuraient trois mois dans le silence (je ne parle pas des apprentis-cuistres qui se dérobaient à l’exercice comme futile). Fantaisistes, disait-il : sans aucune indulgence. Stendhal même, qu’il aimait pourtant comme on sait, lui paraissait parfois dangereusement docile à l’humeur : « Stendhal prétend n’écrire que ce qu’il lui plaît d’écrire », me dit-il à peu près, un jour, sur un ton de réprobation (c’était un peu plus tard, entre 1925 et le cours public de Sévigné dont il allait faire les Vingt leçons, à une époque où il était fort occupé de Valéry). L’extrême liberté qu’il laissait pour les topos s’assortissait de diverses contraintes qu’il recommandait : l’assiduité avant toutes autres. Là il rejoignait Stendhal, nulla dies sine linea, bras dessus bras dessous avec Montaigne, l’un et l’autre embarqués gaillardement - bille en tête, sans casuistique et prouvant le mouvement en marchant - dans ce paradoxe de l’improvisation, que Jean Prévost devait prendre pour thème réel de sa thèse. Mais il n’y a pas de paradoxe, sinon à l’encontre de l’opinion paresseuse que chaque nature d’homme existe toute formée, et qu’existence implique essence : il suffirait alors que chacun se fît bien ouvert à sa propre nature, guettât les moments où elle se montre disposée à se dévoiler, attendît, comme dit Stendhal, l’heure du génie. En fait, la nature ne se révèle pas naturellement. Pour qu’elle se fasse jour, il faut un entraînement assidu. On ne la découvre pas, on lui donne force par l’exercice, et c’est alors qu’on lui donne l’être. Il n’y a que l’imitation qui soit vraiment spontanée.

Il y avait dans cette khâgne des garçons de plusieurs sortes. De solides buffles marchaient aux examens d’un pas pesant et sûr ; ils savaient ce qu’ils voulaient, ils en savaient les moyens, ils ne voulaient rien de plus, qui les eût distraits ; ils prenaient de Chartier ce qui pouvait les servir, satisfaits du bon professeur, indifférents au grand homme. D’autres croyaient se reconnaître en Julien Sorel ; pour arriver, ces tenants de l’efficacité misaient plutôt sur les titres universitaires que sur la valeur elle-même ; on les rencontrait dans Platon plus vifs encore qu’au naturel ; évidemment réfractaires : quelque sophiste eût mieux fait leur affaire. Ce qui donnait à la classe son âme, c’était le groupe des disciples ; d’ailleurs nuancé : les uns dévoués, d’autres éperdus, d’autres fanatiques, rayonnant tous d’un feu pur, suivant le train de tout leur cœur, toujours prêts à prendre le galop, ne se dérobant jamais devant la difficulté - et Chartier n’avait pas peur d’emmener son peloton dans des difficultés de grands caïds (j’en prends des courbatures à y songer seulement, après un quart de siècle d’usure et de racornissement) ; leur allure réglait la cadence de l’ensemble, qui tenait d’eux une sensibilité, une vivacité, un sentiment de l’unanime assez puissants pour que Chartier à son tour s’y appuyât, se relançât lui-même, et accomplît trois fois par semaine, et chaque fois durant deux longues heures sans coupure, le miracle d’être Chartier. Il y avait enfin (bien entendu ces distinctions sont approchées, personne n’était tout l’un ni tout l’autre) les indépendants, deux ou trois peut-être, lesquels ne démordaient pas, fût-ce en faveur de Chartier, surtout en faveur de Chartier, de la farouche devise des jacobins qu’ils étaient : « Ni dieu, ni maître. »

L’un d’eux lui remit un jour un topo sur le disciple. Écrit d’après Platon, mais comment s’y tromper ? Le disciple, disait-il à peu près (je reconstitue de mémoire, et je ne me souviens que de la ligne générale, ou même que des mouvements dont le topo m’anima moi-même), est un animal qui vit en troupe. Il peut, il doit le faire puisqu’il ne pense jamais par lui-même, puisque l’idée même de penser par soi lui est étrangère et ennemie. Penser, c’est former des idées à partir de sa propre nature ; c’est d’abord accepter en soi la présence brute, intime et permanente de soi, de cet agencement particulier des éléments biologiques, de ce rythme particulier de la physiologie, de ces plis marqués par l’usage, de ces cals, de ces érosions, de ces renforts, de ces déformations, de ces atrophies, de ces hypertrophies imposés par une expérience essentiellement singulière (deux hommes qui se baignent ensemble ne se baignent pas dans le même fleuve) ; penser, c’est nécessairement partir de ces données fatales, chaque fois uniques, incommunicables, pour s’acheminer vers quelque idée du type mathématique, ou dont le type mathématique est la forme extrême, c’est-à-dire exprimable, communicable, et, à la limite, universelle. Pour le disciple, au contraire, penser c’est faire joujou avec les pensées d’un autre. Le disciple traite les pensées comme si elles étaient de ces petits bouts de bois plus ou moins subtilement taillés que dans les jeux de société on assemble, désassemble, réassemble et manipule de toutes manières ; comme s’il se trouvait des pensées toutes faites, comme si elles étaient des objets, comme si elles existaient. Et certes le disciple est tout scrupuleux et tout fidèle ; mais d’une étrange fidélité. De l’effort et de l’exemple il ne retient que les résultats, qui sont peut-être ce qui compte le moins, omettant précisément, avec les préceptes « Passons par le plus long » ou « C’est la peine qui est bonne », tout ce qui est effort, tout ce qui est exemple. La fidélité dont il se targue est la plus irrémissible des infidélités.

Chartier approuva. Il est clair qu’il devait approuver. C’était un bon disciple que ce disciple en révolte.

Il approuva sans trop de chaleur. Les malveillants (il y en avait, si peu qu’ils fussent) et les farouches qui ne lui pardonnaient pas ses disciples dirent : « Il est touché. » Sottise. Loin de s’entourer de béats, il décourageait la familiarité. On ne discutait pas pendant les classes, c’est lui qui parlait, une question posée faisait scandale. La classe finie, tandis qu’il repliait ses lunettes, fermait sa serviette, endossait sa houppelande, enfilait ses gants, on ne voyait pas autour de lui de rassemblements d’officieux. Parfois seulement survenait un ancien élève, on se chuchotait un nom qui commençait alors à prendre quelque éclat, Bost, Prévost, Mistler, mais nul ne se mêlait à l’entretien ; on les regardait, les yeux ronds, qui partaient ensemble comme pour un autre univers ; rien qui ressemblât même à la cour de Socrate. Et ces anciens, en effet, ne se conduisaient pas en disciples, chacun suivait son propre chemin sans s’interroger sur l’orthodoxie. Maurois, à cette époque, publiait ses Dialogues contre Mars.

Pour nous, nous n’étions pas sur la route, nous étions sur les bancs. Et Chartier enseignait. Les topos ne prenaient qu’un peu de temps de chaque classe. Il faisait un cours suivi. Il commentait Descartes, Spinoza, Kant. Il donnait des dissertations, « Le Sentiment et la Pensée », « L’Image et l’Idée », « La Perception n’est-elle qu’une suite de rêves bien liés ? », « La Conscience psychologique et la Conscience morale », « Rien n’est beau que le Vrai », « Evolution et Progrès ». Il rendait les copies corrigées et cotées. Les dernières classes de l’année, à l’approche du concours, se passaient à construire des plans, qu’on écrivait, au tableau : « Intensité des états psychologiques », « Association des idées et jugement », « Démonstration logique et Démonstration mathématique », « La Psychophysique », « Le Comportement », « La Morale kantienne », « Le Langage », « La Personnalité », « L’Essence et l’Existence », « Qu’est-ce qu’un fait social ? », « Origine et Nature des Jugements de valeur », « Valeur de la Science », « Nature de l’Erreur ». Sujets tout classiques : l’exercice s’égayait parfois, en aparté, de bonnes boutades à l’égard de la philosophie officielle, mais des candidats devaient savoir traiter gravement tout sujet de concours. Il enseignait. Il menait sa classe, il ne se laissait pas mener. Les élèves restaient des élèves.

Il abhorrait les professeurs démagogues, qui flattent, qui sollicitent l’approbation, qui se font mépriser. Tout à fait opposé aux faveurs qu’un autre moins rigoureux eût consenties à des disciples. Nullement accueillant aux confidences. Rien d’un confesseur. Il ressemblait plutôt à l’abbé Pirard qui ne peut rien pour Julien, que le confier à Julien. Voyait-il approcher des épanchements, d’un coup d’épaule il basculait le particulier dans l’universel. Je me rappelle un topo sur le suicide ; manifestement c’était un adolescent tourmenté qui appelait ; il répondit qu’il n’y avait rien d’autre à dire sur le sujet que le mot de Spinoza, nemo nisi a causa externa destrui potest, qu’il développa avec ampleur en restant sur le plan de Spinoza, l’autre fut apaisé, un conseil personnel n’y aurait rien fait. Dans les dernières années encore, quand on venait le voir au Vésinet, on arrivait parfois chargé d’un souci, et d’incertitude, on aurait bien voulu lui demander conseil. Il n’était pas question de lui demander conseil. Mais un moment passé auprès de sa force suffisait, toutes choses se trouvaient mises en place, et le conseil, sans être donné, sans un mot, sans une allusion, se trouvait reçu.

Ainsi du topo sur le disciple. La morale n’a pas pour fin de juger autrui. Quant à vos petits drames individuels, personne ne peut vous remplacer pour les régler. Ils sont situés dans une région encore à demi biologique où vous avez seul accès. Commencez par en sortir. Ne vous attardez pas. Gagnez un terrain où l’on pourra vous rejoindre.

L’insurgé du topo avait raison sans doute, mais il ne fallait pas qu’il crût avoir raison plus que de raison, restons sur le plan de Platon et n’envenimons pas un venin imaginaire. Qu’est-ce qui est imaginaire ici ? Non pas le sentiment ressenti, qui est d’ordre biologique, et très réel, mais le travail d’esprit qui lui donne une signification démesurée. Chacun doit savoir qu’il est déterminé par sa nature, mais rien n’est dit encore ; c’est ici au contraire que commence le métier d’homme, qui est de faire de nécessité vertu. La singularité de chacun est un fait, il n’y a pas de dignité dans les faits : la singularité ne mérite nulle complaisance. Que l’on se refuse à la condition de disciple, cela va de soi, à moins de n’avoir rien compris : il n’y a pas de quoi s’enorgueillir de ce refus. Ne pas oublier qu’on est élève. La classe serait une pétaudière si chacun n’en faisait qu’à sa tête. Pas de fantaisie. On n’accédera jamais à l’être si on se contente de suivre sa propre nature. C’est s’abandonner au sommeil animal que d’être trop docile à soi. Encore une fois, l’essence ne comporte pas une existence de droit divin.

La khâgne : un séminaire. On s’y trouvait sorti de l’enfance, presque à taille d’homme, suspendu entre les deux ; et encore préservé. L’âge venu de se colleter avec la nécessité un dernier sursis. Répit octroyé par une chance merveilleuse. Le bruit lointain du monde expire en arrivant. Les pressions de l’extérieur ne se faisaient pas encore trop écrasantes, ni les tentations trop insidieuses. On était tout exigence, tout intransigeance. L’esprit s’en donnait à cœur joie. « Vous ne serez jamais plus intelligents, disait Chartier, vous aurez vite fait de l’être moins. » La première rencontre avec la philo, celle du bac, alors que, las d’humanités sucraillées, on lui demandait tant, n’avait laissé qu’un arrière-goût amer. Voilà qu’avec une appétence redoublée par la déception on se voyait comblé. On n’était plus réduit à chipoter des contrefaçons : c’était la Terre promise, c’était la Manne.

On se réconciliait avec soi. L’imagination était un des grands thèmes du cours, et l’union de l’âme et du corps, que Chartier s’amusait parfois, au tableau, à désigner par des initiales, U. A. C., lesquelles prêtaient à des jeux de mots, qui détendaient. Grande affaire pour des garçons terriblement, douloureusement même, empêtrés de leur propre existence. Ce n’est pas un âge plaisant que celui où vient le sentiment de soi, alors que la conscience tarde. Voilà que tout se mettait en place, merveilleusement, les viscères et la raison pure ; au lieu de subir dans la passivité et dans l’affolement une bagarre éperdue du physique et du moral, on les voyait s’ordonner en un majestueux contrepoint, on entrait soi-même dans la danse, on dégustait d’amples cadences, on contemplait les lignes qui s’ébauchaient d’une figure de l’homme enfin digne de ce qu’on attendait, enfin pourvue de tant de traits dont on avait l’expérience et qu’ignorait l’imagerie officielle. Alors, en même temps qu’on accomplissait tant bien que mal, mais de son mieux, le métier d’écolier dans une classe difficile, on découvrait en soi la différence qu’il y a entre exister et être, on mesurait d’un regard réflexif le chemin parcouru, et on sentait gonfler la joie qui fait preuve.

Elève, disciple... En fait, tout élève non indifférent se comportait en disciple. Il le fallait bien. Puisqu’il y avait là un maître qui passait toutes les promesses du professeur. Puisque chacun se trouvait directement et personnellement concerné. Puisqu’il fallait bien lui rapporter ce sentiment d’accéder à l’être (si dérisoire, une fois de plus, qu’objectivement fût cet « être ») qui s’était formé par son action. Puisqu’il fallait bien qu’au sentiment du salut fît écho celui de la gratitude. Puisque aussi le temps n’était encore venu pour personne d’aller s’expliquer avec l’ordre des choses et jeter sa forme parmi les déterminations. Lancés au galop, une seule route ouverte : il fallait bien courir dans ce sens-là, et tous ensemble.

Du moins peu satisfaits, quelques-uns, de cette pauvre singerie. Ceux-là n’acceptaient pas qu’on l’appelât « le Maître », comme il fut d’usage quelque temps, ni même « l’Homme », comme firent d’autres générations. « L’Homme » était beau, mais plus juste qu’équitable ; trop solennel et tendu, avec un certain relent de cette importance qu’il s’appliqua toujours si bien à dégonfler. « Le Maître » : réservé à des grimauds parlant de l’instituteur (jamais personne du secondaire ne traita les instituteurs avec autant de considération), le mot eût convenu ; mais il convient aussi aux notaires, aux pontifes : trop d’ambiguïté ; et puis cette religieuse majuscule recèle en germe toute l’infidélité, la vénération toute pure a elle-même ses pièges. D’où sans doute le silence de ceux qui seraient si bien fondés à écrire sur lui. Comment écrire ? En disciples, pieusement ? Indigne. En style d’éloge ? Ridicule. D’homme à homme, comme égaux ? Sot. Confesser la dette ? Bel hommage ! Le vrai hommage eût été pour chacun de se remettre en l’état d’élève et de s’appliquer modestement à faire pour lui un topo. Trop tard. Quarante, cinquante, soixante ans, biologiquement ce n’est plus l’âge des topos. Ma foi, j’aurais mieux fait de me taire. Mais quoi ? Je voyais son oeil vif et clair, je sentais sur moi son regard non pas courroucé, non pas même réprobateur, mais simplement, mais imperturbablement lucide, j’aurais cru carotter une dissertation.

Lorsqu’il est mort, on a répété à satiété le mot de Maurois, qu’il était notre Socrate et notre Montaigne. Trop heureux, dans cette difficulté, d’avoir un guide à suivre, et aussi sûr. Cependant Montaigne et Socrate ont servi à couvrir une curieuse manœuvre en retraite : à épargner l’usage du mot philosophe. Comme s’il y avait de l’indécence à le proférer au-dessus d’une tombe ouverte. Ou bien comme s’il désignait une qualité si rare qu’on ne pouvait sans impropriété la reconnaître à Alain ; comme si entre un littérateur insultant et un philosophe démesuré on eût été tout aise de rencontrer un moyen terme inattaquable par la dignité, inattaquable par la modération. Étonnantes pudeurs. Comme si enfin la vraie signification du mot, qui réunit sagesse et savoir et qui remet en communication la science avec l’homme qui fait être la science, n’avait plus cours.

Un philosophe, parmi eux, c’est un employé de l’État, appointé pour enseigner à la jeunesse, dans un langage étrange, d’étranges choses, peu dangereuses d’ailleurs, et n’engageant pas, le bonhomme étant fonctionnaire. Alain, qui était cet homme, était évidemment un tout autre homme. De ce sens-là rien à tirer en effet.

Il y avait autrefois un autre type de philosophe, dont le propre était de se retirer, et, dans la retraite, de penser. Penser, c’était construire par l’esprit un vaste système ordonné, articulé, sans fissure, complet, chevillé de preuves, comportant obligatoirement la réfutation des systèmes antérieurs, inévitablement soumis lui-même à réfutation, néanmoins traité avec autant de considération que si sur l’homme, sur le monde et sur Dieu il eût apporté définitivement la vérité. Le philosophe de cette sorte, dont le dernier exemple classé est Bergson, se reconnaît au système. Et le véritable système philosophique se reconnaît à ceci qu’il peut être mis en résumés et, sous cette forme, enseigné dans les classes, où l’on s’exerce à le prouver d’abord, puis à le réfuter ; à quoi s’emploie le philosophe fonctionnaire, c’est là qu’il montre ses talents. Ils auraient volontiers crédité Alain d’un système, mais ils ont beau chercher, impossible de trouver en lui trace de système, hormis le Système des Beaux-Arts dont il a dit lui-même qu’il ne fallait pas entendre le nom comme on fait en saine doctrine. Bien pis, il a déclaré se désintéresser de tout système et tourner le dos à toute preuve. Et de sa répugnance il n’a même pas fait un système, puisque dans ses classes comme dans ses livres il a analysé le plus honnêtement du monde les systèmes de plusieurs philosophes à systèmes, qu’il vénérait jusqu’à refuser qu’on discutât d’eux un seul mot. Allez vous y reconnaître.

Certains ont espéré qu’avec l’aide du mot syncrétisme on allait s’y reconnaître. De syncrétisme on passerait à éclectisme, de là à Victor Cousin... Ils y auraient trouvé leur compte. Pas moyen. Dommage, dirent-ils. Mais ce Montaigne et ce Socrate, peu de gens savent ce qu’ils étaient, moins encore ce qu’Alain avait trouvé en eux, le mot amateur n’aura pas été prononcé, l’équivoque fera son chemin. Complot ? Non, bien sûr ; du moins sans propos délibéré ni conjuration expresse. Les complots de ce genre, s’il y a complot, sont faits plutôt d’omission, de plasticité, de facilité, d’assoupissement, de complaisance aux lignes de plus grande pente de la coutume et du confort. D’ailleurs le temps de la bagarre était passé depuis longtemps, Chartier est mort en paix avec l’Enseignement. Oui. N’empêche qu’il avait bien malmené les penseurs de Sorbonne et les philosophes de salon. Qu’il n’a jamais fait amende honorable. Qu’il lui eût fallu renier et son oeuvre et lui-même. Mauvais esprit jusqu’à l’impénitence finale. Bien léger qui l’oublie.

Il prétendait rendre à César ce qui est de César : ce serait d’un philosophe en effet. Mais il ne respectait ni titres ni grades ni places, rien ni personne. Il confessait n’avoir de sa vie respecté que Jules Lagneau : et c’était un philosophe. Si dévoué à la nature singulière qu’on eût cru qu’il voulait ramener toute la pensée au pensant : au point d’écrire une Histoire de mes Pensées, non point anecdotique, ne nous y trompons pas, destinée au contraire à achever ses pensées par leur propre histoire, c’est-à-dire à les soustraire à l’achèvement ; mais ne croyant pas à l’histoire, non plus qu’à l’inachevé ni au mouvant, et répétant qu’il n’y a qu’un fait de pensée, qui est la pensée ; au surplus imitant un Descartes qui introduit une philosophie systématique par un exposé de méthode, rien à dire, mais qui prélude à l’exposé de méthode par une autobiographie sans daigner dire par quel lien de nécessité il fait dépendre celui-là de celle-ci. Comme Montaigne, ce suspect, il recommandait l’art de décroire : un sceptique, donc (et nous le tenons, puisqu’on sait que le scepticisme n’est pas tenable) ; voilà qu’il se pose en homme de la foi absolue, allant par exemple jusqu’à remplacer toute démonstration existante et possible de la liberté par un acte de foi, et, de surcroît, lui si sarcastique envers la vénérable école pragmatique (qu’après tout nous lui eussions abandonnée, puisque nous l’avons réfutée, comme les autres), jusqu’à déclarer que le problème de la liberté ne comporte pas d’autre réponse que le raisonnement pragmatiste. Moraliste, certes, et des plus distingués, cela ne nous coûte guère ; mais voilà qu’on ne peut nier qu’il ne soit métaphysicien. Tout ce qu’il pense repose sur une doctrine de l’imagination : psychologue, donc, lui qui a tant médit des psychologues ; et voilà qu’il nous mène des pensées à la pensée, de la pensée à la Pensée, de l’esprit à l’Esprit universel, de la conscience de soi à la conscience de la conscience. Vous le laissez déterministe, vous le retrouvez dans la Volonté. Vous le perdez dans la dialectique, il reparaît en pleine poésie. Et jamais l’incrédule ne se détache de Spinoza, « Sentimus experimurque nos esse aeternos », « ...Cela signifie l’âme immortelle. J’entends immortelle dans cette vie-ci ; et je l’entends comme tout le monde. Et la preuve qu’elle est immortelle, c’est qu’elle ne cesse pas de mourir ; seulement elle le sait. » Mêlant tout, brouillant tout, voulant nous faire croire que c’est cela un philosophe, et nous réduisant en fin de compte à confesser au fond de nous-mêmes, piteusement, que si un philosophe n’est pas celui précisément qu’il était, ce n’est rien du tout.