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Yves Dorion

Alain et la théorie des idées dans les Entretiens au bord de la mer

(1998)
à Robert Bourgne
en vif souvenir
des leçons d'autrefois

Sommaire : L'entendement, fils de la mer - Géométrie d'entendement - Du mouvement - Physique d'entendement - La mécanique revisitée - Eloge du transformisme - Eloge du travail - De la liberté - Le vrai dieu.

Du mouvement (TROISIEME ENTRETIEN)


Comme le précédent avait pour objet la géométrie, cet Entretien porte sur la physique. Dans un glissement qui passe du plus abstrait au plus complexe l'auteur poursuit la discussion des idées qui marquaient son temps. Et comme il refusait de trouver Euclide ou Riemann dans le monde, il refuse maintenant d'y trouver Newton ou Einstein. Les idées de la physique, de même que celles de la géométrie, appartiennent à l'entendement. Cette discussion de la physique porte en premier lieu sur le concept de mouvement, puis sur la théorie de la relativité et pour finir sur le rapport de l'essence à l'existence.

La première question est introduite par une référence à Zénon d'Elée, dont on sait que les paradoxes visaient à conclure que le mouvement n'existe pas. Ainsi à propos de la flèche demandait-il qu'on reconnût qu'elle ne volait ni dans l'espace où elle est, puisqu'elle y est, ni dans celui où elle n'est pas, puisqu'elle n'y est pas. Comme elle ne se meut ni où elle est ni où elle n'est pas, elle ne se meut pas du tout. Ce n'est pas bien malin. Mais l'auteur se plaît à accorder au sophiste une autre sagesse. Il se plaît à entendre derrière le paradoxe éculé une autre leçon, selon laquelle le mouvement serait non dans les choses mais seulement dans les pensées. Je ne chercherai pas davantage si c'était là la philosophie des éléates, par contre on peut aisément s'assurer que c'est celle de l'auteur. Le mouvement n'est pas vu dans la chose qui se meut, il en est conclu. Hume, qui était empiriste, mais qui avait le culot de ne pas permettre à l'empirisme de dire plus qu'il ne le peut légitimement, remarquait qu'on ne peut pas savoir si c'est la même boule qui roule sur le billard ou si ce sont des boules successives qui y occupent des positions successives. La supposition du mouvement est invinciblement conclue de l’apparence ; mais a-t-on raison de le supposer ? L'auteur n'a pas plus que l'Ecossais l'intention de faire prendre au sérieux la supposition opposée. Ce serait du fétichisme que de croire que le mouvement est dans les boules, et ce serait encore du fétichisme que de croire qu'il s'y trouve quoi que ce soit d'autre.

Mais comme le mouvement est irrésistiblement conclu de l'apparence, on ne perdra pas son temps en examinant d'autres exemples. Le nuage qu'on voit courir dans le ciel est-il d'un instant à l'autre formé des mêmes gouttes d'eau qui auraient effectué une translation d'un endroit à l'autre ? Si c'est ce que l'on croit spontanément, ce n'est pourtant pas tout à fait exact. Il se peut qu'une certaine proportion de gouttelettes soit effectivement transportée, mais il n'en est pas moins vrai qu'une autre proportion est vaporisée tandis qu'inversement de la vapeur se trouve condensée dans le même moment. Le nuage qui avance serait donc une apparence. La réalité serait plus complexe et plus masquée. La seule chose qui avancerait serait peut-être la dépression, encore qu'il se puisse, comme pour la vague, que là où l'on croit voir un mouvement d'avancée il n'y ait que descente puis remontée de la pression. La vague en effet, chacun l'a appris, n'avance pas. Chaque goutte dont elle est formée est bien animée d'un mouvement, mais non pas horizontal : c'est un mouvement de bas en haut et de haut en bas, comme l'établit clairement la simple contemplation d'un bouchon qui "danse sur la vague", ainsi que le dira le mauvais poète qui sommeille en chacun. Néanmoins si le même homme fixe cette fois l'ensemble du spectacle qu'il a depuis le rocher où il est installé, il ne manquera pas de croire que les vagues viennent une à une se briser sur celui-ci.

Le cinéma donne une autre illustration de la même illusion. Calé dans son fauteuil le spectateur voit galoper le cheval. Il n'y a pourtant pas de cheval qui galope. La seule chose qui lui soit donnée à voir n'est qu'une succession d'images fixes, une succession d'instantanés qui montrent tous le cheval immobile. Aucun spectateur néanmoins ne verra une succession d'instantanés d'un cheval immobilisé dans des positions différentes. Or s'il voit un mouvement ce ne peut être parce qu'il y aurait un mouvement dans ce qu'on lui montre. On ne lui montre que des images fixes. Si le spectateur voit un mouvement c'est parce que, pour donner un sens à l’apparence, il fait en quelque sorte le pari qu'il y a un mouvement. Cela demeure toujours une gageure, car il se peut que quelqu'un connaissant cette irrésistible tendance à le supposer décide d'en jouer et d'abuser le spectateur. C'est le cas du prestidigitateur, il prestigiatore selon l'étymologie véritable qui n'a rien à faire des doigts ni de la prestesse, qui a seulement subtilisé une muscade et découvert celle qui était dissimulée. L'hypothèse du mouvement est une idée qui met de l'ordre dans une expérience qui sans elle resterait informe. Le changement en effet pris tout seul est inintelligible. Le mouvement joint à l'idée de changement celle de la permanence. "Le mouvement, c'est à dire le changement de l'identique", dit le vieillard (p 49) qui pense dialectiquement sans le dire. Le mouvement est l'outil qui permet de trouver l'identique dans le changement. Cela est vrai, même si le mouvement doit assurément quelquefois être pensé plus complexe qu'il n'est d'abord cru.

Il ne faut en outre pas perdre de vue que le mouvement ne se comprend que par rapport à une référence immobile. Ce point fixe est indispensable pour penser autre chose que le simple changement, chose seulement qualitative, impossible à déterminer. Aussi longtemps qu'on n'arrive pas à décider d'un point fixe, l'événement, ce qui se passe, est impossible à comprendre. A supposer que sur la route les bornes et tout ce qui est observable soit mobile, on peut bien savoir qu'on a bougé, mais on ne sait pas de quelle distance on a avancé, si même on a avancé. C'est d'ailleurs la situation du marin qui, dès qu'il a quitté les côtes se trouve sans aucun repère fixe. D'où la difficulté de faire le point. On dit que Christophe Colomb trompait systématiquement ses marins, sous-estimant pour eux les distances parcourues afin de mieux temporiser, afin de retarder leur envie de retour. Crier terre c'est enfin trouver le point fixe. Mais on peut se tromper aussi et par la force des repères usuels croire que c'est le navire qui est immobile et que la terre se meut. C'est qu'en effet le mouvement est une relation.

Tout naturellement de ce point la discussion est conduite vers la théorie de la Relativité. Il y a lieu de penser que ce troisième entretien n'est destiné qu'à traiter de celle-ci. Ce qui en est dit paraît net : elle est "trop promptement acclamée", elle "porte au comble l'ordinaire confusion". Cependant si l'on cherche quelles sont les propositions que l'auteur condamne, on ne trouve que ceci: "la courbure de l'espace est (...) une erreur énorme (...) qui est à vouloir que la relation soit inhérente à la chose" (p 51). Et les mêmes termes sont employés à l'égard du mouvement relatif. Expression d'une physique d'entendement ces propos ne sont que paradoxaux, au sens propre de ce terme. L'opinion, voire certains physiciens eux-mêmes (dans la mesure où ils sortent de leur rôle et vulgarisant leurs théories, ils sont amenés à les abstraire de l'appareil scientifique, qui leur donne leur sens, et à leur donner une apparence philosophique) voient ou donnent à voir dans ces propositions autre chose que ce qui peut légitimement s'y trouver. Il y a donc ici deux parts à faire. Il faut distinguer premièrement les contraintes de l'expérience, auxquelles l'auteur ne peut songer à se soustraire, et secondement les termes dans lesquels elles sont exprimées, qui, selon la vigilance qu'on y apporte, peuvent être conformes ou non à une philosophie de l'entendement.

La théorie de la Relativité surgit de la contradiction rencontrée entre les théorèmes de la physique classique (newtonienne) et le fait expérimental que la vitesse de la lumière (c) est une limite, qui ne saurait entrer dans des additions et des soustractions simples. C'est ce qui ressort des tentatives aussi vaines que persévérantes faites par Michelson pour établir une somme de la vitesse de la lumière avec une autre vitesse, ou une différence. Peut-on nier que les expériences faites par Michelson aient toujours abouti à l'échec ? L'auteur ne peut évidemment pas vouloir dire qu'elles aient été mal faites, qu'un autre dispositif eût permis de déceler que c+v>c et que c-v<c. C'est un fait incontournable que la vitesse de la terre dans l’espace (v), que celle–ci soit dirigée vers la source lumineuse ou en direction opposée, ne change rien à la vitesse à laquelle la lumière parvient de cette dernière : c+v=c-v=c. Que la vitesse de la lumière soit une constante met évidemment à mal le théorème classique de l'addition des vitesses. Peut-on nier la nécessité d'élaborer un nouveau théorème de l'addition des vitesses, qui prenne en compte ce que l'expérience répond à ceux qui l'interrogent ? L'auteur ne peut pas proposer de maintenir que l’addition des vitesses v et v’ de deux mobiles dont l’un se meut dans le corps de référence (système de coordonnées galiléen) formé par l’autre (comme le train et le voyageur dans le train), soit égale à leur somme arithmétique : w=v+v'. Les conséquences de l'abandon de cette proposition mènent loin. Personne ne peut les empêcher de mener loin.

L'une des plus remarquables est que deux événements qui sont simultanés pour un observateur ne le sont pas pour un autre dès lors que ce dernier est en mouvement par rapport au premier. Comme le premier est en mouvement par rapport au second autant que celui-ci l'est par rapport à lui, il n'y a pas de mesure du temps qui soit plus vraie que l'autre. Et comme la réciprocité est parfaite il ne se peut pas que l'un trouve le temps de l'autre plus long que le sien pendant qu'au contraire l'autre trouve celui du premier plus court que le sien. Chacun doit trouver le sien plus long que celui de l'autre. C'est cela la Relativité au sens einsteinien, et cela n'a rien à voir avec les sophismes de Protagoras, selon qui, mon brave Monsieur, chacun voit midi à sa porte et tout se vaut. Le temps intervenant dans la mesure des distances, la Relativité implique encore que chacun trouve son propre espace plus long que celui de l'autre. A ces propositions étonnantes en succèdent d'autres encore plus difficiles à comprendre quand on passe de la considération du mouvement uniforme (Relativité restreinte) à celle du mouvement accéléré (Relativité généralisée). Ce sont ces dernières qui conduisent à dire que l'espace est courbe. Peut-on nier ces conséquences de la mise au point initiale d'un théorème relativiste de l'addition des vitesses? Cela n'est évidemment pas de la compétence de l'auteur de maintenir la mécanique newtonienne.

Par contre ce qui est non seulement de sa compétence, mais aussi de sa responsabilité, c'est de relever les abus de langage qui ont été commis dans le précédent exposé. Le temps est-il en cause dans la relativité de la mesure d'une durée ? L'espace est-il en cause dans la relativité de la mesure d'une distance ? De la relativité de la mesure peut-on légitimement passer à la relativité du temps et de l'espace eux-mêmes ? Du fait non seulement constaté, mais encore expliqué comme une nécessité, qu'aucun mouvement ne se peut faire de manière absolument rectiligne, a-t-on le droit de passer à l'affirmation que l'espace est courbe ? Même si l'on accepte, comme il le faut bien, les leçons de l'expérience, on peut encore, et il le faut bien, veiller à les exprimer dans un langage totalement intelligible. L'objet de la physique est-il le monde où nous vivons, la nature (fusis) ou le mouvement, l'espace, le temps ? La réponse de l'auteur est que seule la nature est l'objet de la physique, que par contre il appartient à la philosophie de l'entendement (en l'occurrence en tant que physique d'entendement) de montrer ce que sont le mouvement, l'espace et le temps. Il lui appartient d'affirmer que le mouvement n'est ni relatif ni absolu, parce qu'il n'appartient pas au monde, mais qu'il est l'hypothèse sous laquelle peuvent être pensés les changements de celui-ci; d'affirmer que l'espace n'est ni courbe ni droit, parce qu'il n'appartient pas au monde, mais qu'il est l'abstraction qui rend pensables toutes les relations possibles dans l'ordre du simultané, comme le temps est celle qui les rend pensables dans l'ordre du successif.

Dans l'hostilité de l'auteur à l'encontre de la Relativité il ne faut par conséquent lire aucun plaidoyer pour le maintien de la physique newtonienne, pas plus que dans son hostilité à la géométrie de Riemann il ne faut lire un plaidoyer pour Euclide. Toute la question que veulent poser et traiter ces Entretiens au bord de la mer est de distinguer ce qui revient à la nature des choses et ce qui revient à l'esprit. Quant à ce qui appartient au monde, si insuffisantes que soient la géométrie euclidienne et la physique newtonienne, si complexes qu'apparaissent la géométrie riemannienne et la physique relativiste, celles-ci ne font l'affaire que pour autant que les investigations ne soient pas poussées plus loin qu'elles ne le sont au début du vingtième siècle. Si elles ne sont pas remises en cause cent ans plus tard, cela ne peut évidemment garantir qu'elles ne le seront jamais. Il est même raisonnable de penser que le niveau d'abstraction qui les caractérise leur assure un bon délai avant de permettre qu'elles soient inquiétées. Mais peu importe ici. Ce qui intéresse l'auteur est tout autre chose que ce qui fait l'objet des réflexions de Bachelard, par exemple, dans le Nouvel esprit scientifique ou dans la Formation de l'esprit scientifique. Le problème que se pose ce dernier est celui de l'adéquation des différents systèmes de géométrie et de physique aux phénomènes qui interviennent dans l'expérience. Ce que l'auteur au contraire veut montrer c'est l'adéquation des idées ou des hypothèses à l'esprit qui les forme. C'est en ce sens et seulement en ce sens que le mouvement ne peut pas être relatif et que l'espace ne peut pas être courbe.

Néanmoins il importe au plus haut point que celui qui s'intéresse à la nature sache quelles sont les idées et les hypothèses qui sont "dignes de l'esprit" (p 57). Car en refusant que le mouvement soit relatif ou que l'espace soit courbe, ce n'est pas seulement l'honneur de l'esprit que l'on préserve. C'est aussi la connaissance de la nature qui est l'enjeu de ce refus. Lebrun dans une sorte de haussement d'épaule (p 51) absoudrait encore trop vite les excès de langage dont je parlais ci-dessus. Et moi-même en les qualifiant d'excès de langage je minimiserais la faute qu'ils contiennent. En attribuant au mouvement la qualité d'être relatif, à l'espace celle d'être courbe, on déshonore l'esprit parce qu'on attribue à des idées qui n'appartiennent qu'à lui des propriétés qui leur seraient imposées par le monde. Mais ce faisant, le trouble est réciproque, on attribue au monde ce qui n'est que des idées, lesquelles ne peuvent appartenir qu'à l'esprit. Croyant connaître la nature des choses, les physiciens se méprennent à son sujet. Voir l'esprit dans les choses, qu'est-ce sinon le fétichisme? Il y a du fétichisme dans les discours que combat l'auteur. Tout se passe comme si les géomètres et les physiciens de ce temps-là (voire de celui-ci) disaient au brave peuple ébahi : "nous vous guérissons de l'erreur grossière et atavique qui était de croire que le monde fût droit. Oyez et apprenez qu'en réalité il est courbe". Alors que l'on avait été dans l'erreur, on serait maintenant dans la vérité. Pourtant c'est une naïveté que de penser que l'esprit qui hier était dans l'erreur au sujet du monde soit capable aujourd'hui de le connaître comme s'il lui était transparent.

Il y a deux manières de comprendre que l'esprit est irrémédiablement étranger au monde, ou celui-ci à celui-là, et de se convaincre qu'aucune théorie, si brillante qu'elle soit, ne peut prétendre être vraie selon la réalité des choses. La première, qui n'est pas celle de l'auteur, est de considérer l'histoire des sciences, de prendre en compte les innombrables redressements, corrections, bouleversements dont elle a été le lieu, de comprendre qu'ils n'ont d'autre cause que l'élargissement de l'expérience, que celui-ci est un mouvement sans fin possible, et que par conséquent la théorie aujourd'hui féconde sera demain stérile. C'est une démarche longue. Mais, il faut le reconnaître, c'est aussi une voie dans laquelle on va brusquement passer du constat des incessantes révisions auxquelles les sciences ont toujours été soumises à l'idée qu'il est nécessaire qu'elles y soient toujours soumises. Il y a quelque chose d'empirique dans ce procédé et sa conclusion est illégitime (quoique la conclusion inverse soit simplement folle). Ou alors pour sortir de cet empirisme il faut encore être attentif aux expériences précises sur lesquelles repose chaque théorie, montrer de quelle expérience déterminée une théorie déterminée est la mise en ordre, mettre en évidence comment s'articulent les expériences successives et les théories successives, élaborer un modèle théorique de cet emboîtement... et enfin faire preuve de pas mal de jugement pour deviner en quoi les théories aujourd’hui les plus capables de rendre compte des expériences d’aujourd’hui seront demain incapables de rendre compte des expériences nouvelles ! C'est sans doute ce que peut faire de mieux la philosophie des sciences.

Mais l'auteur a un autre dessein que de s'occuper de philosophie des sciences. Le premier Entretien l'a indiqué, son objet est la philosophie de l'entendement. Celle-ci a une intersection avec celle-là, mais elle n'en conserve pas moins son originalité. C'est pourquoi elle ne prendra nullement en considération ce qui ferait l'objet de l'autre. Par contre il lui appartient de justifier ce que la philosophie des sciences ne peut pas justifier, à savoir qu’il ne peut pas y avoir d’adéquation entre la théorie et l’existence. Il lui faut mettre en opposition la nature de l'esprit et la nature des choses, ce qu'elle fait en distinguant deux sortes de nécessités. Il ne faut pas confondre la nécessité qui appartient à la nature et celle qui appartient aux idées. Cette dernière est celle d'un théorème mathématique. Par exemple quiconque a admis que par un point extérieur à une droite il passe à celle-ci une parallèle et une seule (ce qui n'est pas un théorème) est coincé et ne peut plus reconnaître autre chose que ceci: la somme des angles du triangle est égale à deux droits. S'il a admis qu'il y passe deux parallèles, il est coincé également et doit reconnaître que la somme des angles du triangle est toujours inférieure à deux droits. Et s'il a admis qu'il ne passe aucune parallèle, il devra reconnaître, tout aussi coincé, que la somme des angles du triangle est toujours supérieure à deux droits. C'est d'ailleurs ce même genre de nécessité sur lequel le Socrate des dialogues platoniciens se fonde pour mener la discussion avec son interlocuteur, qu'il soit ou non de bonne foi. Il vient toujours un moment où il lui fait remarquer : mais n'avait-on pas dit que etc. ? Il y a entre les idées des relations telles qu'une fois la prémisse admise on ne peut échapper à la conclusion. Il revient d'ailleurs à la logique de dégager ces relations. Ainsi Aristote montrera qu'il y a entre les différentes formes possibles de syllogisme des cas où l'on peut légitimement conclure et d'autres où on ne le peut pas. Par exemple de deux propositions universelles affirmatives liées par un moyen terme on peut légitimement tirer une conclusion. Mais si les propositions sont seulement particulières, on ne le peut pas.

Ceci dit, l'enjeu de la réflexion est de savoir si de la même façon une fois énoncé un principe ou une loi physique la conséquence en suit nécessairement. L'exemple donné est celui du principe d'Archimède. Il s'impose : on est devant l'océan. Tout corps plongé dans un liquide subit de la part de celui-ci une pression exercée de bas en haut qui est égale au poids du volume de liquide déplacé. De cet énoncé à la réalité y a-t-il un passage ? On ne peut pas dire que le principe est cause de la noyade scandaleuse de Hamelin (cf. septième Entretien). Le philosophe en vacances sur une plage voulut sauver une personne en danger et périt lui-même dans le sauvetage. Il y a bien une nécessité qui le noie, car enfin il n'avait aucune envie de périr. Mais peut-on dire que c'est à cause du principe d'Archimède ? Si c'était vrai il faudrait tout de suite exécuter ce maudit inventeur. Or ce n'est pas vrai. Le principe autorise la natation comme il autorise la noyade. La loi de la pesanteur, de la même façon, autorise évidemment la chute mais aussi le vol. Il n'y a pas plus de défi à la loi de la pesanteur dans le vol qu'il n'y a de défi au principe d'Archimède dans la nage ou dans la navigation. Par contre lorsqu'il y a noyade c'est par un autre genre de nécessité, "une certaine rencontre de vent, de vague, de voile en tel lieu et en tel moment" (p 54). C'est quelque chose sur quoi on ne peut guère faire de discours, puisque justement cette nécessité n'est pas celle du discours. C'est un événement.

Et ce n'est pas un fait! Cette distinction (p 59) est celle de l'existence et de l'essence. "Un nombre, dit Alain, n'est pas premièrement un fait. C'est plutôt par le nombre que la multitude devient un fait". La multitude est l'événement, elle est ce qui caractérise l'existence. Ainsi Lebrun tient-il dans sa main une poignée de sable. Les grains ont été prélevés au hasard, quelques-uns uns coulent et le vent les emporte. Mais que l'on suppose maintenant que quelqu'un les compte. Alors la multitude des grains devient un nombre. Dans le Théétète Platon s'amuse à affoler le jeune interlocuteur de Socrate en faisant dire à celui-ci que le plus grand, sans pourtant avoir changé, devient le plus petit. C'est qu'il jongle avec l'idée spontanée que le nombre est dans la chose, afin d'en montrer l'absurdité et d'établir que le nombre est une idée. Le nombre est d'entendement et c'est pourquoi ce n'est que lorsqu'ils sont comptés que les grains de sable ont un nombre ou en tout cas que c'est un fait qu'à leur collection correspond un nombre déterminé. Dans un propos connu (Cent un propos, cinquième volume, LI) Alain évoque une explosion survenue dans un dépôt de munitions à La Courneuve. La déflagration fut entendue dans Paris et évidemment à des kilomètres à la ronde. Dans un certain rayon les fenêtres furent brisées et les gens choqués. Ce que je décris n'est encore qu'un événement. Quant au fait, il appartenait à l'enquête de l'établir. L'enquête policière, l'expérience scientifique ont pour rôle de déterminer le fait. Indéterminé le fait n'est pas un fait, ce n'est qu'un événement. Toutefois la distinction n'a de sens que pour l'esprit. L'essence du réel n'est qu'une reconstruction hypothétique que l'entendement peut en faire et qu'il serait imprudent et naïf de confondre avec l'existence.

L'existence est toujours au-delà de ce que l'entendement peut en penser. L'existence ne se laisse pas réduire à quelque chose de démontrable ou d'explicable. La démonstration et l'explication appartiennent à l'esprit. Leur moyen est dans des idées qui appartiennent à l'esprit. Quelques-uns unes constituent des hypothèses, d'autres des concepts, toutes sont de l'entendement. Les projeter sur les choses, sur l'existence, c'est fétichisme. "C'est par le refus de l'inhérence que l'entendement est l'entendement" (p 62), autrement dit par le rejet des qualités occultes.