accueil

Cours -> Yves Dorion : La politique d'Alain dans ses Propos. ->

Leçon 8 : Le supérieur et l’inférieur

Sommaire des leçons - La chimérique aristocratie - Le technicien et le démagogue - La virtù populaire - L'Aïd-el-kébir - Le pouvoir d'interpellation - Les fins et les moyens - L'esprit radical contre l'esprit de parti - Le supérieur et l'inférieur - L'antidote du totalitarisme -L'anarchiste -

Propos du 20 mai 1928 (Propos sur les pouvoirs, p. 175).

Deux sortes d'ordres peuvent être opposés l'un à l'autre. L'un subordonne le corps à l'esprit, l'autre l'esprit au corps. Lequel des deux règne dans notre société ? Hélas ! Ce n'est pas celui qu'il faudrait, l'inférieur usurpe le commandement au supérieur. Sans doute faut-il que les ventres soient pleins, que les casseroles chauffent, que les cuisiniers fassent leur marché et par conséquent que l'intendant organise tout. Mais, si cet ordre-là est nécessaire, il ne doit pourtant pas se prendre pour le tout. Car cet ordre-là ne laisse encore aucune place à Phidias et à Michel-Ange. Il ne distingue pas la société humaine de la fourmilière, de la ruche, de la termitière. Il y a donc au-dessus de l'intendance et au-dessus de la société elle-même une autre valeur, le vrai Dieu qui est l'esprit. Sans nier la nécessité de manger, il ne doit pourtant pas s'effacer devant elle, il doit imposer un ordre dans lequel lui est reconnue la place supérieure.

L'idée de faire de la société un dieu ne peut surprendre que si l'on part d'une conception théologique, dans les termes de laquelle on conçoit un être transcendant et spirituel. Eu égard à la tentation de faire de la société un dieu, cette conception est heureuse parce qu'elle en détourne. A cet égard on doit remercier le christianisme qui, bon gré mal gré, a néanmoins hérité de Jésus la distinction de ce qui revient à César et de ce qui revient à Dieu : " Mon royaume n’est pas de ce monde ". Cependant si l'on part de la considération de l'ordre politique, on se rend compte que cette tentation est forte. Celui-ci non seulement s'impose, ce qui n'est que nécessité, mais en outre il prétend au respect et à l'amour. Pharaon n'est pas seulement roi de la haute et de la basse Egypte, il est aussi le Dieu vivant, le Dieu présent parmi ses sujets, le fils d'Amon, qui retournera auprès de son père. Il est délégué par lui pour administrer le royaume, et il dispose dans ce but d'une classe d'administrateurs, à laquelle appartiennent les récoltes et qui n'est autre que le clergé d'Amon. Parce qu'elle tient la richesse du pays, sa puissance est immense et l'hérésie est à peine imaginable. C'est pourquoi l'idée d'un nouveau Dieu, situé au-delà des récoltes de blé, placé au-dessus de la société et en tout cas du clergé, un dieu transcendant et spirituel, n'a tenu que le temps du règne de Akhenaton, qui lui-même n'a tenu qu'aussi longtemps que les intrigues du clergé d'Amon n'en sont pas venues à bout. L'empereur du Japon est lui aussi un Dieu vivant, et il est adoré comme tel par ses sujets. Le militarisme japonais a bien pu s'écrouler, de grandes villes du pays ont bien pu être instantanément détruites par les bombes atomiques, l'économie et les forces vives de la nation ont bien pu être saignées à blanc, l'empereur est resté et il est demeuré Dieu. Ce n'est pas du folklore. L'empereur est la clé de voûte de la société japonaise et son symbole, il est l'expression visible de l'appartenance de chaque japonais a un ordre auquel il est entièrement soumis.

Mais on aurait tort de penser que la divinisation de la société n'existe ou n'est un risque que lorsqu'un monarque et divinisé. Même sans têtes couronnées le risque peut-être grand. La question est celle du rapport de l'homme à la société. La société est-elle un moyen au service de l'homme, ou bien est-ce inversement l'homme qui est un moyen au service de la société ? L'activité de la société est-elle la condition de l'épanouissement des hommes, ou bien est-ce inversement l'activité des hommes qui est la condition de l'épanouissement de la société ? Il est clair qu'il y a là une alternative entre deux conceptions de l'ordre, dont l'une est l'image inversée de l'autre. Milan Kundera note dans la Plaisanterie que si les sociétés socialistes exaltaient la première dans les mots, elles mettaient en œuvre la seconde dans les actes. Officiellement placées sous l’idéal du développement de la personnalité individuelle, elles demandaient pourtant tous les jours au citoyen de se sacrifier au bénéfice de la collectivité. Pour avancer dans l'examen de cette question il faut examiner quelle est dans la société la place relative qui est accordée à ce qui est déclaré inutile. Les mathématiques pures sont inutiles, la philosophie est inutile, la sculpture, le roman, la musique et tous les arts sont bien évidemment inutiles.

Une société peut imaginer d'encadrer l’activité des artistes et des intellectuels dans des limites et avec une direction qui la rende utile socialement ; elle peut aussi envisager de les laisser crever tout simplement. Il y a des sociétés dans lesquelles l'activité des artistes est sévèrement contrôlée. L'exercice d'une profession artistique et la possibilité de gagner sa vie y suppose l'enregistrement dans une Association, celle des sculpteurs par exemple, ou celle des romanciers ou des cinéastes, etc. mais cette Association, loin d'être autonome, est en fait une antenne policière, parce que son président et son bureau même ne peuvent être désignés qu'avec l'accord du pouvoir politique. Le créateur qui chercherait dans ces conditions à travailler librement serait automatiquement soumis à des sanctions et, s'il persiste, exclu de l'Association, c'est-à-dire empêché de travailler, condamné à mourir de faim. Dans d'autres sociétés c'est le marché qui joue le même rôle. Chaque artiste y est totalement libre de créer ce qu'il veut, comme il le veut, et en même temps chaque mécène est totalement libre d'acheter ce qu'il veut à qui il le veut. Dans ce système aucune sanction n'est imaginable, il n'y a aucune autorité qui puisse en décider, et si l'artiste meurt de faim, il ne s'y trouve condamné que par la loi du libre marché. Tel fut le sort de Monet, celui de Modigliani, et c’est encore celui de beaucoup d’autres artistes. Ce libre jeu des acteurs d’un marché, ce libre fonctionnement de la loi de l’offre et de la demande, est un autre moyen, indirect mais puissant, de contrôler l'activité des artistes. Celui qui n'est pas dans la norme ne survit tout simplement pas. Il est même souvent conduit, pour des raisons alimentaires, à produire des œuvres qu’il reniera s’il a le loisir de faire ultérieurement ce qu’il veut. Bien des chanteurs, bien des cinéastes reconnaissent passer sous les fourches caudines des producteurs. Cette seconde solution est celle de la société joliment dite libérale, l'autre celle de la société autoritaire, dans ses variantes fasciste ou stalinienne.

En fait il ne faut pas s'attendre à pouvoir distinguer deux sortes de sociétés, l'une haïssable où l'épanouissement des hommes serait impossible, parce que subordonné à celui de la société, tandis que l'autre inversement serait une sorte de paradis où tous les moyens seraient mis au service de l'épanouissement des hommes pris comme fin. Cette deuxième sorte de société n'existe nulle part ; et partout existe la première, qui n'est pas aussi unilatéralement haïssable que je viens de la définir. Car ce qui existe partout, sous des formes variables, c'est une lutte visant à transformer la première dans la seconde.

Tout au long du Propos revient l'exemple du sculpteur : Phidias et Michel-Ange sont explicitement nommés. Et certes ces deux artistes peuvent être tenus comme deux sommets dans l'histoire spirituelle de l'humanité. Leur deux noms sont retenus même dans ces livres qui parlent avant tout de batailles et de royaumes, où les rois et leurs capitaines sont les figures principales. Le premier (490-430) est le plus célèbre représentant de l'art classique grec du Ve siècle. Si la plupart des statues qu'il a réalisées ont disparu, on sait qu'il a été le maître d'œuvre du chantier de l'Acropole, et que les frontons et les frises du Parthénon sont de son atelier, voire quelquefois de sa main. Quoique Alain n'en parle pas, je mentionne pour le parallèle avec Michel-Ange que son activité productrice a été entravée par des tracas politico-judiciaires : le grand chantier athénien n'avait pu lui être attribué que comme une commande politique, son sort était lié à celui de Périclès et les ennemis de celui-ci ne se sont pas fait faute de l'accuser d'avoir détourné de l'or et de l'ivoire, de l'accuser d'impiété et de le faire condamner à l'exil. Quant au florentin (1475-1564), lui aussi principalement sculpteur, il est le plus grand artiste de la Renaissance et ses statues sont bien connues : Piéta de la basilique Saint-Pierre, David de l'Académie, tombeau de Jules II, chapelle funéraire des Médicis, etc. Il a en outre été un certain nombre d'années le maître d'œuvre du chantier de Saint-Pierre et les grands traits de la fameuse basilique sont ceux qu’il lui a donnés. Si les procès et condamnations politiques lui ont été épargnées, il n'en demeure pas moins que les soucis n'ont pas manqué pour entraver son travail : le projet qu'il avait conçu pour la sépulture de Jules II della Rovere a subi du fait de ses commanditaires, les héritiers du défunt pape, des révisions successives le contraignant à autant d'éliminations. D’un immense monument avec plusieurs douzaines de personnages il a été ramené par étapes successives à quelques statues, dont la seule qu’il lui a été permis d’achever est la figure de Moïse : ce qu'il a vécu comme le tragique échec de sa vie.

Phidias bien qu'il puisse être loué de la vérité anatomique et de la fidélité de ses représentations, qualités qui ne se retrouveront pas avant la Renaissance chez Donatello, mérite encore davantage cependant d'être remarqué pour l'expression dans son travail d'une pensée élevée, spirituelle et civique. Michel-Ange après des siècles de sculpture médiévale et par-dessus l'héritage de Donatello a renoué directement avec l'antique, et soumis l'ensemble de ses projets à une philosophie néoplatonicienne, elle aussi idéaliste et politique. Sans pousser excessivement l'analogie entre les deux sculpteurs, il est cependant légitime de relever que dans les deux cas une activité artistique d'une haute spiritualité s'est heurtée à de basses considérations pécuniaires. L'un comme l'autre ont été châtiés de vouloir trop dépenser. Avec le recul nul ne peut douter qu'il aurait été beau de permettre à ces deux artistes d'exprimer totalement leur génie, au plus grand bénéfice spirituel de l'humanité, au lieu d'en entraver misérablement le déploiement.

Il ne faudrait pourtant pas croire que les arts sont la préoccupation de ce Propos. La sculpture ne doit être entendue ici que comme l'image de l'activité spirituelle de l'homme considérée en général. Elle se déploie dans toutes sortes de domaines et elle constitue une dimension interne à la vie de chaque homme. L'un est sculpteur sans doute, l'autre est mathématicien, etc. mais surtout chacun dans son activité propre en même temps qu'il vise un but professionnel et, si ceci n'est pas possible, en même temps qu'il vise un divertissement, cherche à donner à son existence une dimension d'esprit. Tout le monde n'est pas Phidias ou Michel-Ange, mais personne ne se satisfait d'une vie animale, entièrement soumise aux besoins du ventre. Le mieux est évidemment que l'on puisse trouver dans l'exercice de son métier non seulement les moyens de sa subsistance mais aussi du même coup un plaisir intellectuel. Le travail ne devient d'ailleurs incompatible avec ce dernier que depuis qu'il est divisé, fragmenté, parcellisé à l'extrême, comme c'est le cas avec la taylorisation. Si l'épanouissement personnel ne peut pas être obtenu dans la pratique professionnelle, il sera recherché en dehors d'elle, dans des activités de loisir. Par substitution seulement ce sont-elles qui assureront l'aboutissement d'une recherche intellectuelle, artistique ou religieuse. Mais elles n'y parviendront qu'avec un succès mitigé si l'ordre, tel qu'il est conçu dans cette société, leur fait entrave. Or effectivement il est ordinaire dans une société quelconque que l'épanouissement des hommes soit rendu sinon impossible par l'exclusivité, du moins difficile par la priorité accordée aux tâches de subsistance.

L'exemple de la cuisine, à travers un certain nombre de termes (cuisine, cuisiniers, marmiton, casseroles) est repris d'un bout à l'autre du Propos. Sans doute, sorti de son contexte propre, le mot cuisine reçoit-il souvent un emploi péjoratif. C'est évidemment le cas dans le vocabulaire politique, lorsque par exemple on parle de cuisine électorale. Il ne fait aucun doute que ça n'est pas pour désigner les règles qui permettent d'obtenir un résultat honnête, à moins que l'on entende par là le résultat conforme aux intérêts du chef ! Cependant Alain n'a en-tête aucune manœuvre illicite lorsqu'il parle de la cuisine. L'évocation de Platon dans la politique d'Alain comme dans toute son œuvre, et tout particulièrement dans ce Propos, autorise à connoter avec précision le sens de cette image. En effet dans un dialogue bien connu (Gorgias, 464b-465c) Socrate parle de la cuisine. Ce n'est assurément pas pour se donner en gourmet le plaisir de saliver à l'énoncé de quelque recette savoureuse. Il s'y livre à une comparaison complexe, où interviennent un certain nombre de termes, entre lesquels s'établissent différents rapports. Ainsi y en a-t-il un entre la cuisine et la médecine, et un autre entre la rhétorique et, je dirai, une authentique philosophie politique. Mais aussi le premier rapport est l'image du second et la comparaison entre la médecine et la cuisine se double donc d'une autre entre la cuisine et la rhétorique, c'est à dire en quelque sorte la pratique politicienne démagogique.

Sur l'ensemble de ces termes s'applique ce raisonnement que les mathématiciens appellent le calcul de la quatrième proportionnelle. Socrate s'est lancé dans ce raisonnement afin de déterminer avec exactitude l'essence de la rhétorique. Il oppose à la médecine quelque chose qui prend l'apparence de l'art, une pratique qui ne vise plus la santé ou le bien, mais qui vise seulement l'agréable en flattant le plaisir. Le concept qu'il oppose à l'art est celui de flatterie, une pratique qui abuse délibérément des âmes naïves en se faisant prendre d'elles pour l'art qu'elle n'est pas. Elle ne produit que l'apparence d'une pratique utile, et en réalité elle est nuisible. Ainsi la pratique rhétorique, au lieu de faire une âme droite et forte, ne lui donne qu'une illusion de droiture et de force, au lieu de l'éduquer ou de la redresser vers le bien, dont elle n'a aucune connaissance ou aucun souci, elle la flatte pour son seul et unique profit. Aussi lorsque arrive le temps des épreuves cette âme se trouve-t-elle désarmée et vaincue. C'est comme si un athlète imaginait se préparer sérieusement aux jeux olympiques en mangeant tous les pots de confiture qui sont en haut de l'armoire de la grand-mère ! Au lieu de rééduquer le corps, avec tout ce que cela implique de pénible ou douloureux, en particulier pour un palais délicat, elle lui propose des mets délicieux, dont l'effet sur la santé risque fort d'être désastreux. Mais le flatteur a toutes ses chances. Qu'on appelle le médecin et le cuisinier devant un tribunal d'enfants, il est inutile de dire à qui le jugement donnera raison !

Ceci n'est pas une plaisanterie à laquelle Platon se livrerait gratuitement. Il est légitime d'interpréter ce qui est dit du médecin devant le tribunal d'enfants comme la métaphore du véritable politique, inspiré par la justice, qui à l'inverse de Périclès et de ses semblables démagogues propose des mesures qui ne font pas plaisir. Lorsqu'on est parvenu au terme de l'exposé de Socrate, la question se pose de comprendre pourquoi l'art qui se rapporte à l'âme est appelé politique. Puisque toute la métaphore repose sur le parallèle de l'âme et du corps, s'il est logique d'appeler physique ou somatique ce qui relève de ce dernier, la médecine, on pourrait s'attendre à trouver nommé complémentairement psychique ce qui relève de celle-là. Mais il appelle politique l'art qui se rapporte à l'âme. Il n'y a en effet d'homme sage, courageux, tempérant et juste finalement que dans ses rapports avec les autres hommes. Ces rapports ne sont pas seulement interindividuels, ils sont constitutifs de la Cité. Et ce qui est relatif à celle-ci est par définition politique. Il n'y a d'homme juste ou injuste que dans la Cité ; cette distinction n'a pas de sens en dehors d'elle. Sur le plan politique la flatterie c'est la démagogie. Ses conséquences ne sont rien de moins que de la destruction de l'Etat ou la perte de sa liberté. Inversement la pratique authentiquement politique de Socrate est d'éduquer les citoyens pour en faire des hommes libres vivant dans un Etat libre. Cela implique de donner satisfaction aux exigences de l’esprit autant qu’à celles du corps, à la recherche de la vérité autant qu’à celle de la subsistance. Mais qui d’autre que le philosophe peut se soucier de cela ?

Ces images platoniciennes sont sous-entendues dans l'exemple d'Alain. La cuisine semble s'appliquer à donner satisfaction aux besoins du corps, tout en négligeant assurément ceux de l'esprit qui ne sont pas de son ressort. Mais comme, loin de s'exercer parallèlement à l'authentique art politique qui vise à satisfaire les besoins de l'esprit, elle se substitue illégitimement à lui, elle s'exerce sans règle et tombe au niveau de la flatterie, c'est-à-dire de la démagogie. Le règne des intendants, parce qu'il n'est pas subordonné au gouvernement légitime de l'esprit, parce qu'il ne situe pas à leur exacte place les besoins du ventre, fait retomber l'ordre humain à un ordre de fourmis, d'abeilles, de termites. C'est aussi ce qui excuse la tentation à laquelle cède Platon se rendant en Sicile. Il faut en effet s'occuper de l'intendance, il faut donner satisfaction au ventre, il faut lui donner l'orange, la figue et le vin muscat ; et le philosophe ne dédaigne pas de régler ce genre de questions. Pour y parvenir cependant il devrait descendre aux cuisines, afin de les transformer en officine médicale. Ce serait nettoyer les écuries d'Augias ! Peut-être n'est-il pas trop malheureux que le tyran Denys lui ait épargné cette peine en l'expulsant de ses Etats... " Plutôt qu'on nomme roi le meilleur Marmiton, mais qu'il n'essaie pas de nous faire baiser la casserole ". L'image est forte, d’autant que les casseroles ont elles aussi un cul ! et montre l'abaissement de l'esprit lorsque l'art politique est réduit à l'intendance.

D'une certaine manière, estimera-t-on peut-être, les sages du moyen age voyaient le problème mieux que Platon. Ils s'extrayaient du monde et se soustrayaient à la nécessité de régler ses problèmes d'intendance. En entrant à l'abbaye les sages échappaient à la tâche quotidienne de se nourrir eux-mêmes, ainsi qu'une femme et des enfants. Ils n'avaient plus à s'occuper de nourriture, de vêtements, de logement. Ils envoyaient tout cela au diable ! Il leur restait alors seulement à élever leur âme, ce qu'ils faisaient par la pratique quotidienne de la prière, de la lecture et de l'écriture : car s'ils étaient bénédictins, ils passaient plusieurs heures de la journée à copier les précieux manuscrits qui leur étaient confiés, et entraient dans une sorte de conversation privée avec Aristote ou Saint-Augustin. Le prieur (en latin : prior), c'est-à-dire le supérieur de l'abbaye, gouvernait son petit monde en lui épargnant les tâches subalternes, renvoyées aux convers. Cependant les moines devaient assurer leur gouvernement pour ne pas le laisser aux frères convers, à qui il ne pouvait évidemment revenir, et tel était le rôle du chapitre. Il fallait bien que cette institution dirigeante prît la peine de discuter, ne fût-ce qu'en termes financiers, du " bouillon d'herbes ". Fallait-il par exemple accroître la superficie cultivée par les convers, ou fallait-il accroître le nombre de ceux-ci, fallait-il substituer une espèce d’herbe à une autre, fallait-il admonester le frère cuisinier, etc. ? Au moins lors de la réunion du chapitre fallait-il que les intellectuels prissent le souci des choses matérielles. Ils éprouvaient vraisemblablement le sentiment de s'abaisser à des préoccupations subalternes, lilliputiennes, le sentiment d'une usurpation de l'inférieur sur le supérieur. Ce n'était néanmoins rien de plus que faire la part du feu. Pendant des siècles les moines se sont sans doute très bien gouvernés.

Mais enfin leurs abbayes ne constituaient dans la société qu'une sorte d'îlots utopiques. Au-delà de leurs portes commençait un monde chaotique, où étaient niées les exigences de l'esprit. Ce n'était que dans les monastères qu'on avait le loisir de devenir artiste, mathématicien, inventeur, philosophe, etc. Au-delà de leurs portes ceux à qui cette chance n'était pas donnée, conscients cependant qu'ils n'étaient pas qu'un ventre, qu'ils avaient aussi une tête, travaillaient à défaire l'ordre social qui leur interdisait de déployer les capacités de celle-ci. En tous les temps, aussi bien aujourd'hui, avance souterrainement une révolution dont l'objet est de permettre aux exploités d'atteindre par de nouveaux rapports sociaux le plein développement de leur personne. L'aliénation, comme on peut le lire chez Marx, n'est pas seulement un phénomène qui touche de l'extérieur à la personne, en la privant des subsistances dont elle a besoin par la dépossession de sa propre force de travail ; c'est aussi un phénomène qui l'atteint à l'intérieur en réduisant sa force de travail à une toute petite partie d'elle-même, non pas même son corps à l'exclusion de son esprit, mais tel membre et tel muscle à l'exclusion de tous les autres dans un travail taylorisé. Au moment où une version restaurée des Temps modernes nous est proposée sur les grands écrans, je ne peux manquer l'occasion de dire combien est aigu le regard que Charles Chaplin porte sur l'usine. " Du moment où le travail commence à être réparti, chacun entre dans un cercle d’activités déterminé et exclusif, qui lui est imposé et dont il ne peut s’évader, il est chasseur, pêcheur, berger ou ‘critique critique’, et il doit le rester sous peine de perdre les moyens qui lui permettent de vivre " (l’Idéologie allemande, p.319). Si l’on trouvait trop triviale cette citation, voici en d’autres termes ce qu’elle signifie : " L’aliénation n’apparaît pas seulement dans le fait que mon moyen d’existence est celui d’autrui, que ce qui est mon désir est en la possession inaccessible d’un autre, mais également dans le fait que toute chose est elle-même autre qu’elle-même, que mon activité est autre, enfin - et ceci vaut aussi pour le capitaliste - que c’est la puissance inhumaine qui règne universellement " (Ebauche d’une critique de l’économie politique, p. 172). L'homme aliéné revendique alors une reconquête de sa personne entière pour avoir le droit et les moyens de satisfaire ses exigences spirituelles. Cet homme aliéné est électeur, membre du souverain et, comme dit Alain, " roi dans l'isoloir ". Que cherche-t-il par son vote ? Aussi maladroitement qu'on voudra l'affirmer, il revendique alors sa souveraineté d'esprit.