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Questions - réponses : l'espace des scolaires et des étudiants

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Question

Bonjour ! Je me nomme Awa, je suis en Terminale L (...). J'ai lu et relu ce texte sans le comprendre et l'expliquer. Pourrez-vous m'aider ?

28/02/2004

"Penser n'est pas croire. Peu de gens comprennent cela. Presque tous, et ceux-là même qui semblent débarrassés de toute religion, cherchent dans les sciences quelque chose qu'ils puissent croire. Ils s'accrochent aux idées avec une espèce de fureur ; et si quelqu'un veut les leur enlever, ils sont prêts à mordre. (...) Lorsque l'on croit, l'estomac s'en mêle et tout le corps est raidi. Le croyant est comme le lierre sur l'arbre. Penser, c'est tout fait autre chose. On pourrait dire : penser, c'est inventer sans croire.

Imaginez un noble physicien, qui a observé longtemps les corps gazeux, les a chauffés, refroidis, comprimés, raréfiés. Il en vient à concevoir que les gaz sont faits de milliers de projectiles très petits qui sont lancés vivement dans toutes les directions et viennent bombarder les parois du récipient. Là-dessus le voilà qui définit, qui calcule ; le voilà qui démonte et remonte son gaz parfait, comme un horloger ferait pour une montre. Eh bien, je ne crois pas du tout que cet homme ressemble un chasseur qui guette une proie. Je le vois souriant, et jouant avec sa théorie ; je le vois travaillant sans fièvre et recevant les objections comme des amies ; tout prêt à changer ses définitions si l'expérience ne les vérifie pas, et cela très simplement, sans gestes de mélodrame. Si vous lui demandez Croyez-vous que les gaz soient ainsi ? il répondra : Je ne crois pas qu'ils soient ainsi ; je pense qu'ils sont ainsi."

Réponse

Ce texte oppose évidemment penser et croire, pensée et croyance. Et si je veux structurer cet extrait, il est clair que sa première partie se concentre sur la croyance, la seconde sur ce que c'est que "penser".

Croire

Ce qui peut sembler d'emblée curieux, c'est qu'Alain prend comme exemple de croyance ce que "presque tous" vont chercher dans les "sciences". Or les sciences ne nous paraissent pas être le lieu de la croyance, mais bien de la recherche d'un savoir dégagé de la croyance, qui s'oppose à elle, et qui a, plus qu'elle, la valeur ou la dignité de la "pensée". Remarquons tout de même qu'Alain ne pense pas ici aux scientifiques, mais à ce que "presque tous" (le public, le profane, le non-scientifique) vont chercher "dans les sciences", c'est-à-dire, réfléchissez-y, dans un discours qui se présente (au profane, qui n'en maîtrise pas le détail) comme ayant une autorité absolue, et qui par là me dispense précisément de penser. "C'est ainsi", "c'est scientifique" : cela achève toute discussion. Est-ce légitime ? Peut-être, si on sait ce qu'on dit, si on connaît le sens des mots que l'on emploie ; mais qui a le bagage scientifique suffisant pour comprendre ce que les sciences nous énoncent comme leurs résultats ?

On reçoit donc les sciences comme une sorte de révélation qui nous dispense de penser : c'est une forme de croyance. Mais pourquoi allons-nous chercher cela ? C'est qu'il y a plus encore dans ce terme de croyance : il y a une puissance d'attachement : "ils s'attachent aux idées avec une sorte de fureur", etc.
En un sens, pourrait-on dire, nos "connaissances" scientifiques n'ont peut-être pas même le droit au titre, somme toute noble, d'"idées" (ce à quoi revient, si vous lisez bien, ce que je vous expliquais dans le paragraphe précédent). Pourquoi Alain emploie-t-il alors le terme, qui revient à gommer la différence entre nos croyances aveugles et nos croyances fondées en raison ? N'y a-t-il aucune différence entre croire que l'univers est courbe (ce que je ne comprends pas) et que (a+b)² = a²+2ab+b², ce que je me souviens avoir démontré ? Evidemment si. Mais Alain insiste ici sur le fait que croire, c'est entretenir un certain rapport à une idée (vraie ou fausse, fondée ou non en raison, peu importe ici) : y tenir, s'y accrocher, ne pas, pour garder son registre, "en démordre". Et si la science s'y prête, c'est que l'autorité qu'on lui prête semble justifier notre fureur de croire.
Si ce que je crois est discutable, on me demandera raison de ma croyance. Si je crois que Dieu existe, on me demandera pourquoi, et comme je ne pourrai pas donner d'arguments suffisants, il me faudra reconnaître que ma croyance est un choix, ou moins qu'un choix, un parti-pris qui ne s'avoue pas tel, un préjugé, qu'en tous cas elle ne s'impose pas absolument, qu'elle peut donc être mise en cause, y compris par moi, et que je ne suis donc pas par avance dispensé d'y réfléchir. Mais si je dis que je crois que l'univers est courbe, à celui qui me demande pourquoi je crois cela, et même ce que cela veut dire, je pourrai répondre "c'est scientifique", et cela me dispense de penser. Heureuse croyance.

Ce que met donc en évidence ce premier paragraphe, c'est qu'il y a en nous un désir de croire, viscéral ("l'estomac s'en mêle"), qui est en même temps un refus viscéral de la pensée. On voit en quoi la fascination pour les sciences illustre cela, et met en évidence l'opposition entre croyance et pensée, qu'il s'agit maintenant de préciser en son second terme.

Penser

Penser, c'est donc ne pas adhérer, ne pas tenir à, ne pas croire. "Inventer sans croire". Qu'est-ce que cela veut dire ?

L'exemple est encore scientifique, mais ici il s'agit du physicien, c'est-à-dire de celui qui fait la science ; et on devine que ce qu'il faut montrer, c'est que pour faire la science, pour penser scientifiquement, il s'agit, en un sens, de ne pas croire en la science.

De quoi est-il question ? Le savant a accumulé un certain nombre d'expériences (il a "observé (...), raréfiés"). Ces expériences lui suggèrent une hypothèse : et notez bien que l'hypothèse est inventée, puisqu'elle ne se réduit pas à ce qu'il a observé, mais constitue une idée qui est un principe d'explication de ce qu'il a observé. Cette idée est donc une pensée, ce que reprend la dernière phrase : "je pense qu'ils sont ainsi".

Précisons. L'opposition qui travaille dans ce que je dis ici, c'est l'opposition entre voir et penser. Je vois le mouvement du soleil, mais je peux penser, soit que le soleil tourne autour de la terre, soit que la terre tourne sur elle-même : deux pensées qui m'expliquent ce que je vois, dont l'une (la première, hélas), m'est peut-être plus naturelle que l'autre, mais qui n'en constituent pas moins deux pensées, c'est-à-dire deux manières de m'expliquer l'apparence, deux hypothèses, si l'on veut, et qui sont mon oeuvre, mon "invention". Premier sens de cette image, qui est que le savant ne guette pas son idée comme un chasseur guette une proie ; la proie vient par définition de l'extérieur, et quand elle veut ; c'est attendre le miracle, comme le candidat au baccalauréat de philosophie guette l'inspiration : le savant n'attend pas que l'idée surgisse. Il la forme, et il sait bien qu'elle lui vient de son effort pour la former.

Faites attention que dans la dernière phrase de votre texte, "penser" ne s'oppose pas à "voir" mais à "croire". Je ne me sers de l'opposition ci-dessus que pour attirer votre attention sur ce surgissement de l'idée d'hypothèse, liée à celle de pensée et d'invention.

Je reprends donc. Mon savant a donc forgé, inventé une idée : l'idée que "les gaz sont faits de milliers de projectiles très petits, etc." Et on a dit que croire, c'était entretenir un certain rapport à une idée (y tenir, ne pas en démordre, etc.). D'où la question : que fait un savant de son idée ? Y croit-il ou non ? Et vous pensez bien que non, puisque ce paragraphe a pour fonction d'opposer la pensée à la croyance. Deuxième sens de la référence à la proie, puisque la proie arrive toute faite, et que j'ai à la prendre telle qu'elle est, à la consommer ou à la cacher là où personne ne viendra me l'enlever, alors que l'hypothèse est outil, et outil indéfiniment remodelable, qui a même pour vocation d'être indéfiniment remodelée pour s'adapter à ce que je veux qu'elle me permette de saisir, à ce dont je veux qu'elle rende compte (l'apparence, toujours).

Alors, que fait le savant de son idée ? Il la teste. Il prévoit des expériences, qui devront donner tel ou tel résultat si son idée est juste ; si l'expérience ne coïncide pas avec ses prévisions, il va examiner si cet écart s'explique par des raisons extérieures, ou s'il peut tenir à la nécessité de modifier son hypothèse, ou de la préciser... Comment ce jeu serait-il possible s'il "tenait" à son idée, s'il y croyait ? Tout attachement, du moins toute adhésion (comme l'huître adhère au rocher, le lierre à l'arbre - qu'il étouffe d'ailleurs) à une idée nous empêche de travailler à en examiner la valeur. En d'autres termes, toute croyance nous empêche de penser, c'est-à-dire de tester, parce que nous tenons à notre idée ; d'inventer, puisque nous croyons que nos idées doivent suffire à expliquer l'apparence. Si je crois que la cause des guerres est la colère divine, à quoi bon réfléchir sur la cause des guerres et tenter de les empêcher ? Et si je crois "dur comme fer" que les causes des guerres sont dans les phénomènes macro-économiques (que de plus savants que moi ont mis en évidence, auxquels je ne comprends rien, mais eux doivent savoir), pourquoi me donner la peine d'y réfléchir ? Ou plutôt, étant donné que je ne veux surtout pas penser, quoi de plus commode que de m'en remettre à ces idées que je ne maîtrise pas, dont je reconnais à l'avance ne pas pouvoir être juge, et affirmer envers et contre tout que l'explication est là et nulle part ailleurs ?

Conclusion ?

Vous voyez qu'il y a deux dimensions dans ce texte : une opposition entre croire et penser, qui demande à être éclaircie, et qui n'est pas en soi discutable. On peut donner un autre sens aux mots ; l'essentiel est que ce qu'Alain oppose sous le nom de croyance à ce qu'il appelle pensée s'y oppose bien. Cette opposition bien décrite, il reste à réfléchir sur ce qu'elle semble révéler de nous-mêmes, à savoir un profond, viscéral refus de penser, qui est une dimension de l'homme, de l'homme actif, de l'homme qui veut être efficace (comme le chasseur qui guette une proie). Cette dimension active, ce rapport actif, intéressé aux choses et à soi fait partie de l'homme ; et il est quelquefois, souvent même, utile de ne pas penser. Mais il est capital de ne pas confondre ce rapport aux choses et à soi avec la pensée. En ce sens la pensée est bien refus de la croyance, "refus du refus", arrachement à un refus de penser primitif (je veux dire originel) que les professeurs de philosophie connaissent bien, et, reconnaissons-le, qui les menace autant qu'il s'exprime en leurs élèves. Car étaler son savoir, c'est encore y croire, et celui qui "dit ce qu'il sait" et y tient n'est pas encore en train de penser.

Cela ne vous fait pas un résumé. J'allais dire : j'en ai peur, mais c'est plutôt l'inverse. Je n'ai pas à résumer le texte pour vous, et j'espère que ce n'est pas ce que vous me demandiez. Ce que j'espère, c'est que ces remarques vous aideront à vous orienter dans un texte et à en mesurer les enjeux, et suscitera de nouvelles réflexions en vous, voire, vous mènera à me demander confirmation de ce que vous pensez avoir compris. Il est vrai que les textes d'Alain incitent à penser ; encore faut-il le vouloir. Si c'est votre but, je n'aurai pas perdu mon temps à vous répondre.

Bien à vous,

E.B.