Décès de Roger Gouze

Roger Gouze nous a quittés le 10 novembre dernier. Emmanuel Blondel l'avait visité à plusieurs reprises ces derniers mois, et il a pu prononcer ces quelques mots d'hommage lors de la cérémonie funèbre à Cluny.

Monsieur Gouze

Hommage prononcé lors de l'enterrement de Roger Gouze à Cluny, le 19 novembre 2005

Mesdames, messieurs, chers amis,
Au nom de tous les amis d'Alain,
Salut et fraternité.

J'apporte ici l'hommage de l'Association des Amis d'Alain, de l'Institut Alain, de l'Association des Amis du Musée Alain et de Mortagne, que Roger Gouze visita si souvent avec une disponibilité si parfaite. Je ne saurais faire un discours pour tous ces amis absents. Je ne peux, et c'est encore, je l'espère, ce que chacun pourrait faire de mieux, que vous présenter un témoignage, témoignage d'un tard venu, tant à Alain qu'à de telles rencontres.

Je n'aurai connu Roger Gouze que quelques mois. Tout avait commencé par une lettre, dans laquelle il s'excusait d'avoir négligé de payer sa cotisation à l'Association des Amis d'Alain, m'envoyait un chèque qui aurait couvert plus de dix ans d'adhésion, et se laissait aller à quelques souvenirs. J'apprenais ainsi qu'un des derniers élèves d'Alain, et non des plus anonymes, séjournait à l'hôpital des Invalides, où il se déclara rapidement, à ma demande, ravi de me recevoir.

Le sourire était le premier geste. Je n'ai vu Roger Gouze que dans son fauteuil, puis dans son lit, quand les difficultés du dernier été l'y reléguèrent pour finir. Même assis, il vous regardait comme de haut, avec une bienveillance malicieuse qui refusait le sérieux pour accueillir l'homme. On se sentait bien jeune, d'emblée, mais aussi souhaité, attendu. Il était évident qu'il remercierait le premier de la visite, comme si vous lui aviez fait le plus beau cadeau qu'il eût pu souhaiter.

Je le fis parler d'Alain, bien sûr. Il ne demandait que cela. Le magnétophone fut vite oublié. Le jeune lycéen découvrant l'homme sur les mêmes bancs que Julien Gracq, le jeune professeur créant la première maison de la culture à Grenoble, écrivant à Paris de petites scènes qu'un musicien peu connu nommé Honegger se hâtait de mettre en musique, l'aventure de l'Alliance française, Alain bien sûr, mais aussi Gide, Valéry, Bernanos, Mauriac, Georges Duhamel, et tous ces hommes et ces femmes, anonymes et illustres, dont il avait su convoquer, côtoyer et entretenir les énergies et les meilleures volontés, les petits combats avec les Importants, en particulier ceux de l'Académie Goncourt, tout défilait avec une délectation de gourmet satisfait de son long repas. Lors de ma dernière visite, il me dit : " Je me disais, tout de même, c'est extraordinaire, tous ces gens merveilleux dont j'ai croisé la route " ; et avant même que j'aie pu lui faire remarquer qu'il y avait sans doute été pour quelque chose, il tourna la tête vers moi pour ajouter dans un sourire : " Il faut dire que je n'ai jamais pu voir un homme intelligent sans que l'envie me prenne de me lier avec lui ".

Il m'avait parlé de François Mitterrand, bien sûr, comme d'autres de ces " grands hommes " qu'il avait côtoyés en Candide attentif, bienveillant, soucieux, fasciné par l'ombre comme la lumière. Jouant toujours, " citoyen contre les pouvoirs " ou mouche du coche alinienne face au politicien, cornac désabusé mais consciencieux d'un Georges Duhamel prématurément fossilisé par les honneurs (" Je veux que ce soit Gouze qui m'accompagne, disait Duhamel, il est gentil, lui, il me comprend… ") ; il semblait que sous son regard les hommes se fussent comme creusés, comme Alcibiade se creusait sous le regard de Socrate, perçu en sa beauté, mais aussi parfois en tout ce qui l'en détournait lui-même, jusqu'au vertige, jusqu'à la perte de soi. Grandeur toujours, et parfois misère. Le ton de Monsieur Gouze se faisait triste alors, sans rancœur jamais, à moins que l'âge n'ait émoussé, sinon les indignations, du moins le regard qui condamne. Toujours déçu, blessé par le spectacle de tous ces hommes qui n'osent pas croire en l'homme, triste alors, encore une fois, de ce qui lui apparaissait comme une désespérante désespérance, un gâchis quasi consenti, comme la décadence de sa chère Alliance, ou ce qu'il percevait du devenir de l'Éducation Nationale ; ici encore sans jugement abrupt, mais avec une inquiétude qui lui faisait dire : " Je crois que je ne suis pas si mécontent d'avoir à partir maintenant ".

La rencontre avec Alain avait bouleversé sa vie, comme celle de Jules Lagneau avait bouleversé celle d'Alain. A chaque fois, le choc faisait naître la majuscule. Ses élèves appelaient Alain : l'Homme. Et Alain avait écrit de son maître : " Seulement alors j'ai vu un Homme… C'était à moi de m'en arranger comme je pourrais ; mais faire que cela n'ait pas été, et que le reste ne soit pas comme rien à côté, c'est ce que je ne puis ". Ce que j'ai perçu dans les récits toujours souriants de Roger Gouze, c'est cette présence, pleine, qui était présence de l'Homme, du monde, et présence à soi pour chacun ; c'est qu'Alain l'a confirmé dans cette recherche active et confiante de l'humain, qui ne fit qu'un pour lui avec le travail de l'écriture, et le bonheur de faire vivre et rayonner la culture, en soi et au dehors. Le bonheur d'être soi, de sentir la présence de l'autre comme une promesse, et de pouvoir renvoyer, autant qu'on peut, et presque par gourmandise, chacun au déploiement de ce qu'il y a d'humanité en lui - il respirait cette leçon qui dut à peine être une leçon. La rencontre ne dut que le confirmer en lui-même. C'est d'ailleurs le souvenir de bien des anciens élèves. Mais cette leçon vous était d'emblée renvoyée quand vous pénétriez dans cette chambre où tous l'entouraient de soins, non comme on soigne un notable, mais comme on prend soin de ce qui vous redonne le sentiment du meilleur. Il m'avait parlé de ses parents et de sa région natale avec un regard qui faisait revivre les êtres chers. Il parlait comme Balzac écrit, faisant resurgir le monde et les hommes, regardant souvent un peu en l'air quand il cherchait le souvenir, levant les yeux vers ce front qui semblait contenir toute l'attention bienveillante qui l'avait peu à peu empli de souvenirs, tous souvenirs sauvés par la générosité. Tous les hommes sont grands si le regard les perçoit, et les sauve par eux-mêmes, et non par des idées générales. J'ai vu les photographies du vieil Alain, dont Maurice Savin et d'autres ont évoqué ce même accueil souriant, cette même fraternelle disponibilité, et jusqu'à ce fauteuil, dont Roger Gouze se demandait s'il n'était pas le dernier signe, excessif peut-être, de sa fidélité. J'ai retrouvé ce regard et la promesse de bonheur derrière, jusqu'aux derniers entretiens.

Perception, amour, action. Alain imposait le modèle, ou plutôt faisait miroiter l'évidence, et laissait à chacun la tâche d'en définir le mode. Il y avait aussi cette immense culture, ou ce sens redonné à la culture, perçue de même, vivifiée de même, non nécessaire absolument à qui sait percevoir, mais fascinante ainsi transfigurée. Le poème humain renvoyait indéfiniment à l'homme à poursuivre. Rien n'était étranger à rien. Toute culture vraie ramène au monde, le creuse à nouveau autour de nous, qui tendons peut-être toujours à le réduire à nos propres idées, à nos pauvres idées. Et la pensée (faut-il encore une majuscule ?) naît de ce retour, attentif et actif, car c'est tout un. Alain lui-même s'y jetait avec une fougue étonnante. Je relisais ces jours les textes rédigés de février 34 aux derniers propos de 1936, cette incroyable vitalité d'un homme déjà régulièrement jeté à terre par les rhumatismes, bientôt condamné au fauteuil roulant, animant pourtant le Comité de Vigilance, multipliant les chroniques, soutenant les revues de gauche (" pas d'ennemi à gauche ! "), dictant quand son poignet se refusait à tout. Bonheur de percevoir, devoir et bonheur d'agir, qui transcendait toutes les souffrances et bien des renoncements. Chacun sa manière. Roger Gouze refusa la politique, même celle-là, mais ne refusa pas de brasser l'homme, et souffrit de voir ce qu'il considérait comme son œuvre reprise ou gâtée par ceux qui semblaient craindre de s'y jeter avec la même confiance, préférant diriger de leur trou, ce qui est le dernier mot de l'Administrateur. Alain n'avait pas de dent assez féroce contre cette philosophie du trou, qu'il avait vue à l'œuvre pendant la première guerre. C'est ici que l'officier, qui dirige la charge de son trou, manifeste la vraie nature de l'Important. Je ne sais si Roger Gouze a, toute sa vie, tout refusé de l'Importance, comme il me racontait avoir refusé les décorations que François Mitterrand essaya malicieusement, et jusqu'au bout, de lui faire obtenir. Mais autant que je l'ai vu, il avait su profondément, définitivement tuer en lui-même le colonel.

De telles rencontres nous laissent tout à inventer. La disparition des anciens élèves d'Alain nous laisse toujours cette peine, de ne plus pouvoir goûter dans leur regard la force de ce qu'ils y avaient puisé. Je suis heureux d'avoir pu toucher du doigt un peu de cette force-là. Je crois que Roger Gouze aurait pu reprendre à son compte les lignes par lesquelles Alain achève l'évocation de sa rencontre avec Jules Lagneau : " Qu'en ai-je pu sauver ? Une mesure de grandeur ; aussi des parties de doctrine, inébranlables, et propres à donner assurance, sans développer trop l'orgueil, si naturel au fils de la Terre. Heureux si j'ai fait sentir à quelqu'un quelque chose de ce feu d'admirer, consolation pour tous, et vertu des forts ".

Il m'avait fait l'amitié de me confier quelques manuscrits, dont il espérait qu'ils pussent paraître un jour. Il semble que les éditeurs ne goûtent guère la sagesse de l'âge, et que cette douce voix d'honnête homme ne les touche que de bien loin, qu'elle évoque " La fin d'un Immortel " (récit de ses pérégrinations avec Georges Duhamel) ou Le bonheur de l'âge, titre du dernier volume de ses Mémoires. Mais on réédite Clessy-les-Vignes. Et surtout nous sommes ici, bien plus nombreux qu'il n'y paraît. Salut et fraternité donc. Quoi qu'il advienne, Monsieur Gouze aura bien semé et bien travaillé.

Emmanuel Blondel