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Leçon 10: L'anarchiste

Sommaire des leçons - La chimérique aristocratie - Le technicien et le démagogue - La virtù populaire - L'Aïd-el-kébir - Le pouvoir d'interpellation - Les fins et les moyens - L'esprit radical contre l'esprit de parti - Le supérieur et l'inférieur - L'antidote du totalitarisme -L'anarchiste -

Propos du 15 octobre 1907 (Propos sur les pouvoirs, p. 178).

Les Etats veillent à ne pas laisser entamer leur autorité. Ils veillent à l'exécution des lois, à ce que les ordres soient exécutés, et à ce que l'ordre règne. Contre eux s'élèvent sans cesse toutes sortes de tendances séditieuses. Le citoyen est toujours tenté par la désobéissance, et plus que cela par la remise en cause de l'autorité de l'Etat. Cette tendance peut quelquefois aller très loin et l'on voit épisodiquement dans les sociétés des agitations, des émeutes, des attentats qui visent à ébranler non seulement le pouvoir en place, mais le principe du pouvoir lui-même. Les noms sous lesquels sont identifiés ces mouvements varient selon les époques, selon les pays, et ils peuvent dans un autre contexte désigner quelque chose de tout à fait bénin. Il ne faut donc pas se laisser tromper par les mots. Ce qui est évoqué à la première ligne du Propos ne désigne rien de bénin. L'auteur se demande quelle est l'attitude la plus dangereuse non pour l'Etat exactement, mais pour les pouvoirs. Est-ce celle qui manipule à plaisir les drapeaux noirs et rouges, qui désobéit individuellement et collectivement, qui produit des actions telles que insurrections et attentats, qui donne la chair de poule aux bourgeois ? Ou est-ce celle d'un honnête citoyen, qui fait tout ce qu'on lui demande, mais qui n'engage jamais dans l'exécution de ce qui lui a été demandé autre chose que l'adhésion de son corps, refusant celle de son esprit ?

Il faut s'entendre sur ce que signifient dans le contexte français d'avant la guerre de 1914 les notions d'anarchiste et de socialiste. L'anarchiste, on ne le sait peut-être pas assez clairement, est partisan d'une doctrine politique qui refuse l'existence même de l'Etat. Et parce que celui-ci existe, il faut l'abolir. Dans ce but tous les moyens sont bons. Ils vont de la tricherie et de la feinte à l'égard de la loi, à l'action la plus violente contre les autorités, contre les institutions, contre toutes les puissances : politiques, financières, militaires, religieuses. L'anarchiste aime désobéir à la loi, non parce qu'il y trouve un avantage personnel, mais parce que, ce faisant, il désorganise l'Etat. Certes il ne va pas contre son intérêt quand il brave les règles sociales, mais la défense systématique de son intérêt personnel est pour lui une manière de ruiner le prétendu bien public, qui n'est à ses yeux en réalité que l'intérêt particulier de ses ennemis de classe. Si par exemple il fraude, c'est évidemment pour son avantage, mais celui-ci n'est pas seulement d'obtenir à son profit une exception dans l'application de la loi, il est bien plus profondément de remettre en cause la loi elle-même et l'Etat dont elle est l'expression. Aussi à ces moyens quelque peu folkloriques s'en ajoutent d'autres, dès que les circonstances le permettent. Les anarchistes aiment le complot et l'attentat. Il ne s'agit pas pour eux d'affaiblir telle ou telle puissance ou de l'humilier. S'ils l'affaiblissent ou l'humilient, cela n'est pourtant pas leur but, mais seulement le moyen de la détruire. Et leur but n'est pas de détruire telle ou telle puissance, mais d'abolir toute puissance. Afin de l'atteindre, ils ne comptent pas sur l'action collective, qui impliquerait rassemblement et discipline, soumission à un autre ordre aussi haïssable que le premier. Ils comptent donc sur l'action individuelle et le complot d'un petit groupe, qui se donne les moyens de frapper les autorités de la manière la plus brutale.

En 1882 avaient eu lieu de premiers attentats visant une église à Montceau-les-mines, un bureau militaire et un théâtre à Lyon. En 1886 l'hôtel particulier d'une actrice célèbre avait été pillé et incendié. Le 1er mai 1890 à Vienne des manifestants arborant des drapeaux noirs pénètraient dans une usine textile et se distribuaient les marchandises trouvées. Le 1er mai 1891 dans la banlieue parisienne des manifestations anarchistes dégénéraient en combat de rues. De la dynamite était volée ; les attentats devenaient plus nombreux en 1892 : des immeubles symboliques des institutions de l'Armée et de la Justice (laquelle condamnait lourdement les anarchistes) étaient détruits à l’explosif par Ravachol. En France il n'y a pas de monarque ; sous la IIIe République le Président n'était même pas un symbole comparable au roi d'Angleterre (Sadi Carnot sera néanmoins assassiné à Lyon en 1894) ; qu'à cela ne tienne : en 1893 l'anarchiste Vaillant lançait du haut de la tribune du public une bombe lors d'une séance de la Chambre des députés. C'était toute la représentation nationale qu'il entendait peut-être non pas exactement assassiner, mais au moins terroriser suffisamment pour paralyser les institutions politiques. Il semble que c'était une provocation policière, car s'il n'y eut ni dégât important, ni blessé sérieux, pas même de trouble dans l'assemblée, le gouvernement en profita pour justifier des lois d'exception. En 1894 Henry lançait une bombe contre la terrasse d'un café parisien, faisant 17 blessés. Une autre de ses bombes, imprudemment emportée au commissariat, y avait explosé en faisant cinq morts. L'anarchiste avait déclaré devant ses juges : " j'avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d'autorité et de propriété. On m'avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l'égalité et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies... " Après cette vague d'attentats les gouvernements obtinrent des lois scélérates qui touchèrent aussi bien les anarchistes que les socialistes.

Ces derniers, à la différence des précédents, ne sont pas partisans de l'abolition de l'Etat, mais de sa transformation. Ils ne sont en 1894 ni en 1907 ce que peuvent être les socialistes d'aujourd'hui. Après trois décennies d'existence organisée les divers courants socialistes se sont unifiés en 1905 au congrès constitutif du Parti socialiste à Paris. Cette initiative devait s'avérer heureuse puisqu'aux élections de 1906 le nouveau parti recueillit environ 10 % des suffrages exprimés et cinquante et un élus. En 1914 il devait atteindre 17 % et 103 élus. Il dirige de nombreuses municipalités urbaines et rurales. C'est bien davantage un parti d'électeurs qu'un parti de militants. Même s'il dispose d'une base ouvrière importante, il est totalement inorganisé dans les entreprises. Sa doctrine, inspirée autant de Proudhon et de Blanqui que de Marx, reste floue et peu cohérente. Cela explique d'ailleurs qu'Alain évoque sans davantage de précision d'autres " espèces politiques du même genre ". Car même s'il prétend être un parti de classe, sa principale activité se situe pourtant sur le plan électoral.

Cependant en son sein se retrouvent tout ceux qui se réclament à plus ou moins juste titre de la pensée de Marx. Ce n'est pas par hasard que sa charte de l'unité précise : " le parti socialiste est fondé sur les principes suivants : entente et organisation internationale des travailleurs ; organisation politique et économique du prolétariat en parti de classe, pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d'échange, c'est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste ". Alain avait sans doute fort peu de rapports avec les dirigeants de ce parti, à l'exception de Jean Jaurès. Mais il en avait bien davantage avec des intellectuels beaucoup plus avertis de la philosophie et de la doctrine politique de Marx, comme l'était Lucien Herr, le bibliothécaire de l'Ecole normale supérieure, qui par sa culture et sa générosité influença des dizaines de promotions d'universitaires passés par la rue d'Ulm, en particulier Jaurès. Si ce dernier d'ailleurs n'était nullement devenu marxiste pour autant, il ne fait aucun doute que d'autres l'étaient, qui prenaient très au sérieux la charte de ce Parti socialiste. D'ailleurs depuis une trentaine d'années, l'une après l'autre, les œuvres de Marx avaient été traduites en français et publiées.

On peut donc trouver à l'époque où Alain écrit cet article pour la Dépêche de Rouen des révolutionnaires français, dont les conceptions ne trouvent pas seulement leurs racines dans la tradition des émeutes de 1848 et de la Commune de 1871, mais aussi dans les réflexions critiques que Marx a faites à leur sujet, comme dans la lecture du Livre Ier du Capital. Même très minoritaire, même sans influence, il existe un courant qui vise à une transformation de la société pour plus de justice, par un bouleversement de sa base économique et sociale et par un remplacement de son pouvoir politique bourgeois. Il se trouve des gens qui veulent la nationalisation des industries et des banques et la prise du pouvoir par le prolétariat. Cependant quelle que soit la confusion des idées, à cause de laquelle socialisme et anarchisme ne se distinguent guère, il faut encore relever que les grèves et les rassemblements du 1er mai donnent lieu à des manifestations et des défilés qui se font derrière les drapeaux rouges et qui se heurtent à la troupe envoyée devant eux par le gouvernement. La cavalerie charge les manifestants sabre au clair ou bien on leur oppose l'infanterie qui tire sur eux au fusil. Il n'est pas rare que ces épisodes se soldent par des dizaines de blessés et plusieurs morts : il ne fait aucun doute que dans ces conditions la notion même de socialiste implique quelque chose de révolutionnaire.

Telles sont les références historiques que j'emprunte à Jean Elleinstein (Histoire de la France contemporaine, tome IV, respectivement pp. 99-103 et pp 122-124), et qu'il convient de restituer cent ans plus tard pour comprendre cet article journalistique de 1907. Il constitue une réflexion sur les potentialités du radicalisme philosophique d'Alain en matière de défense et d'élargissement des libertés. L'emprise, la pression et l'étouffement exercé sur les citoyens par les pouvoirs peuvent-ils être desserrés par l'usage de la dynamite ou par les manifestations de masse ? Sans doute ceux qui commettent les attentats, comme ceux qui défilent sur les boulevards derrière les drapeaux noirs et rouges pensent-t-il avec sincérité que leur action milite efficacement en faveur de la liberté. Mais ça n'est pas parce qu'ils le croient que cela est vrai. Alain voit dans sa propre attitude politique un outil autrement plus utile pour préserver et conquérir davantage de liberté. Contre les abus du pouvoir d'Etat il fait lui-même plus que n'importe quel poseur de bombes, plus que les grévistes de la mine ou du haut fourneau. C'est pourquoi il entend montrer ici qu'il est plus anarchiste que les anarchistes, plus révolutionnaire que les révolutionnaires. Dans ce Propos il se partage en deux, se faisant tour à tour son propre accusateur et son propre défenseur. Il va de soi que l'accusation est complaisante et que si elle triomphe de la défense, ce n'est que pour exprimer la conviction de l'auteur.

Il énonce d'abord ce qui le sépare des anarchistes, voire ce qui l'oppose à eux. Le plaidoyer est assez amusant. Il est empreint d'une fausse naïveté, comme s'il était possible de confondre le " véritable anarchiste " avec les anarchistes. Ces derniers autant qu'ils le peuvent s'efforcent de se soustraire au paiement de la part des contributions qui leur revient comme ils tentent d’échapper au service militaire ; ils se soustraient à l'application des lois autant qu'ils le peuvent, et ne haïssent rien tant que la police, si ce n'est l'armée. Sur ces trois ou quatre questions l'auteur affiche plaisamment un point de vue absolument opposé. Non content de payer ses contributions, comme le fait tout un chacun dès lors qu'il y est contraint, il est content de les payer. Bien sûr il évite de s'interroger sur la part du budget national qui revient aux industries d'armement et plus généralement aux financiers, pour ne porter son attention que sur la part des équipements collectifs. Si chaque citoyen devait se payer à lui-même avec ses seules ressources les moyens nécessaires à sa circulation routière, maritime, etc. il est certain qu'il ne se déplacerait pas beaucoup. S'il devait s'assurer à lui-même avec ses seules ressources l'éducation, la culture et la santé, il est certain qu'il y réussirait rarement, qu'il resterait la plupart du temps analphabète ou du moins illettré, qu'il serait entièrement à la merci de la maladie. Il est donc bien compréhensible que ce soit avec le plus grand plaisir que l'on considère que les impôts qu'on paye donnent leurs moyens d'existence aux écoles, aux théâtres et aux hôpitaux et permettent de bénéficier de leurs services sans avoir à en payer le prix. Il y a là effectivement un grand nombre de choses utiles de la propriété desquelles je ne suis pas exclu, puisque comme membre de la communauté je les possède en commun avec tous les autres membres. Il est d'autant plus utile de s'en souvenir que c'est toujours l'objet de discours d'une démagogie effrénée que de proposer aux électeurs une diminution des impôts. Une telle mesure, si elle était effectivement mise en place, permettrait-elle de mettre fin au pillage des fonds publics par les entreprises privées, ou aboutirait-elle à faire payer à chaque citoyen de sa propre poche son éducation, sa culture et sa santé ? Poser la question, c'est y répondre.

L'obéissance à la loi est encore un autre point sur lequel la philosophie d'Alain s'oppose à l'anarchisme. Eclairée par Spinoza, et singulièrement par le chapitre XVI du Traité théologico-politique, elle s'oppose à toute désobéissance du citoyen à la loi. Si injuste qu'on puisse juger celle-ci, la désobéissance à l'ordre injuste est source d'une injustice encore plus grande, parce qu'elle ruine l'ordre social sans lequel il n'y a plus aucune justice, mais seulement des rapports de force. Il faut donc se soumettre à la loi, quoi qu'on ait à dire contre elle et bien entendu sans se priver de le dire. L'agent de police garantit l'ordre, il est le représentant de la loi. Sa tâche est particulièrement difficile, parce qu'il intervient au plus près de ceux qui ont le devoir de l'appliquer en même temps que la tentation de ne pas le faire. Il n'y a lieu d'établir aucune différence de nature entre celui qui règle la circulation et celui qui poursuit les plus grands criminels. Le premier comme le second, le brigadier du carrefour comme le commissaire de la Police criminelle exercent une fonction qui appelle le respect. On peut être assuré qu'au regard de la noblesse de celle-ci leur traitement n'est pas ce qu'il devrait être. Il n'est pas normal que ces fonctionnaires soient si mal payés que seule l'abnégation explique qu'ils s'acquittent de leurs tâches malgré le peu de considération dont ils font l'objet.

Pour faire bonne mesure l'accusé plaide son admiration de l'armée. Il aime les défilés militaires. Il convient néanmoins d'observer que ce qui lui plaît dans l'alignement du régiment, ce ne sont pas les armes. Il n'a pas un mot pour évoquer les beaux fusils et les beaux canons, qui en 1907 ne manquaient certainement pas aux revanchards qui rêvaient de reprendre aux Allemands l'Alsace et la Lorraine, ni aux impérialistes qui multipliaient les expéditions coloniales au Maroc, en Indochine ou à Madagascar. Ce qu'il mentionne par contre c'est la discipline, c'est-à-dire la prompte obéissance, la mise en commun des forces individuelles dans l'exécution d'une tâche d'intérêt public, l'action menée avec ordre jusqu'au succès. Et de ce point de vue l'armée est une administration comme une autre, elle n'est que l'illustration la plus saisissante de la réussite de la société dans la satisfaction de l'intérêt général. Il est certain que la philosophie d'Alain présentée de cette manière ne peut être accusée d'aucune connivence avec l'anarchisme.

Le réquisitoire qui succède cependant à cette habile plaidoirie ne se laisse pas abuser par ces apparences. Il faudrait dire d'ailleurs qu'il ne se laisse pas non plus abuser par l'apparence radicale de l'homme au couteau entre les dents ou de l'homme à la bombe sous le manteau. Le sage, celui qui sait voir au-delà des drapeaux agités, n'est nullement surpris par les arguments de la défense. Certes il connaît l'auteur depuis longtemps, puisqu'il n'est autre que l'auteur lui-même. Et au-delà des apparences il convainc le philosophe d'anarchisme. Sa démonstration tient en une seule idée : obéir n'est pas respecter, obéir n'est pas aimer. Alain a une conception instrumentale de l'Etat, de l'administration et des pouvoirs ; il refuse absolument d'en faire une autorité située au-dessus des hommes. La société n'est pas Dieu, l'Etat n'est pas prophète, les pouvoirs ne sont pas sacrés. De ce point de vue on peut dire que la séparation de l'Eglise et de l'Etat, opérée par une loi promulguée le 9 décembre 1905, est poussée par l'auteur dans un sens tout à fait opposé à celui que préconisaient quelques autres. Aussi longtemps que l'Eglise et l'Etat restèrent associés, aussi longtemps que la République n'assurait pas la liberté de conscience et qu'au contraire elle subventionnait les cultes et leur ministres, l'ordre qu'elle représentait recevait en retour une consécration de ces mêmes cultes, de ces mêmes ministres et du dieu qu'ils servaient. L'ordre était sacré, fût-il républicain, parce qu'il était l'expression de la volonté de Dieu. Dans quel sens la loi de séparation pouvait-elle agir ?

Elle pouvait être interprétée d'abord comme la consécration de l'ordre immanent, sans aucune référence à aucun transcendant dès lors renvoyé éventuellement à la conscience individuelle. La société elle-même est divine, ceux qui y exercent le pouvoir sont ses grands prêtres, il faut les respecter et les aimer. Enoncée en ces termes la thèse peut être ridicule, mais il faut la reconnaître sous des discours plus habiles. Et c'est justement une tentation du pouvoir républicain, parce qu'il est assis sur le suffrage universel, parce qu'il prétend être le meilleur représentant du peuple souverain, que de faire baiser ses décrets. " Peuples, prosternez-vous devant l'expression de la volonté du dieu vivant ". Il suffit d'entendre les porte-parole du parti vainqueur un soir d'élection pour comprendre que toute pensée qui s'écarte de celle de la majorité est bannie. Cependant comme les lendemains chantent moins qu'on ne le croyait, ces discours perdent vite leur arrogance. Mais dans des pays ou des époques où l'on tient que les élections ont été faites une fois pour toutes, quel que soit le nombre d'années écoulées depuis, et mieux encore si " le bulletin de vote est au bout du fusil ", comme on disait dans les années 60, le moindre soupir visant à exprimer le moindre désaccord constitue un odieux crime de sacrilège puni de mort. Certes les gouvernements de la IIIe République ne paraissent pas avoir été très imbus de leur caractère sacré, mais il n'en ont pas moins fréquemment interdit les journaux de leurs opposants et réprimé dans le sang leurs manifestations. Il y en eut même un en 1940 qui a prétendu punir de mort les députés communistes, quoiqu'il ait dû finalement se contenter de les envoyer au bagne. La frontière entre l'intolérance et les camps de redressement, voire d'extermination, est fragile et personne ne peut se sentir à l'abri derrière elle.

C'est pourquoi la vigilance d'Alain le conduit à une tout autre interprétation de la loi de séparation du profane et du sacré. Le philosophe tire avec conséquence la leçon de l'Evangile : si le royaume de Dieu n'est pas de ce monde, le royaume de ce monde n'est pas celui de Dieu ! Si l'on sépare l'Eglise de l'Etat c'est afin qu'il n'y ait plus rien de sacré dans celui-ci, c'est afin de rendre celui-ci à l'ordre auquel il appartient, qui n'est nullement celui du divin mais seulement celui du nécessaire. Si l'agent du carrefour mérite obéissance et considération, le chef de l'armée et celui du gouvernement ne sont que " d'autres agents à un plus grand carrefour ". La grandeur du carrefour ne fait rien à l'affaire, le niveau de responsabilité peut-être plus ou moins élevé, mais il ne produit entre les différents fonctionnaires aucune différence de nature. Je dois obéissance au chef du gouvernement comme à l'agent de police, je la dois à l'un et à l'autre, je leur dois la même. Je ne dois au chef du gouvernement rien de plus qu'à l'agent de police. Lorsqu'il pleut je me protège de la pluie par mes propres moyens, parce que la science, si avancée qu'elle soit, ne donne encore au gouvernement aucun moyen d'agir sur la météorologie. Mais les conditions de circulation, comme l'éducation, la culture, la santé et quantité d'autres choses sont des biens sur lesquels on peut légitimement exiger du gouvernement d'exercer une prise. Contre l'enneigement des routes, contre l'ignorance, l'inculture et les épidémies l'Etat est un plus grand parapluie.

Ces domaines ne relèvent pas du sacré, mais de la nécessité. Il y a une nature des choses : on n'agit pas sur elle par des décrets mais par la connaissance que l'on prend de leurs lois et par la mise en œuvre des moyens propres à y intervenir. On ne décrète pas la fin des épidémies, par exemple, car à ce compte on pourrait aussi bien décréter la fin de la pluie ou celle de la mort. Mais tandis qu'on ne dispose d'aucun moyen pour faire cesser la pluie ou la mort, bien qu'on en connaisse les lois, on ne manque pas de possibilités d'intervenir contre la maladie : il y a contre elle des dispositions à prendre et l'on ne demande au gouvernement rien d'autre, rien de plus mais rien de moins, que de les prendre. Si au lieu d'en enrayer l'expansion il ne fait rien contre elle, à plus forte raison si ses décisions ou l'absence de ses décisions contribue à la répandre, comme on l'a vu dans l'affaire du sang contaminé, il est coupable. Car ce n'est qu'au nom de la nécessité qui est dans les choses que le pouvoir peut légitimement imposer un ordre, et pour la garantie de celui-ci imposer une hiérarchie. Contre l'épidémie il faut des chercheurs, il faut des médecins, des hôpitaux, des vaccins, des traitements, c'est-à-dire tout un ensemble de moyens qui exigent des crédits. Les citoyens doivent se soumettre à cet ordre, à commencer par le paiement de leur contribution. Cet ordre à son tour ne peut être garanti que par une hiérarchie d'agents de police, d'agents du fisc, d'agents de la justice, etc. dont il faut reconnaître la nécessité. La nécessité de cet ordre et de cette hiérarchie contre l'épidémie est la même que la nécessité du parapluie contre la pluie. Il n'y a pas lieu d'aimer son parapluie pour lui-même, mais seulement de l'ouvrir quand il pleut. Pas davantage il n'y a lieu d'aimer les pouvoirs pour eux-mêmes, mais seulement de leur obéir dans leur déploiement en cas de nécessité.

Dès lors il est clair que rien ne me commande plus de respect à l'égard du préfet qu'à l'égard du chauffeur de taxi. A l'un comme à l'autre, pour obtenir d'eux le service que j'en attends et qu'ils ont pour fonction de me rendre, je dois m'adresser poliment. Il n'y a aucune raison valable de s'adresser au chauffeur de taxi d'une manière malpolie ou grossière, et il serait parfaitement fondé à m'opposer un refus si je le faisais. Il n'y a aucune raison valable de s'adresser au préfet d'une manière incivile, car il serait parfaitement infondé à m'opposer un refus si je le faisais. Evidemment Alain est un peu seul à penser cela : le préfet exige davantage que le chauffeur de taxi, il voudrait bien qu'on le salue en s'inclinant, non pas d'un égal à un égal, d'homme à homme, mais comme d'un être vulgaire à un être d'essence supérieure. Mais cela n'aurait de sens que dans une société confondue elle-même avec la divinité, et c'est ce qu'il faut refuser obstinément. Il faut s'adresser au chauffeur de taxi, à l'agent du carrefour, au préfet et au président de la République sur un ton poli, parce que ce sont des hommes et qu'ils assument pour le bien de tous une certaine fonction. Il y a peut-être plus de responsabilité ici que là, mais pas plus de dignité. Et pas non plus d'infaillibilité : un homme quelconque dans l'exercice de sa fonction peut commettre une erreur. Et c'est une autre erreur que de tenter de faire croire qu'on n'en peut pas commettre. Il appartient aux citoyens d'être vigilants et de découvrir la faute, c'est-à-dire l'erreur politique, chez celui qui exerce un pouvoir. Je ne me mêlerai pourtant pas de dicter au chauffeur de taxi l'itinéraire qu'il doit suivre pour me mener à destination, car j'ignore quelles sont les artères encombrées, quels sont les sens de circulation, etc. Il est clair toutefois que je saurai bien protester si je m'aperçois qu'il ne me conduit pas où je le lui ai demandé. De la même manière je peux ne pas savoir s'il est bon que la monnaie européenne monte ou descende devant le dollar, si les retraites doivent être assurées par la solidarité ou la capitalisation, etc. Mais en tant que citoyen je n'ignore pas que je veux pour moi et pour mes semblables la prospérité, la sécurité et la dignité. Et je saurai bien protester si je m'aperçois que la politique gouvernementale ne va pas en ce sens. En d'autres termes je refuse de la croire bonne les yeux fermés, je prétends en tant que libre citoyen exercer mon jugement sur les actes de ceux qui nous gouvernent. C'est pourquoi l'accusateur conclut, ou à peu près, " vous avez de la religion, mais vous n'avez point la foi ". En effet je veux bien être poli avec les pouvoirs, mais non crédule. Quant à ceux qui pleurent d'émotion quand ils se croient distingués par la divinité, alors qu'un préfet, voire un inspecteur d'académie, leur remet un ruban de tissu, ils portent à rire. Celui qui rit de ces choses refuse de jouer le jeu du sérieux pontifical. Selon Caton l'ancien deux prêtres ne pouvaient se rencontrer sans rire, pourvu que personne ne les vît rire. Alain est celui qui rit, non certes des prêtres, des préfets ou des chauffeurs de taxi, car ils sont un mal nécessaire, mais de ceux qui pleurent d'émotion devant eux, qui vont au-delà de la reconnaissance de la nécessité.

Cette philosophie politique est difficile à assumer au jour le jour. La vigilance d'esprit qu'elle rend indispensable est exigeante et épuisante. Personne n'en est capable 365 jours par an. Chacun aime bien à se reposer de temps à autre dans une connivence avec le chauffeur de taxi ou avec le préfet, ce qui est être idolâtre. Cependant il suffit de regretter de l'être pour faire un suffisant anarchiste.