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Leçon 7 : L'esprit radical contre l'esprit de parti

Sommaire des leçons - La chimérique aristocratie - Le technicien et le démagogue - La virtù populaire - L'Aïd-el-kébir - Le pouvoir d'interpellation - Les fins et les moyens - L'esprit radical contre l'esprit de parti - Le supérieur et l'inférieur - L'antidote du totalitarisme -L'anarchiste -

Propos du 12 juillet 1930 (Propos sur les pouvoirs, p. 159).

Qui veut la justice, du même coup veut l'ordre et qui veut l'ordre, du même coup veut l'obéissance. La moindre désobéissance, même pour la justice, excitée par le sentiment d'une intolérable injustice, remet en cause la justice parce qu'elle est une négation de l'ordre, sans lequel on est rendu aux rapports de forces. Personne ne peut, sans une extrême inconséquence, désobéir. Désobéir, c'est réclamer pour soi le bénéfice d'une exception, dans laquelle disparaît toute règle. Aussi n'est-ce pas de l'obéissance qu'il y a lieu de discuter ; la question politique commence au delà. Elle serait plutôt : d'accord pour l'obéissance, et après ? Le rôle politique du citoyen commence par l'obéissance ; mais jusqu'où s'étend-il ? Le pouvoir voudrait encore de lui le respect, et même l'amour. Le naïf citoyen est prêt à les accorder, et même les accorde souvent : c'est ce qui fait le fascisme. Celui-ci n'est pas tant définissable comme la nature d'une certaine sorte de pouvoir, car tout pouvoir cherche l'approbation et l'acclamation, que comme une certaine réponse du citoyen qui peut l'accorder comme la refuser. Les peuples accablés par le fascisme, quel que soit le nom qui lui est donné à l'occasion, pâtissent d'avoir accordé au pouvoir plus qu'ils ne devaient lui donner. Ils sont coupables d'avoir renoncé à la liberté de leur jugement. Ils ne sont donc pas victimes d'un accident extérieur qu'ils n'auraient pas mérité, ils ont ce qu'ils ont voulu, ou du moins ils ont ce qu'ils n'ont pas eu le courage de refuser. Si mes actes appartiennent au pouvoir, mon jugement par contre n'appartient qu'à moi. C'est en lui que se trouve le seul remède, d'autant plus efficace qu'il est préventif, aux abus du pouvoir ; il est dans la résistance continuelle et obstinée au fascisme continuellement et obstinément renaissant.

Sachant ce qu'il y a d'injustice dans l'ordre établi, le partisan d'un monde meilleur, le rebelle, aimerait sans doute que le philosophe lui prêche la désobéissance. Comment en effet, se dit-il, peut-on changer cette société, la conduire vers plus de justice ou vers l'abolition des classes sociales et celle de l'Etat, si l'on continue d'obéir benoîtement aux gouvernements bourgeois ? L'instauration d'une autre société n'exige-t-elle pas l'insurrection contre ceux-ci ? A ceux qui raisonnent ainsi la philosophie politique d'Alain semble sans doute trop sage, trop modérée, précisément parce que son article premier est la résolution d'obéir. Elle est soupçonnée de servir au renforcement de l'ordre établi, ou au moins de se compromettre avec lui. Et sans doute celui qui imagine qu'il est préférable que l'exercice du pouvoir soit le fait de tel parti politique plutôt que de tel autre, ne pourra-t-il que constater avec déception et amertume qu'Alain n'est pas de son parti. Mais la vraie question que doit se poser le citoyen libre n'est nullement de savoir à quel parti il doit se vouer corps et âme. Plutôt qu'à celui-là se dévouer à celui-ci, fût-il révolutionnaire, c'est créer les conditions du fascisme, fût-il stalinien. La question politique la plus fondamentale, d'où dépend la sauvegarde de la liberté, est celle du libre exercice du jugement du citoyen sur le pouvoir. Le pouvoir n'en veut pas, il en a peur. Il faut par conséquent distinguer deux sortes d'obéissances : il y a primo l'obéissance soumise, qui avec les actes emporte les pensées de celui qui exécute les ordres, lequel par conséquent n'élèvera aucune objection le jour où on lui demandera de dénoncer ses parents parce qu'ils ne sont pas tout à fait convaincus de la divinité du chef, ou ses voisins parce qu'ils sont juifs ou bourgeois. Il y a secundo l'obéissance insoumise, celle qui n'accorde les actes que pour mieux refuser les pensées, dont le pouvoir sait et sent la défiance et le doute, le contrôle qu'elle exerce sur lui, celle de qui le pouvoir se sent jugé. Il est par là empêché de se croire, ce qui est le commencement de la sagesse, car il est par elle contraint à entretenir lui-même sur ses propres décisions la défiance et le doute, qui le gardent des abus dans lesquels le feraient verser les approbations et les acclamations.

Le citoyen est jaloux de sa liberté, et il a raison sans aucun doute. Mais s'il pense que sa liberté sera mieux défendue par tel parti que par tel autre, il se méprend lourdement. Il n'y a pas de parti meilleur qu'un autre. La politique d'Alain prend à contre-pied toute politique partisane. Elle est certes partisane de la justice et de la liberté ; elle se reconnaît assurément davantage dans la gauche politique française que dans la droite. Pourtant il y a quelque chose qu'elle ne donnera jamais, même au parti dont le discours lui procurerait la plus entière satisfaction, c'est une adhésion. Car il n'y a pas deux sortes de pouvoirs. Une philosophie qui distingue deux sortes de pouvoirs refuse qu'il y ait deux sortes d'obéissances et demande toujours pour l’un la soumission qu’elle refuse à l’autre. Elle prétend opposer aux mauvais pouvoirs la rébellion et devoir accorder aux bons pouvoirs le respect et l'amour. Mais les pouvoirs ne sont ni bons ni mauvais. C'est pourquoi inversement la seule distinction qui vaille pour sauvegarder la liberté est celle des deux obéissances. Les pouvoirs sont tous les mêmes, tous sont absolus et tous sont militaires.

Il est vain de discuter de l'obéissance, car on n'a pas le choix de la refuser. Si elle ne peut être obtenue de plein gré, elle le sera de force. Car aucune entreprise ne pourrait réussir si ceux qui doivent la mener s'amusaient d'abord à juger et à discuter les ordres. De toutes les entreprises celle de la guerre est celle qui tolère le moins la désobéissance. Les subordonnés obéissent au doigt et à l'œil, je veux dire qu'ils obéissent sans délai et sans murmure à la parole et au signal. Le commandant ne peut accepter les ébauches d'insubordination. Dès qu'il sent la moindre velléité de discuter son ordre, sa mission est de forcer l'obéissance. Et bien naturellement, parce qu'un mal est comparé à un autre et que des deux on choisit toujours le moindre, la menace qui fait taire les murmures et qui écarte tout délai est nécessairement la menace de mort. L'ennemi profiterait de la moindre désobéissance : il ne peut être question dans ces conditions de la punir seulement d'une corvée, ni même de quelques jours de prison. Et la menace doit être suivie d'effet, la peine suprême doit être appliquée à l'insubordination et l'officier sait très bien sortir son revolver et le pointer vers le récalcitrant. Il sait très bien commander le feu du peloton d'exécution devant lequel il a aligné les mutins ou supposés tels. Les âmes sensibles s'élèvent contre ces méthodes brutales : leurs protestations sont déplacées, ce sont des esprits faibles, qui ne savent pas dire non quand il le faut. Ce qu'il faut refuser, c'est la guerre. Quand au contraire on l'a admise, il n'est plus temps de protester contre ses conséquences. On avait le loisir d'être humain et juste en s'opposant au bellicisme, en parlant et en agissant contre la guerre quand elle n'était pas encore déclarée. Il faut savoir que si l'on en est complice, on est complice aussi des exécutions sommaires.

Mais on n'est pas toujours en guerre, objectera-t-on. C'est naïveté ! Tout pouvoir, à quel niveau qu'il se situe, à quelle époque qu'on soit, est toujours en guerre. Que l'on confectionne des vêtements, que l'on pêche la morue ou que l'on retraite les produits de la fission nucléaire, l'accord que les exécutants donnent à l'action est nécessaire. Le chef d'atelier, le patron pêcheur ou l'ingénieur ne peuvent un seul moment tolérer le refus ni même l'hésitation. L'un est en guerre contre la concurrence, le second contre la mer, le troisième contre la radioactivité. Le danger est peut-être moins sensible qu'au front, il est cependant tout aussi réel. Au moindre flottement le chef fera sentir qu'il est le chef, c'est-à-dire qu'il dispose de moyens d'obtenir l'obéissance qui tarde à venir. Suspension, mise à pied, licenciement sont les peines prévues par le code du travail pour réprimer les fautes graves. Tout pouvoir est par essence conduit à obtenir par la force l'obéissance qui ne lui est pas accordée de bon gré. Un citoyen doit être conscient que de telles relations de subordination et de hiérarchie sont aussi nécessaires pour se protéger de l'injustice que pour se protéger de l'ennemi. Elles constituent certes une machine sans aucun égard pour les hommes, mais bien préférable dans tous les cas à son absence.

Non seulement il est de la nature du pouvoir d'exiger l'obéissance par tous les moyens, mais il est aussi de son essence d'exiger la même obéissance à ses ordres les plus injustifiables. Le pouvoir n'est pas seulement absolu et militaire, il est aussi fasciste de nature. Les partisans du fascisme ne veulent qu'une chose : l'ordre, parce qu'ils veulent que toute entreprise de l'Etat soit conduite à sa réussite et ils croient que cela sera possible si tout le monde obéit au chef suprême comme sur le champ de bataille. Le fascisme se revêt volontiers, quoique pas toujours, d'uniformes militaires avec bottes et casquette. Cela ne signifie pas pour autant qu'il ne rêve que d'en découdre avec les puissances étrangères, mais que toute entreprise, que ce soit de filature, de pêche ou de retraitement nucléaire exige une discipline militaire. L'ouvrier de filature, le matelot pêcheur, le technicien du retraitement doivent se plier à la discipline comme s'ils étaient au front. Le partisan du fascisme s'imagine que tout ira mieux si le pays est commandé militairement. Mais il ne voit pas que le pouvoir qui n'a de comptes à rendre à personne divague bientôt et prend des décisions extravagantes et criminelles auxquelles il exige la même rigoureuse obéissance. Il ne faut pas en chercher la raison ailleurs que dans la constitution de l'homme. Il n'y a pas d'un côté des méchants qui commanderaient des injustices, et de l'autre des bons qui, nantis d'un pouvoir absolu, ne donneraient jamais que des ordres justes. Tout homme dont le pouvoir échappe au contrôle est du même coup un homme dont les passions échappent au contrôle. Même s'il imagine encore servir la justice, il la subordonne en réalité à ses peurs, à ses colères, à ses haines, etc.

Y a-t-il une seule raison de préférer les passions de Staline à celle de Hitler ? Staline a peur de Trotski, il craint les cadres expérimentés du parti communiste, il se méfie des intellectuels marxistes. Il les écarte des instances dirigeantes, les exile dans des postes lointains, leur fait de faux procès et les envoie en Sibérie ou les exécute. " L'homme puissant se croit lui-même ", il est paranoïaque : les applaudissements et les approbations l'entretiennent dans son délire. Les exemples historiques abondent, il n'est nul besoin que je les multiplie. Ils n'autorisent pas à croire que Trotski à la place de Staline n'aurait pas commis de semblables abus. Le remède au fascisme n'est pas de placer au gouvernement tel homme plutôt que tel autre. Il faut un chef, soit, mais il faut aussi des citoyens vigilants. Si le rôle des citoyens s'achevait dans l'élection d'un chef, le pire des gouvernements serait toujours sûr. C'est pourquoi, quand bien même ils ont choisi ce chef de préférence à un autre, parce qu'il leur a semblé moins mauvais voire meilleur, ils ont encore la responsabilité de s'opposer à ses débordements. " Il faut comprendre ; il faut circonscrire ; il faut limiter, contrôler, surveiller, juger ces terribles pouvoirs ". Les citoyens ont le devoir de ne pas laisser le chef agir à sa guise. Mais comment peuvent-ils l'en empêcher s'ils lui obéissent militairement ?

" Il leur reste l'opinion ". Il n'est pas pertinent ici d'opposer l'opinion au savoir : l'auteur ne parle pas du statut gnoséologique d'une doctrine par rapport à une autre, comme du géocentrisme par rapport à l'héliocentrisme. Si je dis que le soleil tourne autour de la terre parce que tout le monde le dit, je suis un sot. Si je le dis parce que tous les matins je le vois à l'est et tous les soirs à l'ouest, c'est déjà mieux. Mais si je dis que la terre tourne autour du soleil parce que Galilée l'a dit, je suis un sot. Si je le dis parce que j'observe dans le ciel d'autres centres autour desquels tournent certains corps et parce que cette hypothèse simplifie mes calculs, c'est beaucoup mieux. L'opinion est l'acte de la pensée qui forme un jugement, ce qui s'appelle juger ou opiner. Elle est donc en l'occurrence cet acte par lequel les citoyens jugent le pouvoir. Elle peut être bien fondée comme mal fondée ; ce qui importe ici est seulement que les citoyens n'y renoncent à aucun prix. Opiner c'est se prononcer avec des arguments. Il appartient à l'esprit de ne se prononcer que fondé à le faire : " L'esprit ne doit jamais obéissance ". Les citoyens ne sont pas des moutons : je ne veux pas dire qu'ils peuvent divaguer hors des pâtures définies par le berger et jouer à cache-cache avec ses chiens, mais que, si obéissants qu'ils soient, il leur revient de former un jugement. Il revient aux citoyens de former un jugement sur la moindre décision, par exemple l'éviction d'un rival par le chef. Former un jugement sur sa mise à l'écart est la meilleure garantie qu'il ne sera pas injustement exilé. Former un jugement sur son exil est la meilleure garantie qu'il ne sera pas injustement accusé. Former un jugement sur son accusation est la seule garantie qu'il ne sera pas injustement exécuté. Former un jugement sur son exécution ...c'est trop tard.

Ce qui est à redouter plus que tout autre chose c'est que les citoyens renoncent à leur jugement pour le plaisir d'être d'accord avec le chef. Car du plaisir d'avoir un chef avec lequel ils sont d'accord, ils passent insensiblement au plaisir d'être d'accord avec le chef qu'ils se sont choisi. Le libre jugement cède la place à l'esprit partisan. Parce que le chef est celui pour lequel j'ai voté, je renonce à la critique, je trahis l'esprit. Bien sincèrement et bien généreusement je suis partisan de la justice et de la liberté. On me dit que tel parti est celui de la justice et de la liberté. Peut-être se nomme-t-il lui-même Parti de la justice et de la liberté. Vraisemblablement son chef pose-t-il au partisan incorruptible de la justice et de la liberté. J'ai même des preuves que dans de nombreuses circonstances il en a été le serviteur impeccable. Et quand bien même je ne suis pas un naïf et juge sur pièces, le risque subsiste encore que je tienne le passé pour une garantie de l'avenir. Les citoyens doivent au contraire refuser par principe leur jugement au chef, je veux dire par principe s'en défier, le soupçonner, lui demander des comptes. La première chose qui importe politiquement est que l'obéissance n'emporte pas le jugement.

Si bon citoyen qu'on soit, si partisan de l'ordre, si rigoureux exécutant des ordres, on n'a rien de plus à donner au pouvoir que ses actes. Il faut lui refuser tout le reste, c'est-à-dire son jugement. Le chef qui prononce un discours pour formuler des propositions justes ne remplit que sa tâche. C'est ce que font aussi l'ouvrier de la filature, le pêcheur de morues et le technicien du retraitement. Y a-t-il lieu de les en applaudir, de leur lancer des hourras et des bravos, de les couvrir de fleurs ? La réponse va de soi. Pourquoi ne s'en tient-on pas à la rigoureuse obéissance à l'égard du chef ? On l'acclame, on l'approuve, on l'aime. Et lui ne se prive certes pas de ces tournées provinciales, de ces bains de foule, de ces meetings enthousiastes, où son apparition bien préparée déchaîne les hurlements de joie, où son nom est scandé par des milliers de voix, où son discours fait péter les applaudimètres. Il faut le dire tout net : ces pratiques sont antirépublicaines. La différence entre le chapiteau de la porte de Bercy et le stade de Nuremberg est de degré, non de nature. Par une pente toute naturelle les citoyens abandonnent leur jugement et glissent à l'amour et à l'adoration du chef. C'est qu'il y a une facilité et même un bonheur à se fondre dans une communion avec des milliers d'autres, ce qui ne se peut faire qu'autour de lui. Ce n'est pas seulement dans une circonstance particulièrement périlleuse que l'union est sacrée, elle l'est toujours et comme par définition.

Le civisme est difficile parce qu'il exige qu'on se prive soi-même de ce bonheur. Il n'y a donc pas que l'obéissance qui soit civique, il y a aussi la résistance. Il est civique d'exécuter les ordres donnés, il est civique aussi de contrôler les donneurs d'ordre. S'il était possible que le fascisme fût choisi, il n'y aurait pas d'incohérence à se faire mouton. Mais c'est incompatible avec la citoyenneté. Etre un vrai citoyen ça n'est assurément pas seulement se rendre aux urnes quand on n'y est invité. Choisir un bulletin de préférence à un autre de temps en temps, il le faut puisqu'on a besoin d'un chef. Mais le rapport au chef ne se limite pas à l'obéissance. Il implique aussi, dans le cadre de la citoyenneté, une inflexibilité d'esprit pour rapporter toujours à son propre jugement les décisions du chef. Il implique qu'on doute non par mauvais esprit, mais par système, de ses intentions réelles et de la valeur des arguments avancés. Le gouvernement affirme qu'il ne veut qu'accroître la sécurité des citoyens : ceux-ci doivent se demander s'il ne veut pas tout au contraire limiter leurs libertés. Il affirme qu'il ne veut qu'accroître l'égalité devant l'impôt : il faut se demander s'il ne veut pas tout au contraire alourdir la charge de ceux qui vivent de leur travail. Il affirme qu'il veut un ordre international conforme à la justice : il faut se demander à quelles formes nouvelles d'exploitation il veut soumettre les pays pauvres, etc.

Les citoyens se doivent à eux-mêmes d'exercer le contrôle le plus intransigeant sur les actes du gouvernement : sont-ils conformes aux orientations sur lesquelles il s'est fait élire ? Mais il faut redouter plus encore que par ses discours il ne cherche à convaincre avec des arguments douteux de la nécessité d'actes nouveaux nullement conformes aux volontés des électeurs. Des gouvernements élus sur un programme de paix et qui en quelques mois, si ce n'est en quelques semaines, tournent le dos à leurs engagements, cela s'est vu. Mais ils ne l'ont pas fait sans discours pour convaincre que la situation avait évolué, qu'il était intervenu des faits nouveaux, que tout le monde avait sous-estimé la position de l'adversaire, que celui-ci avait machiavéliquement dissimulé ses intentions, etc. : les mauvaises raisons ne manquent jamais de faire le contraire de ce qu'on avait promis. Il convient donc que les citoyens soient particulièrement attentifs aux discours des gouvernants, qu'ils exercent contre eux la critique la plus malveillante, par principe. Soupçonner le gouvernement d'une intention de tromperie n'est nullement excessif, car la tromperie s'est trop souvent vue. Le citoyen aurait tort de laisser cette initiative à ses représentants, car ceux-ci n'exerceront leur critique sur le gouvernement que s'ils y sont poussés par leurs électeurs. Dès lors que " le citoyen chasseur à pied " exerce vraiment son droit de contrôle, les intermédiaires exercent aussi le leur et le pouvoir se sait jugé.

Un épisode politique aussi honteux que l'affaire Dreyfus n'a été possible que parce que ce contrôle ne s'exerçait pas. Les citoyens croyaient les députés, les députés croyaient le gouvernement, le gouvernement croyait l'Etat-major et personne ne pouvait croire au crime commis par les pouvoirs. Zola a réveillé brutalement une conscience civique endormie paisiblement dans sa confiance à l'égard des pouvoirs de la République. Son article de l'Aurore a constitué un acte fondateur des mœurs civiques, car dans sa foulée ont pris naissance d'innombrables initiatives pour réclamer la vérité et la punition des coupables. Cette défiance à l'encontre des pouvoirs est l'origine des Universités populaires et de la Ligue des droits de l'homme. Tout homme a ses passions et nul ne cesse d'en ressentir lorsqu'il accède à l'Etat-major ou au gouvernement ; il y a même tout lieu de penser qu'avec les moyens de les satisfaire le pouvoir lui en donne aussi un désir décuplé. Il ne parvient pas à ces places sans y être poussé par l'ambition, sans en avoir écarté des rivaux, sans avoir des vengeances à exercer. C'est trop se croire, ou comme on dirait plus volontiers aujourd'hui : c'est s'y croire, c'est-à-dire croire exactement qu'on est parvenu à une position si élevée qu'on a plus à redouter aucun contrôle. Il n'y a rien de plus urgent que de donner tort à cette espérance.

Alain nomme lui-même " radicale " sa philosophie politique. Pour comprendre ce qualificatif il faut assurément remonter à cette fraction des républicains qui réclamaient l'application sans délai et sans concession du programme politique de la République. Ils s'opposaient aux modérés peu pressés de donner satisfaction à leurs électeurs, enclins au compromis, voire aux compromissions. De cette fraction militante des républicains était issu le Parti radical ainsi nommé parce qu'il était partisan de l'application radicale du programme de Belleville (1869). Alain se reconnaît dans ce parti dans la mesure où il affirme la validité du suffrage populaire, la laïcité de la société, et les libertés individuelles. Cependant le philosophe assurément n'est pas radical dans le sens partisan du terme. Ce qu'il affirme dans ces pages c'est la volonté d'un esprit irréductible, c'est-à-dire d'un esprit qui ne répond pas à la demande de respect formulé par les pouvoirs, qui ne se rend pas plus à la séduction qu'à la menace, qui reste radicalement libre parce qu'il l'est par sa racine.