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Yves Dorion

Alain et la théorie des idées dans les Entretiens au bord de la mer

(1998)
à Robert Bourgne
en vif souvenir
des leçons d'autrefois

Sommaire : L'entendement, fils de la mer - Géométrie d'entendement - Du mouvement - Physique d'entendement - La mécanique revisitée - Eloge du transformisme - Eloge du travail - De la liberté - Le vrai dieu.


Physique d'entendement (QUATRIEME ENTRETIEN)


Se tenant à l'intérieur, pour cause de pluie, le colloque se fait aujourd'hui théorie des outils. Il s'agit de donner un tour nouveau aux discussions sur la physique. Celles de la veille sont critiquées pour leur abstraction. Il faut revenir au plus près de l'objet afin de saisir l'entendement s'en détacher en même temps que le comprendre. Ce besoin a été ressenti par tous. Sans s'être donné le mot Lebrun et Alain sont venus avec en poche chacun un outil des plus élémentaires, l'un un clou, l'autre une vis. On va donc faire la théorie du clou et de la vis. Mais dans quel but ? Il ne s'agit pas de produire ici des théorèmes qui auraient été oubliés des physiciens, ni de rectifier sur tel point ce qu'ils ont pu dire. Le seul but de cette discussion est de prendre en considération une activité humaine concrète, en prise sur des objets tout à fait communs et quelconques, pour élaborer une physique d'entendement.

Puisque reprise il y a de cette question après le troisième Entretien, sans doute est-il opportun, pour ne pas dire nécessaire, de préciser ce que peut être cette physique d'entendement, ou cette philosophie de la physique. Certes la théorie du clou ni celle de la vis n'appartiennent à la philosophie. Pas davantage pour moi dans ces commentaires que pour l'auteur il ne s'agit de substituer à la philosophie la connaissance d'un objet quelconque, laquelle relève d'une science. Mais l'Entretien précédent en a donné l'avertissement, le problème n'est pas illusoire de valider ces sciences en tant que connaissances de l'objet. Il faut séparer l'entendement qui connaît de l'objet qui est connu, ce que, semble-t-il, les spécialistes ne savent pas toujours faire. Une physique d'entendement consiste donc à reprendre les questions sur la nature des choses en laissant de côté tout l'appareil des calculs (ce qui est une bonne raison de retourner aux exemples les plus simples) et aussi en ramenant l'expérience à une fiction d'expérience.

Cette manière de faire permet de ne pas attribuer à l'objet ce qui appartient à l'esprit, c'est à dire de faire évanouir ce qui n'est que fantôme. Le premier exemple en est donné (p 74) dans les éléments de la théorie du clou. Je tape sur le clou avec un marteau, il s'enfonce dans la planche. Pourquoi la planche ne résiste-t-elle pas davantage à cet enfoncement ? Une supposition qui vient aisément à l'esprit, et qui est d'imagination et non pas d'entendement, est que la planche est moins dure que le marteau, lequel est généralement en fer. Mais la raison qui fait que le clou s'enfonce n'est pas du tout là. Le clou est un outil tout simple en apparence, qui cependant produit un effet absolument formidable. Il transmet à sa pointe cent fois plus de force qu'il n'en reçoit sur la tête. Il n'y a là toutefois aucune magie. Ce résultat est obtenu par le rapport des surfaces. Le clou ne multiplie pas magiquement par cent la force qu'il reçoit. En réalité il ne peut que transmettre celle qu'il reçoit sans aucune augmentation. Aussi ce qu'il y a lieu d'admirer en lui ne consiste nullement dans une certaine propriété qui lui serait inhérente. C'est un rapport des surfaces entre elles. C'est parce que entre la tête et la pointe le rapport est de cent à un qu'inversement la force avec laquelle se fait le choc passe de un à cent.

Afin de ne pas se tromper et pour être intelligible au maximum, il faut forger le concept de pression. Le clou transmet exactement la force qu'il reçoit du marteau. Mais, rapportée à des surfaces différentes, plus ou moins grandes, cette force produira inversement des effets plus ou moins petits. A supposer que le clou soit simplement cylindrique, qu'il n'ait pas de tête et pas de pointe, il faudrait déployer sur le marteau une force d'Hercule pour parvenir à l'enfoncer. Heureusement le clou est ainsi fait que dès qu'un enfant a assez de force pour soulever le marteau, il en a aussi suffisamment pour enfoncer le clou. Ce n'est plus un problème de force, c'est un problème de pression. Donnez-moi un levier suffisamment long, demandait Archimède, et je soulèverai le monde. Plus besoin du géant Atlas! En le plagiant on pourrait dire: donnez-moi un clou et je percerai le matériau le plus résistant. Une force déterminée, exercée sur une surface déterminée, est intégralement transmise à une autre surface. Mais pour obtenir des actions utiles il suffit de mettre dans un rapport adéquat les surfaces de réception et de restitution de l'outil. Dès lors que la seconde est cent fois plus petite que la première, la pression qui y est exercée est cent fois plus grande. La pression est ce rapport de la force à la surface. Elle varie de façon inversement proportionnelle à la surface.

Que le clou ne fasse que transmettre ce qui lui vient d'ailleurs, c'est ce qu'on peut appeler l'inertie du clou. L'inertie est un autre concept physique fort important. Il a été singulièrement difficile à dégager et c'est l'un des mérites les plus signalés de Galilée que d'y être parvenu en menant une critique inflexible de la physique d'Aristote, qui l'ignorait, puisque c'est elle qui attribue aux choses des qualités occultes, comme à l'opium la vertu dormitive, dont s'amuse Molière. Mais aucune qualité occulte n'explique que la pomme lâchée du haut du mât d'un navire en mouvement ne tombe nulle part ailleurs... qu'au pied du mât. Dans ce contexte le principal rôle de ce principe est de dissiper les fantômes, de les chasser du clou. C'est simplement l'idée que dans la chose il n'y a rien. En l'occurrence c'est l'idée que dans le clou il n'y a rien. Ce n'est pas par une certaine qualité qui lui serait propre et qui serait en lui cachée que le clou perce la planche. Le clou est inerte, ce n'est pas un gri-gri. L'imagination et la superstition sont anéanties par le concept d'inertie. Son corollaire est le rapport. S'il n'y a dans le clou aucune qualité occulte, ce qui explique au contraire qu'il pénètre la planche c'est le rapport qui existe entre la surface sur laquelle frappe le marteau et celle qui est au contact de la planche. Un rapport s'établit entre des éléments extérieurs les uns aux autres, comme ces deux surfaces, mais aussi bien entre des masses et des distances ou entre des masses et des vitesses, etc.

"La forme n'égale jamais la matière" (p 78). Avec cette formule prononcée par Alain tous les interlocuteurs sont d'accord, parce qu'elle est la suite cohérente de l'idée de rapport S'il y avait dans les choses des qualités telles que la vertu dormitive dans l'opium, ou telles que la vertu perforatrice dans le clou (c'est à dire plus simplement sa dureté), il serait éventuellement possible que l'esprit les décelât avec perspicacité et que la description qu'il donne du monde fût exacte. Mais ce n'est pas ainsi que va l'entendement. Il impose à la matière des formes qui ne peuvent jamais l'embrasser toute, dans tous ses détails. Ces formes, qui sont les rapports de la mathématique, ceux de la physique, etc. sont comme un filet que l'esprit jette sur les choses, avec lesquelles il les saisit, mais dont les mailles, si fines qu'elles soient, sont cependant par nature, non occasionnellement, toujours trop larges pour ne pas laisser filer quelques poissons. Il n'y a pas lieu de le regretter, il n'y a pas lieu non plus de croire qu'en les resserrant on parviendrait à ne rien laisser échapper. L'alternative n'est pas entre des mailles trop larges et des mailles assez fines; elle est entre la divination des qualités occultes et le travail par lequel l'entendement détermine ses rapports dans le monde.

Sur ce point l'auteur effleure furtivement un problème tout à fait fondamental, à propos duquel il me paraît fécond de serrer de plus près son texte. La question se pose de l'origine de ces formes que l'esprit applique aux choses. Il ne peut en effet être indifférent de savoir d'où elles viennent, puisque le succès de cette application est flagrant. Au début de l'Entretien il a été dit que la maison, le puits, le fauteuil, etc. étaient autant de traces de la forme humaine. Mais inversement les théories physiques n'ont quelque efficacité que dans la mesure où elles ont bien travaillé à éliminer de leurs concepts toute trace de la forme humaine. Ce n'est pas en voyant partout dans la nature des objets utiles à l'activité et à la vie humaine que l'homme peut saisir la nature. Ce point de vue à la fois utilitariste et finaliste a été difficile assurément à éliminer, mais c'est justement la victoire remarquable de l'entendement d'en avoir fini avec lui. Ce fut toute l'histoire de l'esprit humain dans sa tentative d'établir des classifications que de dépasser le critère des besoins humains. En outre, d'un point de vue philosophique, c'est aussi un combat, d'ailleurs constant, que de constituer une compréhension du vrai qui échappe à l'utile (cf. Platon dans le Théétète contre Protagoras, ou Spinoza dans l'Ethique I contre l'anthropomorphisme et l'anthropocentrisme).

Dès lors qu'on a cessé de croire que le monde fût fait pour l'homme et qu'il suffisait à celui-ci de découvrir les qualités cachées des choses, le problème de la possibilité d'une connaissance de la nature prend plus d'acuité. Trianguler, soit, mais avec quelle chance de saisir le réel? Si la notion de force, celle de pression, celle d'inertie, etc. sont totalement abstraites, c'est à dire ne sont que de purs produits de l'entendement, ne sont pas extraites des choses, alors n'est-ce pas un miracle qu'elles s'y appliquent? Cela me paraît être une question du plus haut intérêt philosophique que de savoir comment l'auteur échappe à la théologie. Car c'est bien là le danger que doit affronter quiconque aborde le problème de l'adéquation au réel des concepts de l'entendement. Le vieillard a sa réponse : "nous commençons par finir". Certes il faut d'abord bien établir que ces concepts sont étrangers à la nature en ce sens qu'ils n'en sont pas empiriquement tirés. Si le concept du cercle n'était que le reflet des objets ronds, si le concept de force n'était que le reflet de l'action naturelle des choses naturelles (telles que les hommes), c'en serait fait de la possibilité d'établir une connaissance certaine. Là-dessus Hume a très bien dit les choses, si l'induction n'est qu'une extrapolation elle ne peut légitimement énoncer une proposition universelle. Les concepts de l'entendement ne sont donc pas issus d'une recherche dans les choses, qui par approximations successives conduirait vers des formes toujours mieux adaptées aux choses, vers un filet à mailles rondes si le filet à mailles carrées ne convient pas assez bien. C'est un premier acquis de la discussion. Toutefois si l'on s'en tient là, le mystère reste entier et l'appel au miracle reste possible.

C'est pourquoi Alain précise: "Non point comme un procédé appliqué à la nature, mais comme donné en même temps que la nature, et d'abord collé à elle et comme tressé avec elle". Ce n'est donc pas de l'extérieur, arbitrairement, que l'entendement impose ses concepts au monde. Ils y sont tressés. Ainsi, bien que de manière non empirique, les concepts de cercle, de triangle, etc. sont néanmoins issus du monde. De quelle manière? En évoquant un autre philosophe qui se gardait bien de dire l'essentiel, l'auteur veut peut-être avertir son lecteur que lui non plus ne répondra pas ouvertement à cette question. Il est très remarquable que ce passage ne contienne une référence à personne d'autre qu'à Platon, qui est l'auteur le plus profond, sur ce problème comme sur beaucoup. Alain évoque le Timée. Peu importe le dialogue. C'est partout que Platon répond sans répondre. Mais qui a lu le Phèdre, ou le Théétète, ou la République, etc. a abordé ce problème. Quant à l'auteur, la manière dont il le résout est révélée par une lecture plus attentive de ces Entretiens. Ce sont des actions humaines très générales qui y sont mises en évidence.

L'examen attentif de ce qui est dit de la vis permet de s'en convaincre ...et de retrouver ce qui a été rencontré dans le second Entretien au sujet de la géométrie. La vis, malgré une ressemblance tout extérieure, ne procède pas du tout de la même manière que le clou. Ce n'est pas en la frappant qu'on peut l'enfoncer dans la planche. L'effort que l'on fait sur elle n'est pas vertical, mais horizontal; il n'est pas de translation, mais de rotation. C'est au moyen d'une rotation effectuée dans un plan horizontal qu'est obtenue une translation verticale. Le résultat de ces changements intervenus dans l'orientation de l'effort est que son intensité s'en trouve considérablement diminuée en même temps que la distance sur laquelle il est fait en est proportionnellement augmentée. Afin de faciliter l'analyse le vieillard propose une comparaison, à laquelle collaborent aussitôt ses interlocuteurs. La vis est une route et l'écrou qu'on y serre une voiture qui grimpe en tournant autour d'une montagne conique.

Une fois admise l'image est transformée. La route sur laquelle la voiture grimpe la montagne peut tout aussi bien être rectiligne et l'effort de translation remplacer celui de rotation pour obtenir l'ascension. Encore faut-il préciser que la translation ne produirait aucune ascension si elle était horizontale, cela relève de l'évidence. Mais il ne faut pas avoir peur d'énoncer des évidences si l'on veut mettre au jour des idées importantes. En l'occurrence celle qu'il convient de dégager est celle du plan incliné. L'angle qu'il faut maintenant considérer n'est plus celui dont tourne la vis dans un plan horizontal, mais celui dont la route s'écarte du plan horizontal. Voilà une première sorte d' "étrange changement qui ne change rien" (p 83). Mais c'est sur une autre que le vieillard attire l'attention: si dans l'image acceptée de tous la voiture monte sur la route immobile, en fait dans la réalité physique examinée, c'est la voiture, c'est à dire l'écrou, qui est immobile tandis que c'est la route, la vis elle-même, qui monte, ou d'ailleurs plutôt qui descend à tous les coups. Comment un changement peut-il ne rien changer ? C'est qu'il ne s'agit plus de changement mais de mouvement et que dans le mouvement tout est relatif. Certes on a vu l'auteur refuser la Relativité. Mais ce qu'il fallait entendre par là c'était le refus d'accorder aux choses ce qui n'était attribuable qu'au mouvement, lequel justement est relatif. Ainsi il refusait que le mètre de l'un fût plus court que celui de l'autre, et que la seconde de l'un fût plus courte que celle de l'autre. Mais quant à dire que l'effet est le même soit qu'on admette que la route est immobile et que la voiture monte, soit qu'on admette le contraire, cela ne fait aucune difficulté.

Ceci montre que l'expérience générale et diffuse de la translation et de la rotation dans les mouvements du corps humain autorise la formation de concepts très rigoureux de translation et de rotation. En effet ces opérations sont définies de manière tellement stricte que des équivalences apparaissent. Sous réserve qu'aucune rotation n'accompagne la translation, ni qu'inversement aucune translation n'accompagne la rotation, ce qui certes est impossible dans les mouvements du corps humain, alors peu importe l'ordre dans lequel se font ces opérations. Ainsi dans un carré ABCD, pour aller de A en C peu importe que je passe par B ou par D, c'est à dire peu importe que je me transporte d'abord vers le haut, sur l'axe des ordonnées, avant de me transporter vers la droite, sur l'axe des abscisses, ou vers la droite, sur les abscisses, avant de me transporter vers le haut, sur les ordonnées, pourvu qu'entre ces transferts il y ait des rotations la première fois en sens direct, la seconde en sens indirect. Si je veux y aller non plus en suivant les axes orthogonaux, mais par la voie la plus rapide, sur la diagonale, en l'absence cette fois de toute rotation (encore qu'il faille penser qu'il n'y a pas seulement un point A origine, mais aussi une direction de référence, par exemple le nord, relativement à laquelle une direction quelconque est déterminée) il y a bien une translation, mais sa longueur n'est plus la longueur unitaire du carré, c'est racine de deux. La voie est donc ouverte vers de grandes abstractions. La première en est l'analyse galiléenne ou cartésienne décomposant la force qui s'exerce sur un plan selon ses composantes orthogonales (pp 85-86)...

Au-delà de ces considérations une remarque me paraît maintenant utile, que l'auteur laisse à l'initiative de son lecteur. Des routes et des voitures, il en existe de toutes sortes. On peut imaginer une moderne autoroute, aux pentes et aux virages bien calculés afin d'exiger le moins possible de ralentissements. Passages en déblai, en remblai, tunnels et viaducs, y régularisent les voies et y facilitent la circulation. Mais rien n'interdit de penser aux voies romaines qui vont tout droit en acceptant tous les accidents du terrain. Si ça monte, c'est pas un problème, le légionnaire s'y fera les mollets. Quant aux voitures, il y en a aussi de modernes et d'anciennes. On peut penser aux voitures automobiles de la fin du vingtième siècle qui sont conçues pour rouler à cent ou deux cents km/h. Mais rien n'exclut de se rapporter en imagination aux chars à bœufs ou à chevaux sur lesquels marchandises et hommes ont voyagé pendant des millénaires. Peu importe en vérité la voie et le véhicule à quoi l'on pense. La comparaison n'appelle qu'une idée très générale et très diffuse du transport. Pourtant elle est simultanément très particulière.

Elle est très générale en tant qu'elle est rapportée à l'homme. Encore que l'on puisse se demander si Lebrun s'adressant à des Bororos dans la forêt amazonienne ou à des Esquimaux sur la banquise pourrait sérieusement employer cette image, il est constant qu'elle conviendrait tant aux Romains qu'à des hommes d'aujourd'hui. En tant toutefois qu'elle ne se rapporte qu'à un type de transport qui ne monte et descend qu'avec effort, elle est particulière à quelques espèces animales. On sait que Saint François prêchait aux petits oiseaux et Saint Antoine aux poissons. A supposer que leurs discours fussent ceux de Lebrun, pourraient-ils mieux les leur faire entendre en transformant la vis en route et son écrou en voiture ? J'ignore si ces espèces éprouvent le sentiment de l'effort en s'élevant, mais ce n'est certainement pas s'avancer excessivement que de prétendre que la notion de route risque de leur être impénétrable. Quant à la voiture... il serait quand même désobligeant de la comparer pour eux au filet ! Ce que je souhaite faire apparaître c'est que les notions de translation et de rotation qui sont appelées par l'image de la route et de la voiture, bien qu'elles n'en soient pas empiriquement tirées, sont relatives à une expérience.

Celle-ci sans doute n'est pas particulière, puisque chacun l'a faite, du moins dans la civilisation dominante de la planète, et sans même y penser. Elle n'y peut nullement servir de critère permettant de distinguer les hommes entre eux, comme ce serait le cas avec d'autres expériences telles que celle qui distingue le vieillard du jeunot ou celle qui sépare le spécialiste du néophyte. En matière de translation et de rotation il n'y a ni jeunot ni néophyte, si l'on néglige le cas du nourrisson. Et néanmoins ces idées sont bien d'origine expérimentale, puisqu'elles sont liées à des conditions qui ne sont pas celles de toutes les espèces qui vivent et se meuvent sur la terre. Ainsi, quoique non empiriques ces idées sont de nature expérimentale. Ce ne sont pas des idées pures et il ne peut d'ailleurs pas y avoir d'idées pures. L'entendement pur ou la raison pure sont des billevesées. Je propose d'appeler surempirique ce niveau très général de l'expérience où ne se rencontrent que les conditions les plus générales de l'existence humaine et de son activité, au moins dans une civilisation donnée.

C'est donc à ce niveau-là de l'expérience que renvoie l'image employée par le vieillard, acceptée par Alain et par Lebrun, afin de clarifier ce qu'est une vis. Pour expliquer ce qu'est une vis il faut par conséquent se reporter à des concepts d'origine expérimentale, surempirique et non empirique. Or ce que veut l'auteur en écrivant ce quatrième Entretien c'est aller aux fondements de la physique, comme dans le second Entretien, avec les mêmes concepts, il allait aux fondements de la géométrie. C'est donc là que se trouve la réponse à la question qu'on se posait plus haut. Comment les concepts de l'entendement sont-ils tressés avec la nature? C'est dans l'action humaine qu'ils sont tressés. Les actes humains sont à la fois des événements dans le monde et des produits de l'homme. Je ne dis pas des effets de sa volonté, mais de sa condition. Une translation et une rotation sont bien des actions opérées sur les choses, mais des actions opérées par l'homme. Dans cette perspective on comprend ce qu'il y a de juste et ce qu'il y a de faux dans la philosophie empiriste. Certes elle a raison d'affirmer que la source des idées est dans l'expérience et qu'avant l'expérience l'entendement est comme une table rase. Mais elle a tort de prétendre qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens. Car c'est abusivement réduire l'expérience à la sensation. Il y a dans l'expérience deux choses tressées ensemble, qu'il faut cependant distinguer. Il y a premièrement en effet une trace des choses laissée par elles en l'esprit. Mais celui-ci n'est nullement passif dans l'expérience, parce qu'elle ne serait encore pas l'expérience si elle n'était produite à travers translations, rotations et choses de ce genre qui appartiennent à la condition humaine, et qui sont, selon le mot de Lagneau, des "habitudes de l'esprit".

Encore ne faut-il pas perdre de vue que les actions humaines n'ont pas l'universalité qu'on leur prêterait si facilement en ne considérant pas ce qu'elles ont de variable selon l'histoire et selon les civilisations. C'est ne pas tenir compte de ces variations que de vouloir que les conditions sur lesquelles sont fondées la géométrie et la physique soient aujourd'hui les mêmes qu'hier. C'est faire abstraction de ce que le surempirique a d'expérimental que de refuser tout sens à la géométrie non euclidienne et à la physique relativiste. Qu'il faille nécessairement effectuer une translation dans une seule direction donnée pour atteindre un point B en partant d'un point A, qu'il faille nécessairement effectuer une rotation de deux droits et opérer une translation en sens inverse mais égale à la précédente afin de revenir de B en A, cela n'est vrai que dans un type historique déterminé de condition humaine, celui qu'exprime la géométrie euclidienne. Qu'il faille nécessairement ajouter v' à v pour déterminer w, cela n'est vrai que dans un type historique déterminé de condition humaine, celui qu'exprime la physique newtonienne. Dès que l'action de l'homme a produit pour l'homme d'autres conditions d'existence, il faut que la géométrie et la physique en tiennent compte. C'est ce que font la géométrie de Riemann et la physique relativiste. La première tient compte du passage d’un milieu réductible à une portion de plan (le bassin méditerranéen) à un autre milieu, sphérique, où d’un point quelconque pour en rallier un autre s’offrent plusieurs directions (comme Colomb en fait la démonstration), où aussi pour revenir à son point de départ il n’est pas nécessaire de faire demi-tour (comme Magellan l’a prouvé). La seconde tient compte du passage de conditions où les mouvements se font à des vitesses qui sont celles du mouvement humain (même aidé de moteurs) à d’autres conditions où faute de se déplacer lui-même à de telles vitesses, l’expérimentateur opère sur des mobiles qui peuvent approcher celle de la lumière. Il me semble donc pouvoir dire que lorsqu'il fait des idées de l'entendement des idées universelles l'auteur s’arrête en chemin. Il montre excellemment ce que les concepts de la géométrie et de la physique ont d'humain, de relatif à la condition humaine, autrement dit d'impur, mais il ne met pas en évidence que les conditions de l'homme du vingtième siècle sont différentes, je ne dis pas de celles des Anciens, mais plus généralement de celles de ses prédécesseurs. Or la question se pose inévitablement de comprendre comment des conditions peuvent être universelles, comment elles peuvent échapper à l’histoire. C’est pourquoi, sauf à estimer que l’auteur rejoint les théologiens créationnistes, j’incline à penser qu’il ne va pas jusqu'au bout de sa propre philosophie.