accueil

Cours -> Yves Dorion : La politique d'Alain dans ses Propos. ->

Leçon 9 : L’antidote du totalitarisme

Sommaire des leçons - La chimérique aristocratie - Le technicien et le démagogue - La virtù populaire - L'Aïd-el-kébir - Le pouvoir d'interpellation - Les fins et les moyens - L'esprit radical contre l'esprit de parti - Le supérieur et l'inférieur - L'antidote du totalitarisme -L'anarchiste -

Propos du 10 décembre 1927 (Propos sur les pouvoirs, p. 335).

Dans les luttes qu'il mène contre la faim, contre la misère, contre les catastrophes naturelles et contre les ennemis de l'autre côté de la frontière le pouvoir a besoin de toute la force du pays, de la force de tous les hommes. Le plus évident est qu'il ne peut parvenir à vaincre à la guerre si tous ne sont pas derrière lui, si tous ne lui obéissent pas aveuglément, s'il n’existe pas dans ce moment-là ce qu'on a appelé depuis longtemps " l'union sacrée ". Mais le gouvernement est toujours en guerre : quand ce n'est pas contre ceux de l'autre côté, c'est contre les circonstances, qui sont forcément difficiles, et très évidemment c’est pour le plus grand bien de tous qu’il les appelle à serrer les rangs. C'est donc à juste titre qu'à tout moment il en appelle au rassemblement autour de lui. Les hommes ne peuvent pas être insensibles à cette proposition, car scandalisés par l'impuissance à laquelle les réduisent leurs divisions, lassés des querelles qui les font abandonner leurs objectifs avant même d'avoir mis en œuvre les moyens nécessaires à les atteindre, lassés des luttes intestines qui les détournent de la lutte contre les choses ou qui du moins entravent gravement son efficacité, ils sont heureux de répondre à l'appel à l'union qui leur est lancé par un chef audacieux. Enfin ! se disent-ils, nous allons terrasser l'ennemi, vaincre les catastrophes, la misère et la faim par la force de notre union. Cependant que voient-ils, quels résultats retirent-ils de leur rassemblement ? Autant demander ce qu'on peut attendre du renoncement à la libre critique, au libre jugement, à la libre pensée. Il faut le dire fermement, le seul résultat qu'on peut obtenir par là est le plus détestable des gouvernements, celui qui s'autorise des droits de l'union pour réprimer toute pensée libre et pour éliminer ceux qui s'y obstinent. L'union conduit au totalitarisme, c’est lui dont elle fait la force.

L'union a pourtant bonne réputation : c'est un très vieux proverbe en effet qui déclare que l'union fait la force. Et c'est à cette idée qu'on en revient dès lors qu'on se trouve mis par l'isolement en état d'infériorité et qu'on en appelle à ses alliés. Contre l’" ogre corse " se coalisent les autres puissances continentales sous la houlette de l’Angleterre. L'idée peut même revêtir une apparence assez belle, dans la mesure où elle se pare des couleurs de l'entraide. L'homme qui ne parvient pas à déplacer un arbre tombé en travers de son chemin peut toujours compter que son voisin lui apportera ses forces pour réussir à deux ce qui n'est pas possible tout seul. On peut même admirer que ce soit spontanément qu’il les offrira, rien qu’à la vue de la difficulté. Il est beau que ceux qui sont frères se rassemblent pour pousser d'un commun effort l'obstacle qui s'oppose à la réussite de l'un ou de l'autre. Or on est frère de bien des manières : on l'est par le sang, issu de la même mère ou du même père, mais on l'est aussi par le partage du même travail, comme l’équipage d’un bateau de pêche, regroupé sur lui-même autant qu’il est isolé du reste du monde. En outre qu’un navire apprenne qu’un autre est en difficulté, il abandonne son banc de poissons, voire ses filets, et se porte auprès de lui. Plus largement encore on est frère pour être issu de la même terre. C'est pourquoi la République française, après avoir affiché son attachement à la liberté et à l’égalité, a également inscrit dans sa devise le mot fraternité. Etant frères les Français doivent s’unir, assurément contre les envahisseurs, mais aussi bien contre les circonstances.

Cependant s'il est relativement aisé d'être fraternel quand les temps sont faciles, parce que personne n’a rien à demander à personne au-delà de la rituelle poignée de mains, on l'est moins spontanément dans les périodes noires, c'est-à-dire en fait lorsqu'il importe le plus de l'être. Le moindre sourire entrevu de loin risque de faire fuir, parce qu’il prélude à une demande de secours. On s'accorde universellement à reconnaître que l'union, facile lorsqu'elle est peu nécessaire, devient sacrée lorsqu'elle est difficile autant que nécessaire. Dans ces cas-là il est beau de s’unir. C'est à dire que tout le monde est appelé à placer l'intérêt de la communauté avant les siens propres, et même tellement au-dessus d'eux que toutes les oppositions, toutes les divergences de vue doivent être oubliées aussi longtemps que l’ennemi ou l'obstacle n'est pas vaincu. Sur l'autel de la patrie chacun est appelé à déposer ses biens, son sang et même sa vie. " Dans la guerre qui s'engage, la France (...) sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée, et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique ", déclarait Raymond Poincaré dans son message du 4 août 1914. Derrière la certitude affichée par le président de la République que tous ses concitoyens partagent les mêmes sentiments, derrière la proclamation de sa foi dans la fraternité et le patriotisme des Français, l'oreille exercée entend la menace à peine voilée de faire intervenir la maréchaussée contre quiconque oserait s'écarter du troupeau et manquer d'enthousiasme dans la conduite de la guerre. Il faut vaincre, sans doute, et à cet objectif unique tout doit être subordonné, tout doit même être sacrifié.

Qu'ont vu cependant ceux qui se sont ralliés au discours présidentiel ? Sont-ils convaincus après cinq années de souffrances, des destructions et des mutilations innombrables, des millions de morts, que c’était pour défendre le bien public que tout cela était nécessaire ? Peuvent-ils encore croire que tout cela justifiait l'union ? Le philosophe qui le 31 juillet 1914, le jour même de l'assassinat de Jean Jaurès, tentait encore de s'opposer à la guerre en y dénonçant " le massacre des meilleurs " (cf. le Propos de la Dépêche de Rouen daté de ce jour), a dû se sentir bien seul dans la liesse populaire de la mobilisation générale (le 1er août) et de la déclaration de guerre (le 3 août). Il voyait d'un œil critique, pour ne pas dire désespéré, l'union se mettre en marche vers l'horreur. Il ne faisait pas bon ces jours-là exprimer le moindre scepticisme à l'égard de l'union. Encore Poincaré n'était-il pas Bonaparte. Le soldat de 1914 se souvient du grognard de l'Empire. Entre soldats on se comprend : il a fallu tout quitter pour donner son sang à la patrie ; il a fallu renoncer à tous les biens du monde, femme, enfants, maison, récoltes, pour passer des années sur les chemins et dans la boue ; il a fallu affronter le feu, mais aussi le froid, la saleté et les poux. Et tout ça pour quoi ? Le grognard de l'Empire avait d'abord été le va-nu-pieds de l'an II. Il avait défendu la république à Valmy et ailleurs, il avait poursuivi les Autrichiens au-delà des frontières, en Italie avec le petit général Bonaparte. Il ne fallait ménager ni son temps ni sa peine, ni sa sueur ni son sang pour faire reconnaître le droit des Français de vivre comme ils l'entendaient. La République était une et indivisible : si elle garantissait à tous sa protection, réciproquement et fermement elle appelait aussi chacun à lui accorder la sienne. Tous devaient être derrière le général, et lorsque celui-ci se fit couronner, c'était forcément pour le bien public. Il fallait encore vaincre les coalitions. Vers ce but sacré il fallait tendre toutes ses forces dans une union sans faille. On ne peut anéantir les ennemis qui pressent à toutes les frontières s'il s'élève des voix discordantes, si certains traînent les pieds, si tous ne sont pas unis derrière le chef. " Je veux qu'on m'approuve, je veux qu'on m'aime ". Celui qui le veut le ne dit pas, mais tout dans ses actes le révèle.

C'est le portrait du totalitarisme, qui est aisément reconnaissable dans ces mots. Il apparaît lorsque le peuple réclame un pouvoir fort, lorsqu’il en a assez, légitimement, des pouvoirs faibles. Il est las des gouvernements du Directoire, dont le travail est sans cesse interrompu par des émeutes jacobines ou royalistes, par des coup d'Etat larvés ou rampants. Il veut en finir avec cette chienlit. Mais le peuple ne sait pas ce qu'est un pouvoir fort. Il ignore que ça implique des dogmes, c'est-à-dire une doctrine officielle, un credo, une théologie quelconque sous le nom de vérités scientifiques incontestables. Ça peut s'appeler le national-socialisme ou le socialisme scientifique peu importe, mais ça implique dans tous les cas que le citoyen redevenu mouton bêle avec les autres. Il est interdit d’émettre un son discordant, ou de bêler à contretemps, et aussi de ne pas bêler du tout. Celui que ses voisins n’entendent pas faire la preuve distinctement qu’il est bien pensant, quand bien même il n’a strictement rien dit, est un mouton noir. S’abstenir de participer à l’enthousiasme commun, ce n’est pas seulement être suspect, c’est déjà être coupable. Il faut alors une police omniprésente, qui regarde tout, qui écoute tout, qui lit tout, qui soupçonne tout ...et qui peut tout. Elle réveille le suspect au petit jour et l’emmène vers une destination inconnue. Personne d’ailleurs ne cherche à la connaître. Nacht und Nebel ! Il faut des représentants non pas élus par la base, mais désignés par le sommet, honorés, décorés, pensionnés, titrés comme des courtisans. Leur seule fonction est de répondre aux ordres du chef, de se réunir quand il le leur demande, pour voter à l'unanimité les lois qu'il leur propose. Il faut des journaux qui écrivent sous le nom de vérité (en russe : Pravda) ce qu'il est bon que sache le peuple, ce qu’il est bon qu’il pense. Les journalistes n’ont pas à enquêter, ils n’ont pas à se documenter ailleurs qu’aux sources officielles, ils doivent être aux ordres du ministère de l'Intérieur, dont ils reçoivent leurs articles pré-écrits. Il faut des académies pour encadrer les romanciers, les musiciens, les peintres et les cinéastes, afin que les uns et les autres travaillent uniquement à la gloire du Guide (en italien : Duce, en allemand : Führer, etc.). Et même les physiciens et les biologistes, travaillent dans ce cadre, parce que les vérités qu’ils doivent établir ne sont vérités que pour autant qu’elles plaisent au Guide. Lyssenko raconte des sottises et il le sait très bien, mais ses travaux sont couronnés parce sa thèse a quelque connexion avec la dialectique telle qu’elle est imaginée par Staline !


Dans ce système sans porte ni fenêtres, où l'air est confiné, il n'y a pas de place pour le doute, pas de place pour la contestation. Avoir seulement une autre pensée que celle du chef est en soi criminel. Penser tout court est criminel. Celui qui prétend penser, par cela seul que penser se fait dans la solitude, est déjà dissident. En tant que tel il est surveillé par la police, poursuivi par la justice, mis au ban, envoyé au bagne, exilé à l'étranger et, dans les formes ou sans les formes, finalement assassiné. Cet idéal politique, avant même d'avoir été illustré comme tout le monde s'en souvient par le XXe siècle, a été inauguré par Bonaparte. Mais il faut se souvenir que celui-ci, pas plus que Mussolini, Hitler ou Staline n'est parvenu au pouvoir tout seul. C'est bien le peuple qui l'y a placé, par des voies diverses il est vrai, y compris celle du suffrage universel, mais toujours dans le rêve délirant de l'union. Dans l'union le peuple est monstrueux, semblable à cette calamité terrifiante subie par les Hébreux en Egypte et connue dans le livre de Job sous le nom de Léviathan. Mais cette fois le grand crocodile ou le grand hippopotame qui dévore le peuple n'est autre que le peuple lui-même. Dès qu'il se fait lui-même une masse obéissant au chef sans faille et sans murmure, comme le veut Hobbes, il soutient sans problème de conscience les politiques les plus criminelles, y compris l'extermination de masse.

Il n'y a qu'une seule chose qui puisse sauver du totalitarisme, c'est la pensée. Il n'y a qu'elle qui par essence puisse refuser de se tenir elle-même pour suspecte. Ce que la police et la justice de Bonaparte tenaient pour suspect, ce qu'écrasaient ces députés, ces journalistes et ces académiciens aux ordres, n'était rien d'autre que la pensée. C'est la pensée elle-même assurément qui divise, mais c'est elle qui par la division même sauve du totalitarisme. Il y a antagonisme entre les deux choses : le totalitarisme étouffe la pensée : la pensée divise la totalité. Ils sont naturellement ennemis l'un de l'autre. Celui qui de lui-même ne conçoit sa propre fonction que comme celle d'un exécutant, qui obéit sans état d'âme, qui seconde sans faille, sans hésitation et sans délai, renonce à la pensée. De l'obéissance à l'ordre de nettoyer la rue, il passe à l'obéissance à l'ordre de massacrer les suspects. " Nettoie-moi tout ça ", dit le colonel au lieutenant, qui met le feu aux maisons où il a enfermé femmes, enfants et vieillards. Le Guide pense et cela suffit à ceux qui croient en lui. Mais le Guide lui-même pense-t-il ? Penser, comme dit souvent Alain, c'est peser, c'est-à-dire opposer dans les deux plateaux d'une même balance les arguments qui pèsent dans un sens et ceux qui pèsent dans l'autre. Non seulement celui qui pense se sépare des autres, mais il se sépare du même coup de lui-même, se divisant pour penser. Le chef est ennemi de ses propres pensées par la même raison qu'il est ennemi des pensées des autres : il ne peut pas davantage que ceux qui obéissent donner à son action toute l'adhésion dont sa réussite a besoin, s'il ne s'y absorbe pas totalement, s'il ne remet pas à plus tard la réflexion qui pourrait l'en faire douter ou l'en détourner. De la même manière qu'à l'égard des autres, à l'égard de soi-même il doit afficher la certitude inébranlable. Il remet l’examen à plus tard, lorsque les circonstances seront moins pressantes. C’est à dire à jamais. Et au contraire penser c'est accueillir en soi les doutes, les hésitations, les arguments adverses. C’est donner de la consistance aux idées qui ne font pas spontanément plaisir. C'est former de soi-même dans son propre esprit la pensée de l'autre, " c'est donner audience, et c'est même donner force, aux pensées de n'importe qui ".

L'incitation à laisser ce qui divise, à exclure les pensées qui divisent pour ne retenir que celles qui rassemblent, même sans être inspirée d’aucun machiavélisme, ne peut engendrer qu'un renoncement à toute pensée. Si l'on s'y livre, tout autre objet de la pensée que l'union elle-même devient impossible. L'union fait la force, mais il devient impossible de penser l'union comme un moyen mis au service d’une fin, au service du peuple : elle devient le but même, la seule pensée. C’est manifestement la seule pensée du Guide, qui toujours accuse de complot, d’entente avec l’ennemi celui qui prétend penser. Si l'on était autorisé à s'interroger sur le but de l'union, l'un penserait le trouver dans la justice tandis que l'autre le trouverait dans la prospérité, choses qui ne sont pas toujours immédiatement compatibles. La question diviserait. Tous les êtres collectifs ont peur de la pensée. Cela n'est pas seulement vrai des peuples qui se donnent à un maître, ça l'est aussi de la moindre association. Si librement qu'elle se donne à elle-même ses statuts, si librement que ses adhérents se donnent à eux-mêmes leur but, elle se subordonne toutes leurs pensées. Que ce soit pour l'Eglise, pour le parti ou plus modestement pour le journal, ils renoncent à parler des " choses qui fâchent ", des questions sur lesquelles ils sont en désaccord, des actes qu'en conscience ils désapprouvent. Tel a bien pensé que cette décision était une erreur, mais il ne l'a pas dit, parce que ç'aurait été ouvrir une faille, dont auraient profité les ennemis de l'Eglise, du journal, ou du parti. Il a bien pensé par exemple qu'il était mauvais, par une nouvelle réglementation des scrutins, d'éliminer des assemblées élues la représentation des minorités, fussent-elles extrémistes. Il a peut-être même pensé qu'il était mauvais qu'une nouvelle majorité parlementaire confectionne une nouvelle loi électorale. Mais par discipline de parti il s'est abstenu de le dire dans le parti. Il l'a peut-être dit confidentiellement à sa femme, le lendemain, après le vote dans lequel il avait joint sa voix à celle de ses amis, parce que c'étaient ses amis et qu'il ne voulait pas les affaiblir devant leurs ennemis. " Toute vie politique va à devenir une vie militaire, si on la laisse aller ".

Ou alors s'il a élevé la voix dans la réunion de groupe, loin des oreilles adverses, s'il a affronté le risque d'être désigné comme le vilain petit canard, c'est parce qu'il était certain qu'en plaidant une autre décision il emporterait devant ses amis la conviction du plus grand nombre, devenant du même coup leur Guide, substituant son autorité à celle du précédent. Ce ne sont là cependant que des jeux politiciens, qui n'impliquent de la part de ceux qui s'y livrent aucune réelle conviction, mais seulement de l'opportunisme. Ce n'est pas parce qu'une idée est juste qu'ils la défendent, c'est uniquement parce qu'ils croient qu'elle l'emportera sur l'autre. Jamais ils ne défendent à l’inverse une idée qu'ils savent juste, s'ils la croient destinée à être battue. Ils sont loin de l'attitude du philosophe, telle qu'elle est illustrée par Socrate, qui déclare dans Gorgias (458a) qu'il est toujours " bien aise d'être réfuté ". Contrairement à eux le philosophe ne serait pas satisfait de ne réfuter la thèse des autres que parce qu'elle est mal défendue. On le voit donc dans Théétète reprendre la discussion de la philosophie empiriste en faisant lui-même parler Protagoras, qui en est le père, parce que le jeune géomètre ne lui a pas semblé l'illustrer avec assez de vigueur. Ou bien dans Phèdre après avoir entendu le jeune étudiant lui rapporter le discours de Lysias, il le refait, non sans honte de proférer de telle sottises, parce qu'il manque trop d'habileté. De même dans la République, après avoir expédié Thrasymaque, il reprend l'examen de la même doctrine quasi fasciste, mieux soutenue par les interventions intelligentes de Glaucon et d’Adimante. Il ne lui importe pas être applaudi, d’aller dans le sens de l’opinion, il veut avancer dans la recherche de la vérité, y compris en assumant les risques non seulement de celui qui ne prétend pas la connaître au début de la discussion, mais aussi de celui qui, se croyant assuré de la connaître, devrait admettre à la fin qu'il s'est trompé. Garder la face ou perdre la face n'est nullement pour lui une affaire : s'il s'est trompé, celui qui le détrompe est de ce fait même son bienfaiteur.

Contre le totalitarisme le dialogue platonicien est la plus radicale antidote. Socrate en effet n'avance jamais aucune proposition sans la soumettre à l'approbation de son interlocuteur. Un lecteur honnête peut s'étonner de bonne foi de la longueur des questions de Socrate et de la brièveté des réponses de son interlocuteur. Il peut être tenté d'y voir un faux dialogue, dont l'apparence masquerait un discours dogmatique. Et de fait ce n'est pas un entretien dans lequel deux personnes échangent leurs points de vue en toute égalité. Il n'est pas question de face-à-face entre le tenant de la philosophie X et celui de la philosophie Y, le meilleur des deux l'emportant, comme on le voit dans certaines œuvres philosophiques du dix-septième siècle (Descartes, Leibniz, Berkeley). Mais il y a ici d'un côté le philosophe qui sait ce qu'il cherche, qui se tourne vers lui et tend à s'en rapprocher, qui ne s'autorise cependant à avancer que pas à pas, chaque pas ne se faisant que sous le contrôle et avec l'approbation de l'autre. L’autre est ami ou ennemi, ami comme Phèdre ou ennemi comme Gorgias, mais dans tous les cas il est élevé au niveau d’une pensée sommée d'être libre et obligée de l'être du simple fait que la question qui lui est posée émane d'abord d'un esprit libre. Contre l'engloutissement de la pensée dans l'union derrière le chef, l'antidote socratique fait paraître le royaume invisible des esprits.

Il est vrai que cette exigence de l'esprit à l'égard de lui-même, cette exigence d'intelligibilité de l'intelligence à l'égard de ses propres propositions, se rencontre aussi bien chez le mathématicien, chez le physicien et n'importe quel homme de science. Pythagore ne se paye pas d'impressions ou de sentiments pour établir l'égalité du carré de l'hypoténuse avec la somme des carrés des deux autres côtés du triangle. Il n’avance que ce qu’il peut démontrer. De même si Galilée n'avait cherché qu'à plaire il n'aurait pas ruiné la physique aristotélicienne, il n'aurait pas avancé le principe d'inertie, qui exige que la pomme tombant du haut du mât d'un navire en marche ne s'écrase nulle part ailleurs qu'à son pied. C’est ce qu’il ne devine pas plus que les aristotéliciens, mais qu’il doit constater. Ou bien encore ce n'est pas pour son malin plaisir que Darwin soutient la théorie de la transformation des espèces, qu’il lui est aussi pénible qu’à tout autre de concevoir. Il l’énonce parce que l'expérience considérablement élargie par lui au-delà de ses limites antérieures lui fait obligation de rejeter la doctrine du fixisme associée à celle de la création et de trouver une autre explication. Chacun de ces trois hommes de science ne s’autorise à dire que ce que la plus haute exigence d’esprit, non pas l’autorise à dire, mais lui fait obligation de dire.

L'enjeu cependant de cette confrontation d'un esprit libre à un autre esprit libre, ou d'une libre confrontation de l'esprit à la nécessité, tant celle de la preuve démonstrative que celle de la preuve expérimentale, n'est pas premièrement de développer un vaste savoir. Il est premièrement d'assurer la liberté de l'esprit. Celle-ci n’aurait aucun sens dans le choix arbitraire entre deux idées, qui ne serait qu’un caprice finalement peu différent du tirage au sort. Elle est au contraire dans la reconnaissance d’une contrainte, ou d’une nécessité, de nature purement intellectuelle. Socrate, qui disait ne savoir qu'une seule chose, en l'occurrence qu'il ne savait rien, savait pourtant par là quelque chose de bien plus important que l'accumulation de tous les savoir des sophistes. Ceux-ci savaient beaucoup de choses, ils étaient très savants, mais ils ne savaient rien avec la certitude qu'apporte la preuve. Ils étaient complaisants à l'égard de leur propre pensée, ils admettaient aisément ce qui leur faisait plaisir. Aussi ce qui importait au philosophe n'était pas tant d'accumuler un grand savoir contre leur faux savoir, mais d'avoir contre lui cette " petite lueur d'incrédulité ", cette vigilance qui empêche l'esprit de s'endormir et de s'abandonner aux délices empoisonnées de l'union.