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Libres Propos, 1er juillet 1923

Texte Commentaire

De l'idée vraie


Une idée ne peut servir deux fois. Quelque brillante qu'elle soit, il faut dans la suite l'appliquer, c'est-à-dire la déformer, la changer, l'approcher d'une nouvelle chose, la conformer à une nouvelle chose. Toujours chercher, donc, et ne jamais réciter. Savoir ce que c'est qu'un médecin c'est considérer d'après une idée un certain médecin, et découvrir qu'on ne savait pas ce que c'était qu'un médecin. Même chose à dire pour un avare, un courageux, un fourbe, une coquette. L'objet donnant toujours quelque chose de neuf à saisir et qui dépasse notre projet, on voit que le plus savant n'est pas plus dispensé que le moins savant de penser ferme en toute rencontre et d'enfoncer l'idée comme un outil investigateur. Appliquer est inventer, et l'idée n'est vraie que là ; hors de là, morte ; hors de là, fausse.

Donc au lieu de dire que l'idée est vraie, il vaut mieux dire que c'est l'homme qui est vrai, par ce mouvement de connaître qui est mieux connaître et avancer un peu, ou, pour autrement dire, se, réveiller à chaque instant et passer de l'idée au fait. Mais ce mouvement est sans fin ; car le fait dans la pensée devient de nouveau idée et pour un nouveau butin. D'autres êtres se montrent auxquels il faut l'essayer, par la rencontre de deux violences, dirais-je presque ; car l'idée est maintenue comme par serment, et l'être en même temps la rompt ; l'éclair du jugement est en la rupture. Or le forgeron de faits, en ce travail où il use ses outils, est proprement dans le vrai, ou plutôt lui-même vrai ; et il n'y a pas à considérer si le vrai auquel il arrive par un énergique effort n'est point le faux pour un autre ; mais tous deux sont égaux ; égaux selon la vérité, autant qu'ils jugent ; égaux selon l'erreur, autant qu'ils donnent. C'est pourquoi, disaient nos sages, le sage ne se trompe jamais, même quand il se trompe, et le sot se trompe toujours, même quand il dit vrai ; ce qu'il dit est le vrai d'un autre, non de lui. Comme le polytechnicien qui se sert des triangles semblables ; il dit le vrai d'un autre. Mais Thalès, inventant les triangles semblables, dit son propre vrai. Au reste, le polytechnicien a bien pu les inventer aussi, quoiqu'on ait pris toutes les précautions pour penser à sa place. Ici est le jugement ; et le reste n'est que singerie.

1er juillet 1923.

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