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Espace Maurice SAVIN

Textes - Sommaire

 

Maurice SAVIN, par Robert Bourgne

(Préface du volume Maurice SAVIN, Autour d'Alain, extraits de journal, préface, Institut Alain, 2005)

Maurice Savin fut bien autre chose qu'un témoin. Alain fut l'accident essentiel de sa vie, ce qui est sans doute le fait par excellence de la filiation spirituelle. Mélange de hasard, d'élection et de différence.

Lorsque dans la salle d'hypokhâgne du lycée Henri IV j'entendis pour la première fois cet homme court, le regard jaillissant des lunettes à verres ronds comme de hublots cerclés de noir, ainsi qu'on les portait au temps de Marcel Achard, joues longues, bouche sensuelle, cet homme qui n'était plus qu'une voix, je vis Achille et les héros de l'Iliade courir dans la salle de la classe. La parole de Maurice Savin avait une puissance visionnaire ; ce n'était point l'éloquence qui persuadait mais qui prodiguait la jubilation de réveiller les idées et de les dégourdir ; elle délivrait une attention qui rebondissait sur elle-même.

Achille disparu dans un tourbillon de poussière, c'était Thalès qui inventait le monde, et d'autres mondes encore avec l'indéfini d'Anaximandre, et Anaximène, le doigt en l'air, faisant naître chaud et le froid du même souffle. J'assistais, spectateur émerveillé et incrédule. J'étais venu dans l'hypokhâgne du lycée Henri IV, en transfuge de l'hypotaupe de Saint-Louis, parce que j'avais découvert la philosophie dans une des deux classes de Mathématiques élémentaires du collège Stanislas, où l'enseignait un jeune prêtre, que l'on disait ami des existentialistes, Henri Duméry. Or voilà que la philosophie s'ouvrait à toute la littérature et communiquait avec le mythe. Mon enthousiasme allait croissant ; je remplissais des cahiers de notes, je lisais pour la première fois ceux que l'on nommait " les présocratiques ", dans un petit volume de Voilquin, puis l'Apologie de Socrate, le Banquet, etc.

Notre professeur n'enseignait pas le respect ni la vénération, mais il parlait si fortement des grands auteurs que cela balayait les objections. La mode alors n'allait pas aux débats. Dans ces cours de deux heures au long d'un monologue sans pause, l'affaire n'était pas de s'accorder les uns les autres, mais de s'entendre avec soi-même sur ce qui s'énonçait dans l'auteur que l'on étudiait. Il n'était jamais temps de réfuter ; l'affaire était de comprendre à loisir ; car l'objection n'était rien d'autre que l'opposition de la pensée à elle-même pour se conquérir et pénétrer son objet. Je connus alors dans le jeu des images - où je déchiffrai bien plus tard un fort subtil schématisme -, et allégé par l'esprit de la comédie, ce qui m'apparut plus tard comme la marche réflexive. Maurice Savin avait un art incomparable pour développer toutes les ressources de la rhétorique sans jamais laisser le discours se prendre à son propre effet et se donner comme preuve. Cette distance qu'il maintenait séduisait les naïfs comme j'étais, quoiqu'elle fût suspecte aux ambitieux. Le major de cette hypokhâgne était un ancien élève du lycée de Bucarest, qui reçut à la première dissertation la note qui consacrait sa supériorité. Au premier petit concours où les deux hypokhâgnes composaient ensemble, le sujet fut : " Lumière naturelle et inclination naturelle ". J'étais trop peu instruit pour y reconnaître le langage cartésien, et je me contentai de dialoguer devant une fleur. Notre cacique, Pierre Hassner, remplissait feuilles sur feuilles. Au terme de l'épreuve Maurice Savin attendait derrière la chaire, il fit les appels d'usage, laissa le temps de se relire, et plus encore, mais enfin le cacique n'en finissait pas de se relire. Le professeur plia sa serviette et partit. Je pris les feuillets et courus après lui jusque dans la cour pour les lui remettre.

En cours Maurice Savin n'enseignait pas Alain, il me conseilla de lire les idées et les âges, ouvrage qui me sembla bien difficile ; en ce pays vallonné circonscrit par un horizon qui recule toujours, je ne parvenais pas à savoir où j'étais. Il me fallait un commencement, une entrée. C'est dans les Souvenirs concernant Jules Lagneau que je la trouvai plus tard. Le monde n'a pas commencement ; c'est l'esprit qui commence. Maurice Savin avait une bonne fois déposé devant Alain toute prétention d'être si peu que ce fût le maître qu'il était pourtant à nos yeux. J'appris de lui que le commencement ne cesse de recommencer. Ce qui guérit de toute hâte et vous dépouille de toute ambition.

Textes

Aristophane fantassin. Les Temps modernes, octobre 1949 (RTF - PDF)
Psychanalyse de Phèdre (fantaisie). La Table ronde, n°108, décembre 1956, pp.169-177. (PDF - RTF)
Qui-dit-vrai, conte persan - Mercure de France, 1126, juin 1957 (PDF - RTF)
Sur le chemin des dunes, avec Alain. La Table ronde, janvier 1959. (PDF - RTF)