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Yves Dorion

Alain et la théorie des idées dans les Entretiens au bord de la mer

(1998)
à Robert Bourgne
en vif souvenir
des leçons d'autrefois

Sommaire : L'entendement, fils de la mer - Géométrie d'entendement - Du mouvement - Physique d'entendement - La mécanique revisitée - Eloge du transformisme - Eloge du travail - De la liberté - Le vrai dieu.


L'entendement, fils de la mer (PREMIER ENTRETIEN)


On peut se demander si le nom d'entretien définit assez clairement la forme dans laquelle l'auteur expose en ces quelques dizaines de pages sa philosophie. Il en a ailleurs et ordinairement pratiqué une autre qui ne s'éloignait guère du propos inventé par lui. Mais cette fois c'est de la forme platonicienne qu'il se rapproche, sans cependant s'y identifier. Ce qu'un entretien vulgaire a de commun avec le dialogue vulgaire c'est l'échange des idées émanant de deux ou de plusieurs points de vue. Il y a là en même temps ce qui les distingue le plus profondément du dialogue platonicien. Lorsque Socrate s'entretient avec Phèdre ou avec Théétète, le lecteur ne rencontre pas une opposition entre le point de vue de ces derniers et celui du philosophe. Socrate n'a pas de point de vue. Le dialogue tient en ceci que Socrate y procède à l'examen impitoyable de la doctrine qui lui est proposée par son interlocuteur. La manière d'Alain est assez proche : ici il y a bien des interlocuteurs qui les uns et les autres exposent des idées, mais leurs réflexions sont convergentes et, sans jamais s'affronter, ils soumettent quelque point à une discussion sereine mais tenace, l'un essayant telle idée, l'autre la saisissant et la prolongeant.

Il serait par conséquent illégitime de prétendre que l'un est le porte-parole de l'auteur, tandis que les autres exprimeraient des doctrines à combattre. Il s'agit plus d'un dialogue intérieur, chacun des intervenants étant en quelque manière le représentant de l'auteur lui-même. Comme Polyeucte ou Auguste ont leurs stances, Alain sans cesser d'être lui-même, réfléchit, se propose des idées et les soumet à l'attention la plus vigilante. Les Entretiens au bord de la mer sont des monologues d'Alain. Ce n'est qu'en apparence que les interlocuteurs sont autres que lui... en même temps que ce n'est qu'en apparence qu'ils sont lui. Lebrun semble être le plus extérieur. Mais, si Alain n'a assurément jamais été polytechnicien, il y a pourtant en lui pour les mathématiques, les sciences et les techniques une part d'aptitude et de goût, qui aurait éventuellement pu aboutir à faire de lui un ingénieur, voire une part de regret de n'avoir pas suivi la carrière du béton armé. Réciproquement Lebrun ne manque pas de philosophie. ça le distingue de ses collègues. Il a reçu les leçons du maître. Le lecteur ne tardera d'ailleurs pas à s'apercevoir qu'il fallait que participât à cet entretien un homme de formation scientifique. Le narrateur, puisqu'il s'exprime à la première personne, parce qu'aussi il est nommé Alain par les autres, donnerait facilement à croire qu'il est l'auteur. Mais il n'est que l'auteur des "petites feuilles" (p 10), c'est à dire des Propos, tels que la presse quotidienne les publiait. Sans qu'on doive l'assimiler à la part journalistique d'Alain, car il est manifestement aussi professeur de philosophie, il est l'auteur dans sa jeunesse, lorsqu'il n'avait pas encore publié de livre, quoiqu'il fût un professeur réputé, avant la guerre (celle de quatorze dix-huit) car ce n'est pas lui qui l'évoque mais Lebrun, ce qui confirme que celui-ci également est bien une part de l'auteur. C'est un Alain prompt à la polémique philosophique, "trop professeur", trop politique aussi, même si le temps des Universités populaires est passé. Il est le radical au sens de la fin du dix-neuvième siècle, c'est à dire le républicain sans concession. Ce n'est pas que l'âge permette de déguiser les concessions sous l'apparence flatteuse de la sagesse. Cependant l'auteur est enfin dans le personnage du vieillard par la distance que prend celui-ci à l'égard de la philosophie des écoles en même temps que de la politique : la passion autrefois éprouvée pour les choses de la cité s'est apaisée. L'engagement militant s'est éteint. La raison de cette mutation n'est pas tant la déception que l'exigence philosophique qui situe la pensée politique au niveau où elle est vraiment... et la philosophie au sien ! Il ne faudrait pourtant pas n'identifier l'auteur qu'au vieillard, car celui-ci n'exprime qu'une tendance, qui a elle aussi son excès dans un retrait du monde qui n'est pas le fait de l'auteur en 1929. Il n'est pas encore le vieillard. Quant à la muse de style italien, indice autobiographique, elle n'appartient pas seulement au peintre aux cheveux tout blancs.

Ainsi la pluralité des vrais interlocuteurs, qui éloigne l'entretien du dialogue platonicien, est en même temps ce qui l'en rapproche, puisque c'est une seule pensée qui s'y soumet à l'examen le plus attentif. Le narrateur étant nommé Alain, et l'auteur étant manifestement ailleurs, je me tiendrai pour désigner celui-ci à cette seule qualité. Peut-être puis-je ajouter sans verser dans l'anecdote qu'il y a entre lui et le narrateur la même relation qu'on trouve en certains dialogues entre Platon et Socrate jeune, guidé par un interlocuteur tel que Parménide ou l'Etranger d'Elée, dont le vieillard serait ici en quelque sorte l'analogue. Mais Lebrun l'incarne encore plus jeune et c'est lui qui au cinquième Entretien sera le répondant.

Il n'est nullement indifférent que les entretiens se déroulent au bord de la mer. Ce rivage océanique a beaucoup plus d'importance que n'en ont les rives de l'Ilyssos dans le dialogue de Socrate avec Phèdre. On serait tenté de dire que c'est un hommage de l'auteur à la Bretagne. Mais ce n'est pas l'un de ces goûts dont on ne discute pas qui le portait vers elle ; c'est parce que la mer rend hommage à l'entendement qu'Alain a aimé la Bretagne et choisi ce pseudonyme celtique. Il y a donc un lien intime entre ce qui fait l'objet des entretiens et leur cadre. Sans pouvoir l'expliquer pleinement, il faut cependant tenter de l'éclairer dès à présent en anticipant l'analyse qui va suivre. Une philosophie qui entreprend une "recherche de l'entendement", comme l'annonce le sous-titre, est une philosophie qui ne cherche plus à saisir un objet quelconque (le monde, l'histoire, l'homme), mais qui s'interroge sur ce qui rend possible de saisir un objet quelconque. Elle ne peut pourtant aboutir qu'à la condition de ne pas le quitter. Tout objet peut être compris : si complexe qu'il paraisse et qu'il soit, l'entendement est capable de le rendre intelligible. Comme le remarquait aussi Einstein, dont la physique sera examinée plus loin, "il n'y a qu'une seule chose au monde qui soit inintelligible, c'est que le monde soit intelligible". Est-ce miraculeux ? Comment l'entendement rend-il le monde intelligible, telle est la question à laquelle ce livre veut répondre. La référence à Platon n'est donc pas que de seule forme. C'est le fond de la philosophie exposée qui est platonicien. L'auteur écarte deux types de réponse qui, par des voies diverses cependant, aboutissent à chosifier l'entendement. L'une porte au compte d'idées éternelles l'accord du monde et de l'entendement (le spiritualisme), l'autre l'attribue à une nature (le matérialisme). Elles se trompent l'une et l'autre en ce qu'elles attribuent aux idées une raideur et pour tout dire dans les deux cas une réalité, à laquelle peut bien conduire la considération des choses de la terre et de la pierre, mais dont détourne à l'inverse le spectacle de "la mer sans moissons". C'est pourquoi les Entretiens ont pour cadre un sentier de douanier, le village dans le dos et l'océan en face.

Ce n'est pas seulement de la terre et de ses idées figées dont on se détourne, c'est aussi de la cité. Le narrateur indique dans quelles circonstances il a connu son ami Lebrun. Il n'est nullement anecdotique de renvoyer aux Universités populaires. Comme leur nom l'indique, en un temps où les études secondaires ne concernaient que les enfants des classes aisées, ces initiatives visaient à donner aux ouvriers une formation qui fût plus élevée que celle qu'ils pouvaient atteindre par la simple fréquentation de l'école primaire. La motivation de leurs promoteurs était essentiellement politique : la République, menacée par la conjuration anti-dreyfusarde, avait besoin, pensaient-ils, de cadres prolétaires. Il lui fallait pour les produire le concours de formateurs, bénévoles assurément, mais de haut niveau. Le narrateur, professeur de philosophie, Lebrun, polytechnicien, ont pu se rencontrer dans la fondation d'une Université populaire et nouer d'autant plus facilement une amitié qu'ils agissaient volontairement, animés d'un idéal commun. Ils rêvaient d'un changement politique... qui ne se fit point. Il y a quelque chose de militant dans ces deux personnages, même si au moment des entretiens les Universités populaires ne sont plus de saison et s'ils les considèrent d'un œil critique. Ils n'en demeurent pas moins marqués par un engagement qui visait à changer la cité. Alors qu'ils y ont renoncé, ils ne sont évidemment pas comme s’ils n'y avaient jamais pris part. Les Entretiens vont témoigner, à leur manière, de cet engagement politique passé.

Selon une image qui se rencontre dans Rousseau (Contrat social, I, 5 et au-delà), Comte, Durkheim et beaucoup d'autres auteurs, la société est un corps plus grand, mais qui en tant que tel a sa tête, son estomac, ses membres, bref différents organes entre lesquels existent des liens semblables à ceux qu'on rencontre dans un vivant. Il a sa vie, son activité, marquées par des événements normaux (croissance, digestion, circulation...) et d'autres pathologiques comme ces soubresauts dont il est question ici (p 9). En première analyse ils s'opposent à des actions plus concertées et plus dirigées, à des changements comme ceux que voulaient les interlocuteurs de ces entretiens, qui eussent été maîtrisés. Cette première réflexion critique n'est pas la plus fondamentale. Elle est d'ordre sociologique. Mais si l'on pousse plus loin la réflexion au sujet des soubresauts, on peut penser qu'ils s'opposent à des changements plus réussis et tout simplement plus réels. Or ce que dit l'auteur est particulièrement pessimiste : de changement maîtrisé et réel il n'y en a point. Tout ce dont sont susceptibles les corps politiques c'est de cette agitation qui saisit certains dormeurs : sans pourtant s'éveiller ils peuvent donner des coups et se les donner à eux-mêmes, se battant, en rêve, contre des moulins à vent. A moins qu'il ne s'agisse d'une agitation d'ivrogne, qui au lendemain ne laisse d'autre trace que la gueule de bois. Il y a donc des révolutions parce qu'il n'y a pas d'évolution volontaire et maîtrisée. Seulement les transformations qu'elles opèrent sont illusoires. Quiconque a participé aux Universités populaires a forcément médité sur la Révolution de 1789 et aussi sur celles du dix-neuvième siècle. Ce mouvement était animé par le souvenir et par l'espoir, à moins que ce ne fût la condamnation, qu'il faisait naître. Toujours est-il qu'après quelques années d'activisme les initiatives étaient retombées.

Le plus important cependant relève de la pédagogie. Le narrateur se fait cette réflexion que les militants qui visaient à éduquer les prolétaires s'y prenaient à l'envers. Leurs cours, fussent-ils de mathématiques, avaient pour objectif de les mener à une analyse politique. Il n'est pas difficile en effet de constater que les prolétaires n'ont pas spontanément une représentation prolétarienne ou simplement véridique du monde. La triste mais incontournable vérité est qu'ils adoptent les points de vue de la classe dominante, de la bourgeoisie qui les exploite. C'est ce que Marx explique remarquablement dans l'Idéologie allemande (in Philosophie, Folio, pp 338-339). Ceux qui assistaient à ces cours n'avaient donc aucun souci d'autre chose que de politique. Il fallait leur expliquer qu'ils avaient raison d'être républicains. Mais ces Universités populaires ne pouvaient réussir à faire des prolétaires des intellectuels. Le verdict est sans appel. Elles péchaient par succomber à la tentation d'éviter un détour. Elles voulaient aller tout droit au but, sans se rendre compte qu'en faisant l'économie d'une réflexion plus profonde elles allaient contre leur but. Qu'est-ce qui distingue une idée de gauche d'une idée de droite ? Si l'un est pour la liberté et l'égalité, tandis que l'autre est pour l'ordre et la tradition, ni les idées de l'un ni celles de l'autre ne valent qu'on meure pour elles, ni qu'on se fasse mutuellement la gueule pour elles. Si les valeurs s'opposent entre elles, le choix de celles-ci plutôt que de celles-là relève de la subjectivité : c'est de naissance ou sous influence qu'on est d'un côté ou de l'autre, mais ça ne se discute pas. Donc ça n'a pas de sens. La seule conclusion à tirer de là est que chacun doit avoir le droit de prier ses pénates devant son petit autel domestique, pourvu qu'il n'importune pas les autres.

Aller au fondement des valeurs est une toute autre affaire. Cela exige de prendre départ et appui sur ce que peut réellement penser chacun. Car la pensée ne vaut que par son mouvement propre. Ce qui fait la valeur d'une pensée ce n'est pas qu'elle est conforme à tel idéal plutôt qu'à tel autre, qui ne lui serait préféré que par des raisons subjectives. C'est qu'elle est le produit d'un mouvement véritable de la pensée, de l'esprit ou de l'entendement, comme on voudra dire. Ce n'est donc pas par en haut qu'elle doit être formée, mais par en bas. Il faut partir des conditions d'activité et d'existence. Il est inutile d'enseigner aux ouvriers de belles et bonnes idées. Il faut les amener à porter un jugement sur leurs propres pensées, leur faire découvrir ce qu'il y a en elles d'erroné, les amener à les redresser par eux-mêmes. Une pensée vraie n'est pas celle qui vient combler une lacune, remplacer l'ignorance par le savoir. C'est celle qui vient redresser une erreur. Il faut partir de ce que savent ceux auxquels on s'adresse pour les amener plus haut. Si ce sont des prolétaires, ils savent essentiellement un métier, une pratique professionnelle. C'est sur celle-ci qu'il faut les amener à réfléchir. Ainsi un maçon a une pratique du ciment. Elle est propre à faire naître en lui une réflexion de nature scientifique et à le porter vers le concept d'atome. C'est un mauvais choix que de lui enseigner Démocrite, l'abstraction du dernier et plus petit élément constitutif du réel. Le bon choix eût été de passer par la prise du ciment. Comment sa pâte d'abord liquide peut-elle si rapidement se figer et devenir aussi solide que le roc ? Elle est faite d'éléments entre lesquels il n'y a de jeu que pour autant qu'ils sont maintenus dans certaines conditions (température, pression). Si on les place dans d'autres conditions il n'y a plus de jeu. Cela est penser comme Lucrèce.

N'est nullement anecdotique non plus le fait que la discussion se fasse les pinceaux à la main. Le vieillard est d'abord mentionné comme peintre, le narrateur déclare avoir le goût de peindre. Certes, comme il est dit, cela permet de longues pauses dans la conversation. Mais de cela le lecteur n'a rien à faire; il est seulement invité à les placer où il veut. Ce qui est tout à fait essentiel par contre c'est l'attention que la peinture donne nécessairement à l'apparence. N'est-il pas étonnant que des philosophes se jettent dans la peinture ? L'entendement vise l'être, il cherche à saisir l'être. De quoi la pensée serait-elle la pensée, si ce n'était de l'être ? Aussi doit-elle évidemment se défier de l'apparence. Lebrun remarque (p 12) qu'un champ carré apparaît selon la perspective comme une figure aplatie qui a des angles aigus et des angles obtus. Il ne faut pas le prendre pour un losange s'il est carré. De même la fable avertit que tout ce qui porte la bure n'est pas moine. Pour atteindre l'être ne faudrait-il donc pas renoncer à le voir afin de le penser seulement ? Mais cela est assurément impossible. C'est dans l'apparence qu'il faut trouver l'être et le déterminer. Il n'y a pas d'autre voie pour parvenir à l'être que de passer par l'apparence. C'est en cela que le peintre est meilleur que qui que ce soit d'autre. Chacun, sauf lui, a tendance à projeter dans sa vision ce qu'il croit savoir. Dans un dessin d'enfant le champ qui est connu carré sera figuré carré. Le peintre au contraire va le figurer tel qu'il apparaît, c'est à dire comme l'a dit Lebrun. Il est l'homme qui se défie le mieux de ses pensées. C'est pourquoi mieux qu'aucun autre il est capable d'atteindre l'être, qui est toujours plus complexe qu'on ne le pense. L'apparence en effet est toute vraie, pourvu qu'on sache la comprendre. Selon la belle parole de Hegel, l'être ne peut apparaître mieux qu'il ne le fait. Car si le champ carré apparaît aplati, ce n'est pas pour tromper celui qui le regarde, mais pour lui dire en même temps d'où il le regarde. De la même façon si le bâton droit paraît brisé, cela dit qu'il y a de l'eau. Mais les peintres d'ordinaire ne poussent pas plus loin cette fermeté qu'ils manifestent dans le refus des pensées précipitées. Ils ne la poussent pas même toujours aussi loin. Car dans la figuration de scènes telles que le baptême dans le Jourdain, ou Jésus enfant traversant le ruisseau sur les épaules de Christophe, les peintres se refusent à briser les jambes plongées dans l'eau. Aussi, tout en peignant, les interlocuteurs de ces Entretiens sont-ils autre chose que des peintres. Ils sont assurément philosophes.

Leur objet n'est d'ailleurs pas seulement le respect de l'apparence. Ici l'apparence est mouvante. La mer contrairement à la terre n'a pas une apparence stable. L'esprit terrien a toujours du mal à se représenter les lieux tels qu'ils étaient, autrement qu'ils ne sont. Qu'à l'emplacement même de ces bâtiments et de ces routes il y eût autrefois des prés et des bois, que telle personne qu'on connaît y eût ses jeux et ses émotions, cela est toujours objet d'étonnement et presque de scandale, même si l'on sait bien que c'est vrai. "Tu as connu, toi, cet endroit au temps où etc.!" Le bouleversement des lieux terrestres est tenu pour théoriquement possible mais, en attendant, quotidiennement on y retrouve les mêmes choses. L'esprit marin n'a pas ces assurances. Dans un petit discours (pp 13-15) le vieillard invite les deux autres à s'assurer en leur commun siège ionien. L'Ionie c'est la Grèce maritime, celle d'Héraclite dont l'éloge sera fait plus loin (p 121), opposée à la Grèce continentale, fût-elle la Grande Grèce de Parménide. Il faut penser le mobile, le mouvant et non plus l'être, la permanence. Il ne s'agit cependant pas de se contenter de dire que tout passe et tout trépasse, que rien n'est mais que tout devient. Cet héraclitéisme de pacotille est en dessous de la philosophie, en tout cas de la philosophie de l'entendement que ces pages visent à édifier. Pour aller jusqu'au bout de l'image du fleuve, il faudrait dire que non seulement ses eaux ne sont plus les mêmes aujourd'hui qu'hier, mais aussi ses rives. Mais ce n'est pas au regard d'un homme, en quelques décennies, que les rives coulent et que le fleuve se déplace. Encore que dans les baies vaseuses le pêcheur à pied sache bien ne pas trouver les rivières toujours au même endroit; il sait bien qu'elles divaguent. Toutefois il est déjà dans le domaine maritime. Il est moins facile de penser la mort du soleil, parangon de la permanence. C'est pourtant ce qu'a fait le philosophe éphésien.

L'océan est briseur d'idoles. La fluidité de ce milieu ne permet pas en effet de subir en face de lui l'illusion qu'on éprouve invinciblement en face de la terre. Face à celle-ci on a invinciblement l'impression que les idées lui sont faites sur mesure. C'est ce qu'on interprète soit en admettant qu'elles émanent d'elle, soit en s'agenouillant devant le miracle qu'elles trouvent en elle leur application (c'est hélas ce que faisait Einstein). Ainsi en va-t-il par exemple de l'idée du cercle, dont on est porté à croire soit qu'elle est empiriquement tirée des objets ronds soit qu'il y a entre elle et eux une merveilleuse harmonie. Mais face à l'océan il devient tout à fait évident qu'il n'y a pas d'objets qui soient ronds avant que l'entendement n'y applique l'idée du cercle qui est sienne. Dès lors il faut reconnaître que l'idée de cercle est un outil de l'entendement, créé par lui, avec lequel il se porte vers les choses afin de les prendre, comme le marteau est un outil de la main, créé par elle, afin de prendre les choses. Or personne ne dit que le marteau soit empiriquement tiré de la contemplation des choses, ni ne prétend qu'il existe entre lui et les choses une ressemblance miraculeuse. Face à la terre l'idée de cercle se fait ronde, elle se fait chose. Face à l'océan elle reste le produit de l'entendement. L'océan avec son flux et son reflux, avec ses vagues qui montent et qui descendent et qui ne font que semblant d'avancer n'est pas seulement rebelle à la chosification dans le solide. Il devient l'image même de l'entendement. Car c'est celui-ci d'abord qui refuse de se faire chose, qui refuse de s'identifier à quoi que ce soit et même à ses propres idées.

Significativement Alain situe sa perspective philosophique au-delà du spiritualisme et du matérialisme, il nomme son objet entendement, entre esprit et corps. Cette philosophie met en lumière que l'entendement est activité et qu'il ne peut se résoudre ni dans une nature spirituelle, ni dans une nature corporelle. Dans le premier cas on voudrait faire de l'entendement, sous le nom d'esprit, un relais de l'esprit divin, voire un dépôt de celui-ci, recelant des idées qui ne seraient que le reflet de celles qui appartiennent premièrement à celui-ci et c'est la tendance de Parménide -les formes éternelles-, Descartes, Leibniz et Kant, tandis que dans l'autre on voudrait faire de l'entendement un reflet et un dépôt du monde corporel dans la mesure où l'expérience, comprise dans le sens le plus étroit de ce qui affecte immédiatement les sens, serait la source des idées et c'est la tendance abdéritaine qui, partant de Démocrite - l'atome immuable -, ou de Protagoras et de sa sensation, se prolonge dans l'empirisme, dont on discutera plus loin l'expression que lui donne Berkeley (p 165). Entre fils du ciel et fils de la terre, les uns et les autres chosifiant l'entendement, c'est à dire perdant son activité, l'auteur essaie de tracer le sillage d'une autre philosophie, qu'il n'est sans doute pas le premier à ouvrir, mais où il est l'un des très rares à avancer. Personnellement je vois devant lui dans cette voie Héraclite, Platon, Spinoza et Marx. Il est possible que l'auteur lui-même serait quelque peu surpris de mes classifications, des cousinages que je lui attribue, car l'interprétation que je donne des philosophes n'est pas la sienne.

Que l'on verse dans le spiritualisme ou dans le matérialisme (en fait dans l'empirisme), la cristallisation des idées qui s'ensuit nécessairement est aussi une sacralisation, selon le cas, de ce qui vient du ciel ou de ce qui vient de la terre. Voulant mettre au-dessus de toute critique les idées, parce qu'elles viennent d'en haut le spiritualisme a vite fait de prêcher pour un ordre politique de droit divin, tandis que symétriquement, mettant au-dessus de toute critique les idées parce qu'elles viennent d'en bas, le matérialisme a vite fait de prêcher contre ce même ordre. La même faute est commise par ces deux philosophies, et elle leur vaut la même punition: retomber au niveau de la politique. Celle-ci est bien l'art de gérer les cités, assises sur la terre, faites de maisons et de routes de pierre. Quant à la philosophie capable de sauver l'entendement, l'auteur la montre à l'œuvre dans les observations qu'il livre sur le cercle, la roue et le rouleau. Mais on la trouvera développée dans les entretiens suivants.