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Yves Dorion

Alain et la théorie des idées dans les Entretiens au bord de la mer

(1998)
à Robert Bourgne
en vif souvenir
des leçons d'autrefois

Sommaire : L'entendement, fils de la mer - Géométrie d'entendement - Du mouvement - Physique d'entendement - La mécanique revisitée - Eloge du transformisme - Eloge du travail - De la liberté - Le vrai dieu.


Le vrai dieu (NEUVIEME ENTRETIEN)


Avant de se disperser, car c'est la fin de l'été, et sans pourtant abandonner leur position de bord de mer, les vacanciers se retournent vers la terre et achèvent leur conversation. Sans l'évocation de l'ordre humain elle eût été inachevée. Après l'ordre mathématique, physique, biologique, le moment est venu de considérer l'ordre politique. Mais il y a deux façons de le prendre selon qu'on a fait ou pas le détour d'entendement que constituent les précédents entretiens. "Nous avons contemplé la puissance nue, d'où nous avons retiré âme, préférence, décret, tout ce que l'esprit enfin y mettait de lui-même" (p 217). Il y a en effet maintenant un acquis: c'est que l'ordre n'est pas dans les choses. Et cela est de grande conséquence, puisque cela induit ce qu'on pourrait appeler un jansénisme politique, dont l'unique credo est le refus de l'idolâtrie, c'est à dire de l'absolutisme. Dans cette dernière rencontre les interlocuteurs se donnent pour mission de démêler l'esprit et la puissance politique.

Sur la terre "règne le Dieu politique, le Jupiter qui change de nom tous les mille ans" (p 214). Il y a un puissant contraste entre l'idée du changement et celle du millénaire. L'ordre de la terre s'oppose certes au chaos permanent de la mer et par là est susceptible de donner assise à un règne. Cependant l'opposition n'est qu'apparente, la terre elle aussi s'écoule et s'écroule, et le règne ne dure pas éternellement. Mille ans c'est beaucoup par rapport à la météo marine. Et pourtant, si élevé que soit le chiffre, il fixe un terme à ce qui prétendrait ne pas en avoir. Que se passe-t-il au terme de ce règne ? Un Dieu se substitue à un autre, mais c'est assez indifférent, il est toujours celui de l'ordre terrible. Et cela est vrai aussi du Dieu du christianisme. La terre n'est plus le pays des marins, c'est celui, non seulement des laboureurs, mais aussi des fantassins qu'on envoyait dans les combats les plus mortels, ceux d'où l'on ne revenait guère. C'est en Bretagne qu'il y a le plus grand nombre de noms sur les monuments au morts (parce qu'on n'en a pas élevé au Sénégal). Par soldats d'élite il faut entendre ceux qu'un verre de " gwin ru " fera sortir de la tranchée, chair à canon. L'aumônier militaire a donné sa bénédiction au massacre. On va analyser ce qu'est ce Jupiter, qui règne mille ans, pour qui les hommes se font tuer.

La vache Io, peut-être excitée par les taons, peut-être aussi par le souvenir de ce qui lui vaut la forme bovine, se met à courir dans le pré. Faut-il que Prométhée, enchaîné pour avoir enfreint l'ordre qui séparait les hommes des dieux, soit jaloux de cette liberté ? Elle est illusoire. Io galope dans la mesure où le lui permet son entrave. Si elle prétend mener sa course au-delà de la longueur de la corde, celle-ci se rappellera énergiquement à elle. Cependant feignant de n'être pas entravée, Io galope en rond ! Prométhée n'a pas grand chose à lui envier, sinon une illusion. Tous deux sont dans les mêmes liens, ceux que leur a imposés le même dieu tonnant. La vraie différence entre eux est que la vache conspire avec son geôlier pour ne pas voir sa corde, ou pour l'adorer, tandis que le maudit jamais ne l'oublie et jamais ne l'adore. Il est cependant lui-même ambigu. Car il est à la fois celui qui revendique l'esprit, la liberté du jugement, et celui qui non seulement va à la messe, mais "assommera très bien ceux qui n'y vont pas" (p 214). Dans l'ordre humain l'esprit n'est jamais seul, jamais pur, mais toujours associé à la puissance; les deux choses sont toujours mêlées. L'esprit ne se montre que sous un grand chapeau. Car l'homme souhaiterait que l'obéissance qu'il accorde à l'ordre politique fût pleinement justifiée, ce qui implique au-delà de sa nécessité sa divinité.

L'ordre politique s'achève donc en ordre divin. L'ordre politique en effet ne se contente pas d'être seulement politique. César est chef politique et militaire, il veut en outre être grand Pontife. Si Napoléon ne peut se faire lui-même grand Pontife, du moins veut-il faire de celui-ci un simple exécutant et montrer à tous qu'il en est ainsi. Car le pouvoir ne se contente pas d'être le pouvoir, il ne se contente pas d'être celui qui administre les choses. Il veut encore donner à croire qu'on ne peut les administre ni mieux ni autrement qu'il ne le fait. Parce que l'ordre serait dans les choses, l'ordre serait sacré et sacré aussi celui qui l'administre. La puissance est faite Dieu et l'on demande aux hommes non pas d'obéir, ils ne peuvent faire autrement, mais d'aimer le maître. Ce que les hommes pratiquent sous le nom de religion est un produit mixte. "Dieu est composé; composé de puissance et d'une autre grandeur" (p 216), c'est à dire de l'esprit, cette grandeur qui ne se mesure pas à l'autre. Deux messages se nouent pourtant l'un à l'autre dans la religion et l'autel de l'enfant Jésus est en même temps celui de Jupiter. Il est celui de la faiblesse et celui de la force. Il est celui de l'esprit et celui de César.

La vraie religion, une expression que le Traité théologico-politique a faite lourde de sens, exige de démêler la "mauvaise nouvelle" (p 215) dont sont porteurs les prêtres en même temps que de la bonne et d'opposer à la première son refus. C'est ce que fait le jansénisme. Ce courant, qui n'appartient pas à la Réforme, s'oppose aux jésuites sur les voies du salut. Ce qui peut sauver une âme ce ne sera pas la soumission aux autorités existantes, telle que l'exige par exemple Bossuet s'appuyant sur Saint Paul, ce seront ses actes et d'abord ses pensées. Mais peu importe le paradis, ce qu'il faut entendre par salut c'est la dignité de l'esprit. On ne peut pas s'étonner que le couvent de Port-Royal, haut lieu de la pensée qui refuse le respect au pouvoir, ait été rasé sur ordre de Louis XIV, et qu'on n'en ait pas laissé subsister pierre sur pierre. Le conflit était forcément inexpiable entre le roi qui voulait s'égaler à un dieu et l'esprit qui refusait d'adorer dans son Dieu la puissance. Toutefois la destruction par les troupes royales supposait la condamnation par l'Eglise romaine. Effectivement celle-ci, fidèle soutien des puissances parce que puissance elle-même, a logiquement déclaré hérétique le jansénisme.

Donc Pascal est hérétique, il n'en faut pas douter. Car il n'adore que ce qui est vraiment digne d'amour. Or il n'y a qu'une chose qui le soit, c'est l'esprit. On sait ce que Pascal doit au jansénisme et ce que le jansénisme doit à Pascal, ce qu'il en exprime lui-même. Ce ne sont pas seulement les Provinciales qui sont écrites contre les jésuites, fermes soutiens du trône et pas seulement du trône pontifical. Les Pensées aussi, qui devaient constituer une apologie de la religion chrétienne, formulent une énergique conception du rapport avec le divin, de laquelle sont exclues l'idolâtrie et toute forme de soumission à la puissance politique. Son Dieu n'est pas le Dieu de la puissance, celui qui mène les armées à la victoire, ni celui de la pompe qui mène les hommes dans les cérémonies et leur fait courber l'échine devant le trône. Ce n'est pas celui qui anéantit, avec ou sans fulgurations, les infidèles. C'est un Dieu beaucoup plus difficile à découvrir que celui qui s'exhibe dans les églises de la Contre-réforme avec leurs marbres et leurs ors. Le Dieu de Pascal est invisible "absolument faible et absolument proscrit" (p 220). Tout au plus l'aperçoit-on dans une crèche, c'est à dire dans une étable, avec pour courtisans le bœuf et l'âne. Pire encore on le voit sur la croix, sur l'instrument du supplice infamant. La crèche est l'image de la faiblesse, la croix celle de la proscription.

L'auteur n'est pas insensible à cette forme de religion. S'il ne va pas à la messe (p 221), il n'est pas pour autant ennemi de ceux qui y vont. Cela est remarquable et méritoire en France au début du vingtième siècle, où la séparation de l'Eglise et de l'Etat s'est faite dans la douleur et a exacerbé le sectarisme de tous les côtés. L'auteur ne cherche pas à choquer ceux qui croient sincèrement. C'est pourquoi il ne dit que sous cette forme euphémistique son irréligion totale: il faut en fait entendre par là qu'il ne croit absolument pas, qu'il est parfaitement athée. Mais cela ne le rend pas insensible pour autant à ce qui relève de l'homme, à ce qui exprime la forme de l'homme. Or c'est ce que fait la religion. La philosophie, comme elle gagne à prendre en considération ce que fait l'art, gagne aussi à méditer sur la religion. La philosophie doit être absolument libre de la théologie, mais sa liberté à l'égard de la religion ne signifie pas une hostilité.

S'il faut condamner de la religion ce qui est soutien à César, il convient en même temps de rendre hommage à ce qui en elle est le temple de l'esprit. Là-dessus, dans les Propos sur la religion, l'auteur est tout à fait élogieux. Il est remarquable, dit-il, qu'on se prosterne devant un tout petit enfant. Ce ne sont d'ailleurs pas seulement des bergers qui viennent lui témoigner leur adoration, mais selon la légende ce sont aussi des rois qui lui ont offert des cadeaux merveilleux. La question n'est pas de savoir si ce qui est raconté est vrai, ce qui est complètement indifférent, mais de savoir quel est l'objet de la religion populaire. Or c'est un fait que ce qui est honoré par elle c'est un tout petit enfant dénué de puissance, dénué de richesse, pourchassé même, puisqu'il devra fuir le massacre. Or ce que veut la religion ce n'est pas qu'on vénère l'enfance martyre. "Le petit Jésus" n'est qu'une image. Il représente symboliquement ce qui n'a ni force ni argent et qui doit cependant être reconnu souverain en chaque homme, l'esprit.

Il est non moins admirable qu'on s'agenouille devant un supplicié. C'est plus ordinairement à ceux qu'on mène au supplice qu'on demande de s'agenouiller, sur la voie du gibet, devant les puissances que leur conduite a offensées. Mais celui qui est mis en croix n'a offensé personne, sa conduite n'a pas renié les valeurs. Ou bien alors il faut dire que les valeurs reconnues ne sont pas les vraies et qu'il n'a accordé son respect qu'aux vraies. Ce n'est pas un assassin, ce n'est pas un proxénète, pas même un voleur qui est mené au Golgotha. Sciemment les Juifs ont demandé à Ponce Pilate, le gouverneur romain, de gracier pour la fête plutôt Barrabas que lui. Aussi la raison pour laquelle ils le mettent à mort est-elle fort claire : il méprise la religion des cérémonies officielles et des simagrées ostentatoires, il condamne l'hypocrisie des Pharisiens, "sépulcres blanchis", et il honore une valeur plus cachée, l'esprit qu'il reconnaît, à l'avance, en chaque homme, dans le plus misérable et dans la plus pécheresse.

L'habitude émousse l'attention aux choses les plus étonnantes. Il faut s'étonner du signe auquel s'annonce le christianisme, le signe de la croix. Ce n'est pas un sceptre, ce n'est pas une crosse, ce n'est pas une épée... signes de puissance. C'est une croix, signe de supplice et du plus infamant. Il y a toujours eu deux supplices, moyens d'exécution de la peine capitale. Aux gens de l'espèce supérieure, quand il fallait se débarrasser d'eux, ou faire un exemple, on tranchait la tête. L'exécution était publique, mais sitôt la mort acquise le corps était rendu à la famille. Au contraire le gibet, croix ou potence, est réservé aux gens de rien et permet de laisser le corps exposé, de longs jours, à la méditation de leurs semblables et à l'appétit des corbeaux. Pour rendre au signe de la croix toute sa force, il faut penser à ce que serait un signe de la potence! On en tirerait d'ailleurs exactement la même image que dit l'auteur, celle de l'angle droit. Par une fière décision de l'esprit, qui maintient contre vents et marées sa propre loi et l'impose aux éléments violents et amorphes, le signe coupe le monde en quatre parties égales, séparées par l'angle droit. Assurément on ne pense ordinairement pas à cela lorsqu'on fait le signe; il n'empêche. "Les hommes ont trouvé; il ne leur reste plus qu'à savoir ce qu'ils pensent" (p 218). Dans l'emploi des signes linguistiques aussi on dit plus qu'on ne croit dire. Les mots portent leur propre signification devant celui qui les profère.

L'intérêt que marque le philosophe pour le christianisme ne réside pas dans un commentaire érudit des dogmes que les croyants ignorent ou qui restent extérieurs à leur vie: trinité, eucharistie, résurrection, immaculée conception (personne ne sait ce que cela veut dire), et choses semblables; ni dans celui du culte qui se donne à l'église: on n'y va plus en dehors des mariages, des baptêmes et des enterrements. Son attention est celle d'un anthropologue pour une pratique dont le sens échappe aux observateurs superficiels. Il faut séjourner longtemps auprès des peuples qu'on prétend connaître afin d'en pénétrer la culture. Le philosophe n'a que faire des informations qu'il pourrait recueillir auprès des représentants officiels de l'Eglise, spécialistes patentés, elles n'expriment que leur propre savoir qui est coupé des pratiques réelles. Par contre il relève que le signe de la croix est partout, et pas seulement du fait des autorités, mais du fait de la volonté commune. Il remarque que dans toutes les familles à Noël on fait la crèche et qu'on apporte le plus grand soin à placer, non pas tant les bergers, dont l'absence est aussi inaperçue que fréquente, mais les rois mages devant l'enfant Jésus. Il voit bien encore que la vénération populaire pour Marie dépasse de loin celle de tous les autres saints, même réunis ! et qu'elle concurrence celle du Dieu officiel lui-même.

En analysant ces pratiques il n'y trouve ni superstition, ni fanatisme, mais au contraire un sens profondément positif. Cette religion populaire est autre chose que l'adoration de la puissance. Quoique cela échappe vraisemblablement à la plupart, cette inconscience est sans importance. Ce n'est pas parce qu'ils auront de belles idées que les hommes seront accessibles à la justice, à la charité ou à la pitié. C'est inversement parce qu'ils auront été conduits à ces vertus qu'ils accueilleront les belles idées. En outre l'alternative n'est pas entre le rationalisme et le christianisme, elle est entre celui-ci et la superstition ou le fanatisme. Aussi, quoiqu'il n'aille pas lui-même à la messe, le philosophe trouve-t-il bon que les autres y aillent. Quoiqu'il ne croie pas lui-même en Dieu, il trouve bon que les autres y croient. D'ailleurs aller à l'église comme le faisait son grand-père, en vidant quelques bouteilles au troquet d'en face, c'est aussi la pratique réelle du christianisme. A chacun sa place: si celle des femmes est à l'église, celle des hommes est au bistro. Ce n'est pas parce qu'on y joue aux cartes pendant les dévotions des femmes, mais parce que c'est là qu'on traite, âprement mais honnêtement, les affaires sérieuses le dimanche matin. C'est là, parce qu'elles exigent la reconnaissance de l'ordre, dont la présence est rendue manifeste par l'édifice et la prière des femmes à l'intérieur.

Cette observation ramène à l'autre composante de la religion. Elle exerce une puissance, elle est un instrument du pouvoir. C'est plus largement vers celui-ci qu'il faut se tourner pour aller jusqu'au bout de ce dernier Entretien. La politique de l'auteur est facile à comprendre, et moins facile à pratiquer. L'ordre exige obéissance et non respect, explique-t-il abondamment dans ses propos de Politique. Mais aussi bien la comparaison ici omniprésente du gouvernement avec l'art de la navigation mène à cette idée. Le pilote tient la main sur le gouvernail, il vainc les éléments en y obéissant. A chaque instant il assure à la fois la soumission de l'embarcation à la nature capable de la broyer, en quoi il ne fait qu'agir pour sa simple survie, et il assure son acheminement vers un port, c'est à dire la réalisation de ses desseins, des projets humains. L'Etat n'est qu'une plus grande embarcation. Il a la charge d'assurer la survie de la communauté et, s'il se peut, l'amélioration de son sort. Il faut que l'ordre règne. Mais la paix civile dans la famine ni n'a de sens pour personne, ni même n'existe. Elle n'est qu'un aspect de l'ordre et un aspect subordonné à l'autre, qui est la satisfaction des besoins.

Si l'on veut assurer la subsistance, il faut obéir. Car la réponse à la volonté de donner la nourriture, le vêtement, le logement, le transport, etc. passe par la prévoyance à l'égard de tout ce qui peut arriver. La première des choses qui peut arriver et qui arrive inévitablement c'est la succession des saisons. On connaît la fable de la Cigale et la fourmi:, elle exprime clairement l'idée de la nécessaire prévoyance. Toutefois d'un autre côté elle n'exprime pas la nécessité de s'unir. Or même dans les travaux qui sont prévisibles et prévus, comme la moisson, il faut rassembler les forces, parce qu'ils impliquent une course contre la montre; le temps est lui-même un élément naturel (je ne préjuge pas ici de ce qu'en dirait une analyse philosophique). Cependant il est vrai que face aux saisons, qui sont prévues dans leurs grands traits, chacun est renvoyé à ses propres responsabilités, bien plus que face aux cataclysmes. Les incendies, les orages, le gel, sans parler des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des raz de marée, plus fréquents sous d'autres cieux, sont toutes sortes de phénomènes naturels qui empêchent l'activité des hommes ou qui détruisent ses résultats. Comme on en sait seulement qu'ils peuvent survenir mais sans savoir quand, c'est une lutte d'urgence qui s'impose à chaque fois, qui requiert les forces de tous. Contre la nature déchaînée, mais est-elle jamais enchaînée ? il faut en quelque sorte se disposer en légions, s'armer et partir en guerre. Il y a là une organisation qui s'impose. Sans doute jusqu'à un certain point peut-elle être spontanée. Mais au-delà d'un niveau de développement déterminé des cités il est clair qu'elle relève de l'autorité politique.

D'elle aussi relève l'ordre, celui que l'on maintient. Si l'on veut assurer la sécurité, il faut obéir à la puissance politique. La paix peut être troublée par des interventions extérieures, auxquelles personne ne fait face avec ses seuls moyens. Le plus puissant des particuliers est incapable d'entretenir une armée susceptible de résister à une invasion. Tout au plus peut-il entretenir quelque milice qui le tienne à l'abri des agressions personnelles et des actes de brigandage. Mais ce qui est source de sécurité pour lui est cause d'insécurité pour les autres : cette milice ne pèse pas seulement sur les projets des assassins et des brigands, elle est un danger permanent pour les gens paisibles. Il y a ceux avec lesquels le maître se trouve en concurrence, il y a ceux que les gradés haïssent pour une raison ou une autre, aussi futile qu'on voudra, il y a ceux qui se trouvent en travers du chemin des simples miliciens. Il y a encore les règlements de compte entre bandes rivales. Une troupe chargée de la sécurité d'une personne privée est un danger permanent pour les autres. Il n'y a finalement pas de différence entre elle et ceux contre lesquels elle est censée protéger. La sûreté ne peut relever que de l'Etat. Il faudra donc une armée et une police, qui à leur tour donneront des ordres.

L'auteur accorde toutes ces bonnes raisons d'obéir. Mais il refuse d'accorder davantage, c'est à dire qu'il ne donnera pas de respect à la puissance. Quelques penseurs faibles s'imaginent que les rois voudraient bien que les hommes soient des bêtes, afin qu'ils ne soient pas tentés par la désobéissance. Cela ferait des Cités de simples troupeaux et des maîtres de simples bergers. Il faut penser au contraire que les rois veulent être dieux. Rousseau est bien plus clairvoyant qui compare, dans le Contrat social (Livre I, chapitre 2), le gouvernement exercé par un chef à celui d'un père qui se maintient par la volonté commune au-delà de la maturité de ses enfants. Si dans les deux cas c'est une convention qui donne sa légitimité à l'autorité, il remarque que le chef n'a pas pour ses sujets l'amour du père pour ses enfants. Exercerait-il le gouvernement sans aucune satisfaction personnelle ? Ce qui se substitue à l'amour des enfants, c'est le plaisir de commander. Que serait celui-ci s'il ne s'agissait que d'administrer des bêtes ? Les dieux ne sont dieux que lorsqu'il y a un esprit pour les reconnaître et pour les adorer. Il y a une jouissance dans un rapport avec les hommes parce qu'ils donnent plus que les choses.

Or l'esprit qui adore la puissance se compromet, s'abaisse et se perd. Autant adorer la vague, le feu ou le gel ! Il ne se sauve au contraire qu'en se retirant, en prenant ses distances, en doutant de l'ordre. A celui-ci l'obéissance ne sera pas contestée, mais l'adoration lui sera refusée. Il faut comprendre que ce refus s'oppose bien à une demande pressante. Il ne s'agit pas de ne pas donner, comme en supplément, ce qui ne serait pas voulu. Il faut entendre que le respect, que l'amour, que l'adoration sont voulus par le pouvoir et qu'il les exige de façon pressante. Il y a par conséquent une sorte d'héroïsme dans le citoyen qui les refuse. Il ne va pas de soi de ne pas les donner. C'est pourquoi l'auteur avait intitulé un recueil de propos politiques: le Citoyen contre les pouvoirs. Car l'obéissance ne fait pas encore le citoyen si elle est accompagnée de l'adoration des pouvoirs. Ceci n'est encore qu'une attitude infantile. Le citoyen est celui qui cesse d'être un enfant et qui, tout obéissant qu'il soit, parce qu'il y va de la subsistance et de la sécurité de tous, juge froidement le pouvoir. Alors une véritable lutte s'engage entre la puissance qui veut être respectée et le citoyen qui lui résiste. Il y a là une conception dialectique du rapport entre eux. Car il y a accord en même temps que combat. Cette contradiction vise à transformer la nature du pouvoir, à dissocier en lui ce qui relève de l'administration des choses de ce qui est règne sur les esprits.

Cette philosophie n'est par ailleurs pas sans parenté avec ce que Spinoza expliquait dans le Traité théologico-politique, chapitre XVI. Les pensées sont libres. La liberté de pensée, qui n'existe pas si l'on n'a pas le droit de dire ce qu'on pense, ne peut être retirée au citoyen. Ce n'est pas parce qu'il est impossible à l'Etat de "sonder les reins et les cœurs", c'est parce qu'il est bon pour lui qu'elle existe. Il est même vital pour l'Etat de la reconnaître, car aucun Dieu ne soufflera aux chefs la bonne politique. Celle-ci ne peut être élaborée que dans la délibération, et le débat n'a quelque force et quelque profondeur que si chacun y participe et sans voiler ce qu'il pense. Mais en retour de l'avis motivé que les citoyens donnent aux chefs, l'obéissance leur est due. Car en désobéissant ce n'est pas seulement l'ordre auquel je désobéis que je détruis, c'est l'ordre tout court, au nom duquel l'autre est donné. Non seulement je ne peux pas vouloir que l'ordre soit détruit, mais le chef, pour sa part, ne peut pas vouloir donner des ordres absurdes, des ordres qui ruineraient l'ordre. D'ailleurs si je crois, à tort ou à raison, que ses ordres sont mauvais, je le lui dis. "Die Gedanken sind frei", chante Mahler.