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Yves Dorion

Alain et la théorie des idées dans les Entretiens au bord de la mer

(1998)
à Robert Bourgne
en vif souvenir
des leçons d'autrefois

Sommaire : L'entendement, fils de la mer - Géométrie d'entendement - Du mouvement - Physique d'entendement - La mécanique revisitée - Eloge du transformisme - Eloge du travail - De la liberté - Le vrai dieu.


Eloge du transformisme (SIXIEME ENTRETIEN)


Il va maintenant être question de l'existence. Elle n'est pas un système clos. Elle implique au contraire une quantité indéfinie de conditions. Par là elle se distingue complètement de l'essence. En elle ne peut être donné aucun sens précis au mot possible. ça ne signifie pourtant pas qu'en elle rien ne soit possible. Mais parce qu'elle est toute extériorité, il n'y a en elle pas d'autre possible que le réel. C'est ce que la théorie darwinienne montre fort bien en renvoyant aux conditions environnantes indéfiniment nombreuses, et non à une qualité occulte, la raison pour laquelle existe telle espèce plutôt que telle autre. Cependant la portée de cet Entretien est encore plus longue, elle est dans la possibilité de donner ultérieurement un sens au mot liberté.

Une double remarque sur l'atome (p 133) permet d'ouvrir le débat. L'atome donne une bonne idée de l'existence pure en cela qu'il n'a évidemment aucune volonté, qu'il ne faut chercher en lui aucune intention, aucune qualité occulte. Pourtant des malentendus peuvent naître à son sujet, au sujet de son action, si on ne remarque pas deux choses. Premièrement l'atome, contrairement à ce que voulaient Démocrite, Epicure, Lucrèce et jusqu'aux chimistes du dix-neuvième siècle, n'est nullement la plus petite partie de la matière, il n'est pas l'élément indivisible que voulait une théorie philosophique. L'atome est à son tour composé de parties, et c'est même la raison décisive de son adoption par les physiciens du vingtième siècle. Tant qu'il ne leur fut présenté que comme le dernier élément constitutif de la matière, celui qui avait des qualités différentes selon qu'il était atome de ceci plutôt que de cela, et malgré les impressionnants succès de Mendéléiev dont la classification n'a de sens que relativement à lui, ils se refusèrent à l'admettre. Il est admirable que les physiciens du dix-neuvième siècle aient opposé une ferme négation à l'atome aussi longtemps qu'il leur parut mériter son nom, atomos, l'indivisible. Il est admirable qu'inversement cette opposition obstinée cessa dès qu'il leur fut possible d'intervenir sur lui, c'est à dire d'y distinguer des parties, que très vite ils furent capables de séparer les unes des autres. C'est la découverte de Becquerel et de Marie Curie qui leur en procura le moyen. A partir du moment en effet où le rayonnement qui se fait dans l'obscurité et qui traverse les emballages est compris comme la désintégration de l'atome, comme la perte par lui de certaines de ses parties et comme sa transmutation (c'est l'œuvre de Rutherford), les physiciens deviennent les plus chauds partisans de l'atome.

Deuxièmement la notion d'atome ne donne une bonne idée de l'existence qu'à la condition qu'on voie bien que dans la nature les relations extérieures qui sont efficientes ne se limitent pas aux relations d'un atome avec ses voisins les plus proches, mais que ceux-ci à leur tour de proche en proche sont en relation avec une quantité indéfinie d'atomes. Descartes avait distingué l'indéfini de l'infini et il faut ici tenir compte de cette distinction. L'infini, "imprudente abréviation" (p 136), est le terme à partir duquel peut être pensé le fini (IIIème Méditation). L'indéfini au contraire n'est que ce qui n'est pas fini. Le nombre des relations dans lesquelles entre la moindre particule de matière n'est ni infini (ce qui n'a aucun sens) ni fini (ce qui l'inscrirait dans un système clos), il est indéfini. L'auteur nomme chocs ces relations que les atomes ont les uns avec les autres. Peu importe l'image. Mais si l'on est attentif aux quantités énormes d'énergie qui en dernière analyse y sont mises en jeu, celle-ci n'est pas mauvaise. Quant à la thèse qu'elle soutient elle me paraît être tout à fait sensée. A quoi rimeraient les efforts des ingénieurs de l'énergie nucléaire pour confiner les réactions qui ont leur siège dans le cœur des centrales nucléaires, si un atome n'entrait en réaction qu'avec un nombre limité d'autres atomes? Réciproquement à quoi viseraient les efforts des ingénieurs militaires pour produire la réaction en chaîne s'il n'était pas possible qu'un atome entrât en réaction avec un nombre illimité d'autres atomes? (Par contre aussi longtemps que la bombe n'est pas destinée à éclater, il faut que son cœur soit confiné).

Ainsi il est remarquable que l'auteur rejoigne à propos de l'atome la pensée des physiciens alors qu'il s'éloigne d'elle lorsqu'il est question de la Relativité. Si l'on pense que la théorie atomiste et la théorie relativiste sont à peu près contemporaines, on voit que l'hostilité aux "nouveaux physiciens" n'a rien de systématique, ni rien qui relève d'une fermeture d'esprit aux idées nouvelles. La différence de traitement qu'elles reçoivent dans les Entretiens au bord de la mer tient à ce que les théories atomistes sont des théories d'entendement, des théories qui ne visent pas "à la conquête de la raison par le monde" contrairement à celles qui attribuent aux choses ce qui n'appartient qu'aux idées. Mais au fond, que l'on parle ici des atomes ou d'autre chose cela ne change rien. Aucune partie de la matière n'est indivisible. Toute partie de la matière en outre, si grande ou si petite qu'on la conçoive, entre en relation avec un nombre indéfini d'autres parties.

C'est ce que l'auteur veut lire aussi dans la théorie de la transformation des espèces, du moins dans la forme que lui a donnée Darwin, pour laquelle plaide Lebrun. Au passage (p 155) il condamne aussi bien Lamarck que Cuvier. Or, on le sait, ils appartiennent à deux boutiques irréductiblement ennemies. Cuvier est l'adversaire acharné des idées transformistes, il est celui qui de son autorité, qui est immense, maintient qu'il découvre dans la nature le plan de la Création divine. Cela se comprend bien de sa part. Il a eu le mérite à peine croyable de reconstituer entièrement un dinosaure, dont personne n'avait jamais vu le squelette entier, à partir d'un seul os. On ne peut pas impunément prétendre devant lui que les anatomies ne sont que des formes passagères, qui reflètent non un plan éternel mais seulement un éphémère moment. Autant vaudrait dire qu'elles ne sont rien. Or justement dans cette thèse, d'un point de vue philosophique il y a une substantification des espèces. Chacune d'elles est ce qu'elle est par elle-même, sans aucun rapport avec les autres. Et si elle entre avec les autres dans certains rapports, ceux-ci ne les changent en rien, ne les altèrent en rien. Ces rapports ne comptent pour rien. Ils ne sont rien. Il est impossible de trouver plus belle illustration du principe d'inhérence que combat l'auteur tout au long de ces pages.

Quant à Lamarck, si c'est l'un des principaux exposants des thèses transformistes, l'interprétation qu'il en donne repose sur le principe de l'hérédité de l'acquis. Le ressort de la transformation serait selon lui l'adaptation de l'espèce aux conditions nouvelles qui lui sont faites, la première génération se transformant d'elle-même quelque peu afin d'y faire face, la suivante à la fois héritant de la transformation de la précédente et se transformant à son tour quelque peu. Ainsi de génération en génération on irait de transformation en transformation, jusqu'à ce que la nouvelle anatomie soit satisfaisante relativement aux exigences du milieu. Si cette théorie a le mérite philosophique de faire du rapport au milieu une cause de transformation, elle n'est néanmoins qu'à mi-chemin du processus dans lequel l'entendement se débarrasse de la substantialisation de l'espèce, et plus largement du concept de substance. En effet pour Lamarck l'espèce a encore son unité, elle est encore quelque chose en soi. Par ailleurs après d'interminables discussions et des rebondissements surprenants son hypothèse de l'hérédité de l'acquis a été définitivement rejetée par les biologistes.

C'est la supériorité de Darwin d'avoir été au bout du chemin et d'avoir complètement écarté l'unité de l'espèce. Je ne veux pas dire qu'il rompe le lien entre les individus de l'espèce contemporains les uns des autres, qui restent susceptibles de se reproduire, mais qu'il le dissout entre ce qu'est cette espèce et ce qu'elle a été. Car ce n'est pas de son propre effort d'adaptation qu'elle tire sa survie, c'est des rapports qu'elle a avec son milieu. Celui-ci favorise les individus les plus adaptés et élimine les autres. Aussi l'espèce est-elle toujours un équilibre entre un ensemble de caractéristiques héritées et la pression des conditions, qui opèrent une sélection. Un exemple analysé par Jean Rostand peut éclairer ceci. Ce biologiste est bien connu pour avoir travaillé sur les mouches drosophiles. Comme de toute espèce il en existe plusieurs variétés. On en distingue en particulier deux selon la forme de leurs ailes. Les unes ont les ailes droites, les autres les ont en V. Ces deux variétés ne sont pas présentes partout dans des proportions identiques. Leur taux de représentation varie selon le milieu. Dans celui-ci peuvent intervenir de nombreuses conditions (température, présence de mammifères, etc.) mais en particulier celle du vent. C'est vraiment un cas où l'on peut dire que "ça dépend, s'il y a du vent". En effet il est aisé de remarquer que là où souffle un vent fort, comme par exemple dans la région de Cherbourg, la drosophile aux ailes droites est absente. Seule se rencontre celle dont les ailes sont en V. La raison en est presque évidente. Les ailes droites ne permettent pas de résister au vent, d'avancer contre lui. A supposer que les drosophiles de cette variété y aient été présentes, il y a longtemps qu'elles en ont été emportées. Réciproquement dans d'autres régions, moins ventées, c'est l'autre variété qui peut être moins favorisée, voire mise en difficulté, et qui sera moins présente, voire totalement absente.

C'est pourquoi l'auteur écrit: "l'insecte aux ailes fortes et l'insecte aptère expriment) l'un et l'autre la force des vents" (p 156). Mais ce n'est pas encore ce qu'il faut expliquer. Il ne faudrait pas imaginer que c'est seulement d'une condition, climatique ou autre, que l'espèce subit la pression. Toutes les conditions du milieu interviennent et parmi elles manifestement joue un rôle important la présence de telle ou de telle autre espèce. On sait par exemple le rôle décisif qu'il faut attribuer aux rapports des prédateurs avec leurs proies. Souvent si une espèce se développe plus abondamment que par le passé, c'est parce qu'elle n'a plus de prédateur. Encore faut-il qu'elle ait une proie, car la disparition de celle-ci entraîne la disparition de celui-là.

Les espèces sont tellement liées entre elles et avec les conditions climatiques (température, pression, vent, humidité, etc.), hydrographiques, orographiques, etc. que l'on parle de chaîne alimentaire et d'écosystème, pour dire que toucher à l'un des éléments de la nature entraîne des répercussions sur tous les autres, et que dans l'incapacité où l'on est de calculer tous ces impacts, les conséquences peuvent en être dramatiques. On a pu par exemple vouloir le regroupement et l'agrandissement des parcelles exploitées par le même agriculteur. Cela lui facilite l'utilisation des moyens mécaniques sans lesquels le marché l'élimine. Mais on a vu aussi que la destruction des haies avait entraîné d'une part la disparition des oiseaux, donc le développement, le pullulement des insectes, contre lesquels on a employé massivement les insecticides, qui empoisonnent les productions telles que les céréales, les fruits, etc. et d'autre part le ravinement des terres et l'inondation des villes parce que les haies sont aussi un réservoir d'eau. Je m'arrête ici pour ne pas transformer en autre chose un cours de philosophie. Mais je note que le développement de la science du milieu ou écologie (oikos, la maison) près d'un demi-siècle après qu'aient été écrites les pages qu'on lit ici (1929), ne pouvait que donner plus de force à la réflexion de l'auteur.

Dans l'exposé de Lebrun se trouve une admirable définition du fait. "Les faits ne décident pas (...) Il s'agit de constituer des faits, c'est à dire de rendre l'univers observable" (p 155). On a l'habitude en effet de dire que entre deux théories, par exemple entre le fixisme et le transformisme, ce sont les faits qui décident. Ce peut être une manière de parler tout à fait acceptable, mais elle risque aussi, faute de précaution, d'entretenir la confusion. Car on peut entendre par là que les faits attendent et que parmi les théories il y en a qui sont scrupuleuses et qui en tiennent compte, et qu'il y en a d'autres qui sont étourdies et qui n'en tiennent pas compte. Imaginer une théorie inattentive aux faits c'est donner ce nom bien légèrement à ce qui n'est qu'une collection de préjugés. Toutes les théories dignes de ce nom sont également attentives aux faits, car aucune d'entre elles n'existe pour une autre raison que l'intérêt qu'elle porte aux faits. Seulement s'intéresser aux faits c'est autre chose que tourner vers eux son attention. Les faits ne sont pas donnés, les faits sont construits.

Ainsi par exemple, et pour en rester aux problèmes de la transformation, au cours de son voyage autour du monde, aux îles Galapagos, Darwin rencontre des animaux que non seulement il n'a jamais vus, que personne n'a jamais vus, mais qui en outre n'entrent dans aucune classification. Beaucoup d'espèces nouvelles sont ainsi trouvées par lui dans ces îles très anciennement détachées du continent américain. Il trouve en particulier l'ornithorynque. Celui-ci est effectivement un animal qui, au regard des classifications, est très bizarre. Il ne savait pas qu'on ne pouvait à la fois être ovipare et mammifère. Quand on est respectueux de la classification ou bien on pond des œufs, comme font les poissons, les oiseaux, les reptiles, ou bien on allaite ses petits, ce qui est le cas des vivipares comme sont les mammifères. Il faut choisir. Eh bien, l'ornithorynque, qui n'a pas lu les zoologistes, fait les deux. Mais quel est le fait ? Certes c'est un fait qu'il existe des ornithorynques. C'est un autre fait qu'à la fois il pond des œufs et allaite ses petits. Mais ces faits mêmes n'ont de sens que dans une théorie. Le fait de pondre et d'allaiter à la fois n'est remarqué que dans une théorie qui dissocie les deux, comme le font les classifications de la fin du dix-huitième siècle. Mais l'homme des îles Galapagos, s'il y en a un, quelque Vendredi, ou même Robinson, s'en moque. C'est encore trop dire: il ne le voit même pas. Pour lui il y a cet animal, comme il y a aussi et à côté de lui la tortue de mer, et à côté d'elle le perroquet, et aussi la mouche, drosophile ou tsé-tsé. On a déjà distingué, dans le troisième Entretien, le fait de l'événement.

Pour être complet il faut expliquer ce qu'est le fait. Pour l'esprit nourri de zoologie la découverte de l'ornithorynque n'est pas encore un fait, quoique pour lui seul elle puisse en devenir un. Toutefois il y a là une alternative: soit le fait est qu'il faut réviser la classification afin d'y faire une place à cet animal, soit le fait est qu'il y a transformation des espèces et que la sienne ne s'est pas développée ailleurs ou bien en a disparu. La réponse ne peut être obtenue en examinant seulement l'ornithorynque, aussi attentivement qu'on voudra, même en écarquillant les yeux. Ce n'est pas une affaire d'observation, encore que sans l'observation rien ne soit possible. Des deux hypothèses qui sont en concurrence, à supposer qu'elles ne soient que deux, l'une a une puissance d'explication que n'a pas l'autre. De la même manière qu'entre Ptolémée et Copernic, entre Cuvier et Darwin la différence tient en ceci que l'hypothèse du second est plus puissante que celle du premier. Pourquoi la paléontologie montre-t-elle des espèces qu'on ne voit pas aujourd'hui ? Pourquoi trouve-t-on sur certains continents des espèces qu'on ne rencontre pas sur les autres ? Ces questions ne se résolvent pas si l'on tient que la classification est un plan de la Création. Par contre l'univers des vivants devient observable avec l'hypothèse darwinienne. Et assurément la théorie théologique de la Création, encore que sur le fond elle ne soit pas réductible à l'image de la Création faite au commencement des temps, perd un point d'appui avec le triomphe de la thèse transformiste, parce que l'image à laquelle elle est ramenée y perd sa légitimité.

Il faut maintenant prendre un peu plus de recul et regarder de plus loin quel est ce mode de penser qui se voit à l'œuvre dans la pensée darwinienne. Il consiste à désubstantifier ses objets, à les destituer même du statut d'objet dans la mesure où celui-ci implique identité et permanence, fixité et stabilité, et encore parce qu'il implique une séparation d'avec les autres. Ce que l'auteur montre opérant ici c'est une pensée que Marx reconnaît comme dialectique (cf. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, quatrième partie). C'est une pensée qu’on peut définir dialectique au sens marxiste premièrement parce qu'elle éjecte la substance, ce que l'auteur appelle l'inhérence, et deuxièmement parce qu'elle fait du mouvement dans le rapport qu'entretiennent les choses la cause de leurs transformations, de leur apparition et de leur disparition. L'auteur ne cesse d'insister sur ce point, que dans cette conception de l'existence tout est extériorité. Par exemple il voit dans le transformisme sous sa forme darwinienne le moyen de concevoir "enfin toute la nature d'un vivant comme extérieure à lui" (p 157). Cette esquisse de théorie écologique montre les relations de dépendance réciproque qui règlent la vie et la nature même des espèces et identiquement les relations de dépendance réciproque qu'on trouve entre les espèces biologiques et leurs conditions non proprement biologiques d'existence. Que tout soit relations et non pas substance, telle est la pensée dialectique. Il est vrai que l'auteur ne donne ce nom ni à elle ni à sa propre pensée. Cependant la confrontation de ses propres exigences avec celles de la pensée marxiste importe plus que le nom qu’il leur donne …ou ne leur donne pas, puisqu’il s’abstient de les nommer.

Ce n'est pas par hasard ni par goût personnel qu'il parle en cet Entretien de biologie. Il y a des matières qui plus que d'autres rejettent le principe d’inhérence. Ainsi la physique est de celles qui s’en sont le mieux accommodées, elle a longtemps été dominée par la mécanique, c'est à dire par une conception du déterminisme réduite à la relation de la cause et de l'effet. On a vu dans l'Entretien précédent les efforts de l'auteur pour donner de cette relation une interprétation qui fût plus complexe et en fait déjà incompatible avec la notion d’inhérence. Mais une telle interprétation n'est pas celle des physiciens et jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle elle les eût simplement fait rire. C'est une conception de la mécanique éclairée par le rejet de la notion de substance, lequel rejet constitue un principe de la dialectique au sens marxiste, avec le recul que donnent les avancées de cette pensée dans les autres domaines de l'activité scientifique. Il est vrai qu'au dix-neuvième siècle dans le domaine propre de la physique on rencontrait déjà avec la thermodynamique et son principe de l'équivalence de la chaleur et de l'énergie mécanique une des premières applications de cette pensée. La physique atomique ne viendra qu'au vingtième. Cependant c'est dans la biologie que semble se manifester avec le plus de force l'exigence de ce mode de pensée.

Qu'exige en effet le transformisme darwinien, loué par l’auteur ? En premier lieu il postule un processus, au cours duquel la contradiction dans la nature entre une espèce telle qu'elle est constituée et les conditions nouvelles où elle vit, d'abord tolérable, mûrit et devient tellement insupportable qu'elle exclut de l'existence l'espèce en question. Ensuite il implique que la vie ne peut s'en sortir, je veux dire se poursuivre, qu'en inventant du neuf bien sûr, c'est à dire une espèce nouvelle, qui va pouvoir s'accommoder des conditions telles qu'elles sont, mais seulement à partir du vieux, c'est à dire à partir des seules variétés existantes; cela impose de penser que la sélection en privilégiant une variété donnée dans des conditions qui ont varié quantitativement (un peu plus chaud, un peu moins de proies, etc.) peut produire un saut qualitatif, et rendre supportable l'intolérable. Enfin il demande que les termes qui étaient contradictoires dans l'état antérieur de la nature (une espèce donnée et ses conditions d'existence) soient conservés dans l'état postérieur où néanmoins ils ne seront plus contradictoires. Ces exigences sont inadmissibles à un esprit tel qu'on le dit vulgairement logique ou cartésien. Mais si elles sont excessives pour une pensée qui repose sur le principe d'inhérence, par contre elles sont constitutives de la pensée transformiste darwinienne. L’auteur des Entretiens les fait manifestement siennes, comme déjà les faisait siennes l’auteur du Capital avant même la publication de l’Origine des espèces. Aussi, bien que le premier réserve le nom de dialectique à une pratique tout à fait différente, à cette habitude blâmable de ne trouver de lien que d’une idée à l’autre, peut-on très légitimement dire qu’il pense dialectiquement au sens du second. Il n’est assurément pas seul à assumer une pareille destinée. Peut-être l'un des plus subtils éclaireurs de la dialectique prise en ce sens est-il Jean-Jacques Rousseau, tel qu'on le voit à l'œuvre dans le début du chapitre VI du Contrat social. La manière en effet dont il surmonte la contradiction entre la revendication de sécurité et celle de liberté manifeste exactement les mêmes exigences exprimées ci-dessus. Il suppose atteint "un point" qui ne renvoie nullement à un moment historique, mais qui marque les nécessaires conditions d’une association qui soit réellement autre chose qu’un despotisme. Sans que Rousseau imagine un seul instant d’appeler dialectique sa propre pensée, il n’en est pas moins vrai qu’elle l’est. Ce n’est d’ailleurs pas un fait ponctuel, puisqu’il se retrouve dans le chapitre VIII. La raison en est presque évidente : la connaissance de l'homme, plus encore que celle de la vie, a besoin de la dialectique, en particulier pour penser la liberté dans les conditions de la cité.

Ce n'est pas un secret que l'émergence du mécanisme au dix-septième siècle a constitué pour la liberté une redoutable objection. Les Entretiens suivants y feront allusion. Comment pourrait-il y avoir des volontés libres dans un univers où tout n'est que relations de cause à effet? "Ce qui effraye les hommes et les rend tristes, c'est qu'ils imaginent que cet avenir, qu'ils ne savent prévoir, est néanmoins prévu" (p 137). Le mécanisme qu'on ne comprend pas tourne au fatalisme. Là-haut, sur le grand rouleau, tout est déjà écrit: et qu'il y a cette classe d'hypokhâgne, et qu'il y a devant elle un professeur nommé Dorion, et qu'il lui parle d'Alain et de la dialectique. Les élèves ne sont pas libres d'être là ou ailleurs, le professeur n'est pas libre de dire cela plutôt qu'autre chose, etc. puisque Celui qui pourrait lire le grand rouleau y aurait d'avance lu tout cela. Les philosophes des dix-septième et dix-huitième siècles déploient des trésors de subtilité pour prouver que toutefois l'homme est libre (Leibniz, Kant). Car il faut bien qu'il le soit afin qu'il soit juste de le punir du mal qu'il fait. Mais si le monde n'est pas une piste de billard, il n'y a plus besoin de contorsions idéologiques pour préserver la liberté humaine. Le monde n'est pas un système clos. Les conditions qui rendent à la fois possible et nécessaire le réel sont en nombre indéfini. Cela implique qu'en cette existence tout est extériorité. Cependant la conscience elle aussi est un fait, la mienne et celle des autres humains. L'action éclairée au sein de ces innombrables conditions a certes ses impossibles, mais elle a aussi ses possibles. "La liberté, dit le vieillard, est peut-être la seule qualité occulte" (p 160). Que dans l'existence tout soit extériorité signifie qu'il n'y a en elle nulle conscience. Là où au contraire il y en a une se trouve le lieu d'une activité dont on peut dire qu'elle est voulue, qu'elle répond à une intention, qu'elle vise un but, donc qu'elle est libre. Mais c'est une question sur laquelle il faudra revenir.