accueil

Questions - réponses : l'espace des scolaires et des étudiants

Accueil Textes "Je puis vouloir une éclipse..."
Question

11 / 04 / 2004

Bonjour,

Professeur de Lettres en lycée, j'ai un petit problème de références à propos d'un texte d'Alain (copié à la suite de mon mesage) qui a été donné au baccalauréat de philosophie il y a quelques années. On le trouve sur Internet avec la référence suivante : Propos sur l'Education chapitre 24. Le texte du chapitre en question ne correspond pas et je n'ai pas trouvé trace de ces lignes dans l'ensemble du volume. Pouvez-vous m'aider à les repérer dans l'oeuvre d'Alain?
Merci pour l'attention que vous porterez à mon message.


"Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D'où je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes soeurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour, de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord."

Réponse

Le texte que vous citez est extrait d'un Propos de 1912, le Propos d'un Normand 2337, du 11 août 1912. Ce propos était classé par Marie-Monique Morre-Lambelin dans la catégorie "Vénus". Il fut repris deux fois en recueil : la première fois dans le volume de Propos d'Alain, NRF, 1920, I, CXVII, pp. 161-162, la seconde fois dans Propos d'un normand, I, Gallimard, 1952, Propos CXX, pp. 226-228. Il ne figure effectivement pas dans les Propos sur l'éducation.

Bien à vous,

E. Blondel

Texte intégral :

"On croit, dit le Moraliste, trop aisément ce que l'on désire. Tout amour vit d'illusions. Le feu du cœur colore toutes choses ; l'aimée a toutes les vertus ; elle comprend tout. Grâce, Poésie, Bonté, Sagesse, furent les fées de son berceau. Pareillement l'ami du peuple croit aisément que le peuple est juste et bon. Et c'est par le même mécanisme que le cœur religieux croit que Dieu est, par la peine qu'il sentirait s'il croyait que Dieu n'est pas. Ainsi pour tout. On n'agirait point, on ne vivrait point sans cela. La vérité jette une lumière crue, trop vive pour la plante humaine. Respectons les erreurs d'autrui.

- Mais, dit le Sage, on parle bien vite d'erreur, il me semble. Il y a, je le sais, des cas innombrables où notre amour ne change rien. Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D'où je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour, de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est incapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j'aime des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Il faut donner d'abord.

- Et voilà, dit le Sociologue, par quelles expériences on a été conduit à croire que la prière, qui n'est qu'une grande confiance, peut changer l'ordre des choses. Car c'est vrai pour les choses humaines ; mais à l'origine ils prenaient toutes choses pour des choses humaines. Et il est toujours vrai que celui qui veut croire en Dieu se change lui-même, jusqu'à n'en plus jamais douter ; il est vrai que la grâce lui vient s'il la demande comme il faut. Mais les miracles du cœur humain ne changent que le cœur humain. Vos prières n'avanceront point l'éclipse, et ne feront point que Dieu soit. Seulement on constate qu'il n'y a pas éclipse ; on ne constate pas que Dieu n'est pas. Voilà pourquoi les religions sont fortes."

Alain - 11 août 1912