> Espace Alain > Etudes sur Alain > Thierry Leterre — Série, logique et langage chez Alain

Dans la même rubrique

  • Thierry Leterre — Série, logique et langage chez Alain
    Prononcé à l’Institut Alain, La menuiserie, le 6 juin 1997
Une réflexion sur l’épistémologie d’Alain, dans le sillage des reflexions consacrées à cette thématique dans La Raison politique (PUF 2000) et dans la thèse doctorale de l’auteur (Alain et le problème du rationalisme, 1995).
- Voir Bricaweb, le site de Thierry Leterre
- Voir le blog de Thierry Leterre, L’Université à la première personne.

Avertissement

« Alinalia — le Site Alain » publie des cours, études et conférences sur Alain. Attention ! Tous ces textes sont soumis à un copyright strict, ils ne peuvent être reproduits, vendus, cités sans autorisation expresse des auteurs.

La notion de série est chez Alain d’abord une notion épistémologique, ou plus exactement elle forme pour l’oeuvre un paradigme épistémologique. En cela, elle pose un problème, car on n’a guère l’habitude d’associer la philosophie d’Alain à une réflexion sur les sciences, et on a encore moins l’habitude de lui reconnaître une quelconque importance, après les polémiques menées, semble-t-il à contre courant, contre les géométries non euclidiennes et la relativité einsteinienne. Mais peut-être est-ce l’occasion de reprendre la question en soulignant que ce paradigme épistémologique confine à un problème fondamental pour la philosophie, celui de l’ordre et tout particulièrement de l’ordre d’exhibition de son propre parcours. On peut montrer que chez Alain la série décrit la présence à soi de la pensée elle-même sous la forme de son propre autodéveloppement, puisque « peut-être ne pensons-nous jamais que par séries » comme Alain le note dans son étude sur Descartes. Encore faut-il interpréter la nuance du « peut-être ».

Le paradigme épistémologique

La série des sciences

L’épistémologie d’abord. Elle est concernée à un double titre, que résume un passage de l’étude sur Descartes :

L’ordre des sciences tel que Comte l’a conçu, Mathématique, Astronomie, Physique, Chimie, Biologie, Sociologie, est un exemple de série sans reproche à ce qu’il semble. Seulement il est rare qu’on trouve des séries suffisantes, on peut dire pleines, hors des recherches mathématiques.

Il faut donc comprendre que les sciences sont organisées selon une série, la « série célèbre de Comte » , et par ailleurs que « les recherches mathématiques » sont le lieu privilégié du développement sériel. Précisons encore : Alain replie la forme de sa description des sciences, dans ce qu’il faut bien appeler une classification des sciences, sur un caractère spécifique de la recherche mathématique, la capacité à produire des séries pleines (« sans reproche »). La série des sciences est donc le lieu où les séries sont capables d’une complétude absolue. C’est pourquoi les sciences sont classées dans une série parce que le propre de la démarche scientifique est de produire des séries. Un cours de 1929-1930 précise d’ailleurs cette idée en montrant toujours à partir de Descartes que l’activité scientifique est spécifiquement dédiée à la formation de séries :

La science a réussi à traduire le monde des apparences en un système de phénomènes bien liés et cela par l’ordre de la méthode cartésienne. Il faut mettre en série, ce qui permet 1° de faire des hypothèses et 2° de les vérifier par l’expérience

Je n’insisterai pas sur les thèses que soutient ici Alain ; remarquons au passage qu’il se situe bien à l’horizon des mêmes problèmes que Popper à la même époque, qui défend dans sa Logique de la découverte scientifique, la préséance de l’hypothèse, mais montre que la « vérificabilité » n’est pas la caractéristique d’une démarche scientifique. Je signale ce point pour relever que, quelle que soit l’opinion qu’on puisse avoir des polémiques d’Alain sur la relativité, à tout le moins il se pose bien les mêmes questions, il est bien dans le même débat que ses contemporains les plus reconnus dans le domaine épistémologique. Il est vrai tout aussi bien qu’il ne possède pas l’outillage conceptuel (et notamment logique) d’un Popper, mais à sa décharge, il faut dire qu’aucun de ses collègues français, pas plus Brunschvicg que Lalande, deux grands philosophes des sciences de l’époque ne le possède non plus à l’époque. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il est bien un homme de sa génération, avec ses limites, mais aussi ses qualités, parmi lesquelles il faut compter le fait qu’il ne s’est pas trompé de débat épistémologique, même si l’on peut lui reprocher d’avoir péché par présomption dans ses prises de position sur la relativité et les géométries non euclidiennes.

Il ne faut donc pas disqualifier le thème épistémologique de la série sous le prétexte qu’il se fonde sur la philosophie des sciences de Descartes, et celle, encore plus décriée de nos jours, de Comte. Ce point réglé, il reste à préciser ce qu’est une série, et surtout une série « sans reproche », avant d’expliquer ce qu’Alain peut trouver de si intéressant dans le thème sériel.

Le modèle de la série mathématique

Dans les Entretiens au bord de la mer, l’un des grands textes de la maturité, Alain a précisé son intérêt pour le thème de la série :

Donc, reprit le vieillard, nous devons considérer de plus près ces séries pleines où l’objet est construit d’après une loi de formation comme sont la suite des nombres entiers, les progressions par addition, par multiplication, par puissance, la suite géométrique, droite, parallèles, angles, cercle, la suite mécanique, mouvement uniforme, vitesse, vitesse de vitesse, et tant d’autres. Seulement au lieu de regarder à l’objet ainsi produit, tel que tables numériques ou musée de formes planes et solides, nous devons faire attention à l’idée elle-même, qui est l’invariable relation transportée d’un terme à l’autre et reconnue la même dans les différences.

Le vieillard est l’un des doubles d’Alain, avec le narrateur des Entretiens ; il représente la sagesse trouvée, il est le sophos qui mène l’entretien alors que le narrateur Alain demeure le philosophos, celui qui recherche la vérité. Il n’est donc pas indifférent que ce soit au vieillard d’exprimer l’importance du thème de la série. On voit que le modèle est clairement mathématique et physique par les exemples donnés (« la suite des nombres entiers, les progressions par addition, par multiplication, par puissance, la suite géométrique, droite, parallèles, angles, cercle, la suite mécanique, mouvement uniforme, vitesse, vitesse de vitesse, et tant d’autres »). La double référence à la mathématique et à la physique fait sens, car elle permet à Alain de saisir la série non pas simplement comme une technique conceptuelle (mathématique), mais bien comme une mathématisation du réel à travers les exemples de mécaniques, la vitesse etc. On notera par ailleurs c’est un point important de la philosophie des sciences d’Alain que la médiation est opérée par la géométrie, ce qui s’explique chez Alain par le fait, sur lequel il insiste à maintes reprises, que cette dernière est à la fois intégralement mathématisée (donc a priori) mais n’en décrit pas moins des entités qu’on peut rendre dans l’intuition (du moins pour la géométrie euclidienne, et c’est tout le problème).

Le débordement de l’épistémologie

Si maintenant l’on revient sur l’analyse du vieillard des Entretiens au bord de la mer, et sur ce qu’il souligne lui-même comme l’important (en prêtant « attention à l’idée », comme il le dit) il faut relever que le thème de la série introduit un ensemble de concepts philosophiques de première importance :

1. la question de la distinction des termes. 2. la question de la relation elle-même qui la sous-tend. 3. la question du même et de l’autre (la relation reconnue « la même dans les différences »).

Il faut aussi noter que sans équivoque l’aspect épistémologique est central mais non exclusif. Le vieillard le dit explicitement : il faut transposer la notion de série, qui se donne de manière pleinière dans les exemples mathématiques, en dépassant les objets produits, pour faire attention à « l’idée » dont on peut supposer qu’elle est transposable hors du champ proprement scientifique. ++++

Sérialité et idéalité

Idée et langage

On peut dire que pour Alain, une série est essentiellement une série de concepts, ou plutôt pour reprendre le terme préféré d’Alain, une série d’idées. C’est vrai dans la série des sciences, qui développe le concept des différentes sciences, mais c’est vrai aussi dans une des autres séries importantes que reprend Alain, la série « émotion, passion, sentiment ». Les termes, on le voit, ne se limitent pas à des identités mathématisables, il s’agit de tout autre chose. Pour comprendre donc ce que signifie la série, il faut admettre que l’épistémologique n’est présente qu’à titre d’analogie majeure, pour désigner un opérateur conceptuel plus général, qui vaut aussi bien pour l’explication des sciences que pour celle des sentiments...

Une « idée » pour Alain est une représentation permettant la saisie du monde. Une idée, en ce sens est toujours objective chez Alain, au sens où elle a toujours un objet, quand bien même cet objet n’est pas forcément celui qu’on croit (l’illusion). C’est peut-être aussi ce qui fait dire à Alain que nous pensons toujours par séries, et que « nos séries, en dehors des mathématiques, et peut-être même dans les mathématiques, sont toutes empiriques » . Laissons de côté la remarque sur les mathématiques, qui nous introduirait à la curieuse position d’une « expérience transcendantale » qui fait le fond de la réflexion d’Alain sur les mathématiques, et concentrons nous sur cette idée que nous pensons toujours par des séries qui tirent leur origine du monde empirique. Cela signifie assez que la position de la série n’est pas simplement épistémologique mais bien ontologique et se déploie à l’horizon d’une métaphysique.

Si nous admettons ce point, cela signifie que nos idées se présentent toujours comme telles de manière discrète, qu’elles ne forment pas un continu représentatif. On peut même ajouter que ceci est un des éléments fondateurs de la théorie alinienne de l’idée, dont l’acception dans l’alinisme est parfaitement définie, en dépit d’une polysémie apparente, et le rôle considérable. Au sens le plus général, une idée est une représentation intellectuelle, comme l’a fait valoir Jacques Brunschwig [1]relevant la compréhension alinienne du platonisme :

[L’idée] est ce par quoi quelque chose apparaît, et non pas un pur chaos. Ainsi l’idée, loi universelle qui rend la chose reconnaissable et réidentifiable à travers ses divers profils, est-elle « la substance même de l’objet ; non pas ce que le philosophe y suppose, mais ce que chacun y pense dès qu’il le perçoit » . Ici le discours sur Platon est indiscernable, ou presque, de ce qu’on appellerait scolairement l’exposé d’une théorie intellectualiste de la perception, qui est sans doute un héritage de Lagneau ; et l’on peut bien supposer que cet amalgame existait déjà dans l’enseignement de Lagneau, puisque Alain nous dit y avoir appris à ne voir les idées platoniciennes « jamais séparées, mais à l’oeuvre, et formant la substance même de ce monde »

Toutefois, à un autre niveau, l’analyse s’infléchit sur le contenu logique, ou du moins « linguistique » de l’idée. L’idée est une représentation essentiellement née du langage puisque c’est « dans le langage que se trouvent les idées » . Même l’interprétation de Platon va en ce sens puiqu’Alain note que « l’idée, ainsi que Platon l’a dit et redit, est saisie seulement par une suite de discours » . Toutefois, l’idée ne se réduit pas à un « fait de langage ». Dans une lettre à Halévy, il précise le terme en expliquant qu’il s’agit bien d’une « connaissance déterminée » :

Je me trompe lorsque j’annonce d’après des paroles que je me dis : je me trompe moins souvent lorsque j’annonce d’après des idées que j’ai, c’est-à-dire d’après des connaissances les plus déterminées que j’ai des hommes et des choses.

La différence entre les « paroles » et les « idées » comme « connaissances les plus déterminées » c’est le traitement d’un phénomène dont on vise l’explication. Il s’agit, comme Alain le note dans une autre lettre à Halévy d’« appliquer des idées » ce qui indique clairement leur rapport à l’expérience. C’est finalement ce dont rend compte la définition qu’il donne de l’idée dans Les Idées et les âges : « c’est l’inflexion imprimée au signe par la chose, c’est cela que nous appelons idée ». En d’autres termes, l’idée désigne une procédure de validation d’un énoncé. En somme, l’idée est un « acte de pensée » exprimé par des mots, démenti par l’expérience lorsqu’il en est trop éloigné, confirmé plus ou moins bien, dans les cas les plus heureux. Elle possède donc une dimension logique et ne représente pas seulement une forme de notre intelligence. Les deux aspects sont d’ailleurs réunis par le fait qu’Alain ne dit pas que l’idée est un discours, mais bien que nous ne pouvons l’exprimer que par un discours. L’idée prend le monde, mais ne se laisse prendre que dans le langage . Finalement, la définition de la série dans les Eléments de philosophie comme une « suite de mots bien ordonnés d’après leur sens usuel, c’est-à-dire de façon qu’on retrouve le même rapport de contenant à contenu, de supérieur à inférieur, de pensée à nature, entre un terme et son voisin » permet d’articuler à la rigueur le thème de la série et celui de l’idée, puisque celle-ci n’est autre chose que le sens usuel des mots.

Syntaxe et sémantique

On peut comprendre assez rapidement l’importance et même la nécessité de l’introduction du sériel dans les préoccupations d’Alain. En effet, le rapport de l’idée au monde est essentiellement, comme on dirait aujourd’hui, de type sémantique : il introduit explicitement un niveau de sens. Ce qui est alors laissé de côté, c’est justement la coordination entre ces actes sémantiques de désignation, en bref, ce qui est négligé c’est le rapport syntaxique qui peut opérer entre les différents « termes » sémantiques (les différentes idées). On retrouve d’ailleurs la transposition du problème platonicien de la liaison des Idées, et cela est parfaitement logique, puisque c’est du platonisme tout particulièrement que vient la théorie de l’idée selon Alain. A ce point, l’idée de série (car la série en ce sens est elle-même une idée) permet d’ajuster la conceptualisation en assurant la coordination entre les « actes » de l’entendement, ou, en termes platonicien, le « tissage » des idées, et cela, de deux manières.

1/ la thématique de l’idée n’implique pas à proprement parler la discursivité, c’est-à-dire la liaison extérieure entre des idées différentes. L’idée est essentiellement analytique chez Alain, elle permet de « déplier » les éléments contenus dans une réalité quelconque, de valider le contenu d’une représentation, et non de lier des représentations différentes.

Analyser est toute la force de l’esprit ; mais analyser c’est d’instant en instant choisir et refuser ; c’est penser comme on veut, et non point comme les choses voudraient -encore moins comme les hommes voudraient ; car ils aiment la vérité toute, et voudraient d’un seul mouvement l’embrasser toute.

Le début de la réflexion sur « l’Idée » hégélienne n’est d’ailleurs pas sans intérêt pour comprendre ce qu’Alain vise, même si l’on doit rapprocher avec précaution ce qu’Alain dit de Hegel et ce qu’il pense de sa propre doctrine.

L’Idée est le mot le plus fort du vocabulaire hégélien. L’Idée c’est la notion, c’est-à-dire la pensée, non plus discursive, mais formant d’elle-même ses attributs par un développement interne. Socrate courageux, ce n’est point un jugement qui rassemble deux termes étrangers ; c’est le sujet lui-même, Socrate, qui forme son jugement selon la notion. Mais, même dans Socrate, la notion n’est pas identique à l’objet, c’est-à-dire à Socrate de chair ; d’où le combat, la souffrance et la mort. L’idée, c’est la notion identique à l’objet...

L’hésitation sur les majuscules traduit peut-être le passage de « l’Idée » hégélienne à « l’idée » alinienne. Quoi qu’il en soit, elle correspond bien à ce qui est en place sous le mot « idée » chez Alain, le développement analytique d’un contenu de pensée, non une relation synthétique de termes distincts. Il est vrai qu’Alain semble hésiter sur le modèle logique mis en place. Au commentaire de Hegel, qui développe une logique des prédicats, s’oppose le commentaire de Platon qui se fonde apparemment sur une logique des propositions. On retrouve très nettement, et de manière assez fascinante, cette hésitation marquée dans la variation enregistrée par l’une des notes d’élève de l’un des derniers cours d’Alain à Henri IV, dont on doit l’édition à G. Kahn :

L’idée est une construction de l’esprit (par discours) selon son ordre propre, [selon l’ordre cartésien] dont nous voudrions retirer toute preuve d’apparence, en vue de surmonter les apparences.

Si l’on considère la variante retenue « selon son ordre propre », la réalité analytique de l’idée ne fait pas de doute : l’idée se constitue dans l’intériorité de sa référence à elle-même. En revanche, si l’on retient la variante « selon l’ordre cartésien », c’est-à-dire l’ordre des raisons, on est obligé de penser l’idée comme une construction de différentes étapes séparées. Tout se passe comme si deux élèves avaient marqué, par leur attention différente, la difficulté que rencontre Alain. A moins, que lui-même ne se soit repris. Il semble toutefois que la première version soit la plus pertinente ; elle correspond en effet à l’extrait suivant (dans l’ordre d’édition) :

L’idée est une construction de l’esprit qui à la fois se purifie selon l’ordre cartésien et s’étend vers la conquête du monde.

Purifiée « par l’ordre cartésien » l’idée est alors l’élément qui s’intègre dans l’ordre des raisons, et qui « s’étend » (c’est-à-dire se dépasse) dans l’expérience. Ici l’idée est nettement considérée comme une donnée élémentaire placée dans un ensemble conceptuel plus large. Dans tous les cas néanmoins, on peut distinguer un noyau conceptuel unique : l’idée correspond à une unité de discours logiquement liée, même si Alain demeure vague sur cette liaison et sur le modèle logique le plus approprié pour en rendre compte. La série est une manière de rendre compte des liaisons entre ces idées, en d’autres termes, elle assure la synthèse de ces réalités analytiques.

2/ une fois dépassées la simplicité et la séparation analytique de l’idée, la série intervient à une autre niveau, en fournissant un principe d’organisation rationnelle, c’est-à-dire homogène et rigoureux. Dans la série, les idées sont coordonnées d’une certaine manière, dont on peut rendre compte. On pourrait en effet imaginer des suites erratiques, c’est-à-dire une expérience non rationnelle d’un ordre aléatoire, et une synthèse des idées faite au hasard. Ce cas n’est d’ailleurs pas simplement une hypothèse. La doctrine y répond car il y a effectivement une expérience de la suite erratique d’idées, « compagnons ordinaires » mais sans rigueur, dans l’alinisme : ce sont la perception et l’imagination.

Car un chien même, ou une poule, reconnaît un ordre de choses, et attend, ou même cherche, le suivant après le précédent, qui n’est que le compagnon ordinaire, comme dit Hume. Et de ce que nous comptons ainsi, par la coutume de produire les mots dans un certain ordre, il ne faut point dire que cette image, écrite et comme gravée dans notre corps, est l’idée même. Bien mieux, l’ordre contemplé par les sens, et si aisément reconnu, soit en des grandeurs croissantes, soit en des sons, soit en des couleurs, ne donne encore qu’une image de l’ordre. (...) Peut-être ne pensons-nous jamais que par séries.

La pensée dont il s’agit dans le dernier membre de phrase est la pensée rationnelle, méthodique (le chapitre dont est extrait la citation est justement celui consacré à la méthode). Sérialité et organisation rationnelle sont donc intimement liées chez Alain car « penser par série » c’est penser rigoureusement, c’est-à-dire organiser de manière ordonnée notre compréhension. C’est donc constituer un ordre intellectuel, alors que spontanément « l’ordre contemplé par les sens », n’est qu’une image dont il faut rendre compte ou plutôt rendre raison, grâce à une série correctement ordonnée de principes.

La pluralité des ordres

On comprend alors ce qu’est une série « pleine » ou « sans reproche » : c’est une série qui épuise rationnellement un phénomène donné (par exemple le phénomène scientifique). Mais justement, il est clair pour Alain, que le monde dépasse précisément toute représentation et que ce dépassement (cette transcendance) est justement ce qui fait le monde. Autrement dit, la thématique de la série implique que nous n’avons accès pour ainsi dire qu’à une rationalité régionale. Bien plus : une série peut se parcourir en plusieurs sens, et c’est pourquoi Alain varie dans sa présentation de la série des sciences. Il lui arrive de placer en premier lieu l’astronomie ou de rappeler une autre série possible, celle de Descartes, « l’immense série, Mathématique, Physique, Passions de l’âme ». Ce n’est pas pour Alain une manière de battre les buissons de sa culture philosophique. Il s’agit plutôt de prendre garde au fait qu’une série en elle-même n’est que le parcours d’un ordre, un parmi d’autres qui épuisent d’une autre manière le même phénomène. L’ordre est donc pluriel :

Et je ne dirai pas qu’il n’y ait qu’un ordre ; c’est que je n’en sais rien ; comme l’ordre de la ligne droite à l’angle, au triangle, au cercle, aux polygones, rien ne dit qu’il soit absolument le meilleur jusqu’au détail ; car il y a du jugement et non pas seulement du raisonnement dans cette suite ; et c’est ici sans doute qu’il faudrait dire que si l’esprit était conduit en de telles séries, l’esprit ne serait plus esprit.

Ce qu’Alain entend par « ordre » « mot bien riche » qui « a plusieurs sens » n’est nulle part défini dans l’oeuvre, sauf en son acception politique, où il reprend Comte . Le sens apparaît pourtant assez clairement lorsqu’il aborde la question de la pluralité des ordres, dans Histoire de mes pensées ou les Entretiens au bord de la mer. Un ordre, c’est un ensemble de phénomènes (au sens le plus large du terme) relié par une logique (Alain dit, dans Histoire de mes pensées, par une « dialectique » qui « construit » des idées) repérable qui le définit. Cette définition est d’ailleurs celle que Lachelier propose à la discussion dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie : « succession régulière de termes (...) fondée sur une Idée (platonicienne) [qui] fait toujours une sorte de tout des choses ordonnées » .

On voit que Lachelier propose une analyse proche de celle qui définit la série chez Alain, à ceci près et c’est tout l’enjeu philosophique que chez Alain l’idée est à l’intérieur de l’ordre et non au-dessus comme sa « raison » (pour ainsi dire). Parodi, dans la même discussion, relève la notion proche de « relation intelligible ». S’il faut relever ces définitions, c’est qu’elles pointent à l’évidence que l’apparition de la question de l’ordre chez Alain n’est en rien dû au hasard car elle n’est pas un souci particulier de tel ou tel philosophe mais la manifestation d’une préoccupation d’ensemble chez les « philosophes de la République ». L’entrée « ordre » du Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande,, ce monument intellectuel d’une époque philosophique, ne laisse aucun doute sur le caractère central du problème de l’ordre dans le contexte du temps.

Ordre : (...) L’une des idées fondamentales de l’intelligence. On n’en peut donner de définition qui la rende plus claire .

La référence qui s’impose alors, comme chez Alain, est celle du comtisme. Mais les autres renvois sont intéressants : Cournot, Bergson, Couturat sont cités, symboles de la modernité, et même de la contemporanéité (pour Bergson et Couturat) de la question alors que Kant, l’un des grands inspirateurs du Vocabulaire n’arrive, symptomatiquement, qu’en quatrième position ; cette hiérarchie indique suffisamment que le problème de l’ordre se traite d’abord entre modernes et renvoie seulement ensuite à la tradition. La valorisation du thème de l’ordre chez Alain se présente donc comme une tendance d’époque et n’est pas isolable de cet ensemble intellectuel. Mais l’introduction du problème de la pluralité dans le traitement de l’ordre ne l’est pas plus. Les pensées notables de la période républicaine se fondent toutes, d’une manière ou d’une autre, sur l’idée d’une pluralité des niveaux d’analyse, ou des séquences de vérité.

Mais ce qu’ajoute Alain, c’est que justement il n’y a pas d’objectivation dans ses séries (et cela est remarquable) de la raison, de ce que Parodi appelle « la relation intelligible ». Et l’on comprend bien pourquoi. Pour Alain, l’ordre pose clairement le problème de la syntaxe et de la sémantique, alors que si l’on reprend les thèses de Lachelier ou Parodi, on est condamné à hiérarchiser des sémantiques, mais non à sortir de la logique sémantique. Autrement dit, ce à quoi Alain est sensible, sans pouvoir totalement s’en justifier, c’est que la syntaxe qui ordonne les termes d’une série (la relation d’ordre) n’est pas descriptible par elle-même. Evidemment, cela est plus clair pour nous, aujourd’hui, qui comprenons que ce sur quoi bute Alain, ce n’est rien autre chose que le problème de la théorie des types de Russell, dont nous pouvons d’ailleurs être sûr qu’Alain avait eu une connaissance au moins sommaire, puisque l’article de Russell avait été traduit dans la Revue de métaphysique et de morale. Alain ne s’en explique pas pour lui-même. Mais un article anonyme permet de montrer que le rapport entre logique et série ainsi que l’absence d’explication sur ce rapport a été perceptible par le public d’Alain :

A l’ordre des preuves et des raisons [Alain] opposait, avec une détermination farouche, une méthode de réflexion et de composition fondée sur les séries. Elle lui venait de Comte, « un des rares hommes qui aient pensé par séries, appliquant ainsi la nouvelle logique, bien différente de l’ancien syllogisme » ; il y a fait maintes allusions, sans jamais, que je sache, s’en expliquer à fond : mais, à force de la considérer et d’en développer les implications, et dans ses écrits aussi bien que dans son enseignement, il l’avait poussée, en suivant sa propre forme, fort loin.

En fait on peut situer assez bien la limite de la question de la série chez Alain : elle aura été pensée contre la logique alors même que la logique moderne permettrait d’en donner une explication satisfaisante, « bien différente de l’ancien syllogisme ». C’est une limite objective, ce n’est pas un reproche (un de plus !) qu’on doive adresser à Alain. Rien en France ne pouvait lui laisser supposer le développement de la logique moderne, ni même lui en donner une idée précise. Du moins peut-on être sûr qu’il fut un homme de son temps, lucide, et doué d’une intuition exceptionnelle. Si elle ne s’accomplit pas dans la logique, elle permet la consitution de cette autre logique au-delà de la logique, qui est la philosophie elle-même.

La pluralité des ordres, le fait qu’aucune série ne s’impose définitivement comme la bonne, sauf peut-être dans les mathématiques (même la série de Comte n’est qu’un « exemple ») est fondamentale dans la définition de l’ordre philosophique selon Alain. Cet ordre est dépourvu de bonne perspective, de perspective définitive l’équivalent de ce qui figure chez Hegel comme le savoir absolu et chez Comte comme le point de vue sociologique. Cette condition de l’ordre philosophique n’est toutefois pas simplement la condition intellectuelle de l’exercice du philosopher. C’est la marque de sa coïncidence ontologique avec le monde lui-même : il n’y a pas d’ordre philosophique unique parce qu’il n’y a pas d’ordre unique dans le monde non plus. C’est là le sens de la remarque des Entretiens au bord de la mer, « il n’y a pas de raison ». Dans les Eléments de philosophie Alain, parmi les sens qu’il donne au mot raison signale celui de « raison d’une progression », c’est-à-dire le rapport fixe entre deux quantités dans une série mathématique. Une fois la raison de la progression déterminée, ainsi que son premier terme, on peut trouver n’importe quel terme de la série. Dans un ordre causal, au sens des Entretiens au bord de la mer donc, définir une raison serait trouver une loi de causalité fixe qui permette d’expliquer toute chose de manière unifiée. Ici l’on trouve l’écho de l’aphorisme de Lagneau qu’Alain souligne dans les Souvenirs concernant Jules Lagneau : « il n’y a qu’une vérité absolue, c’est qu’il n’y a pas de vérité absolue ». Il faut comprendre qu’il n’y a pas de point de vue autorisant l’éclosion d’une intelligibilité totalisante.

Notes :

[1] in Alain lecteur des philosophes