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Les aventures du coeur (X)

 
Texte Commentaire

LE TRAVAIL

Du travail on a fait supplice et punition ; mais c'est qu'on le sépare du spectacle du monde. Et peut-être n'accepterons-nous plus que le travail en plein air, lorsque nous nous aviserons d'en avoir le choix. Car, il y a trop de distance du bûcheron au mineur. Quel beau champ de travaux que la terre devant nos pas étendue ! Il n'est pas d'hommes qui ne l'aime en voyant les champs, le jardins, le village et le clocher, tous ces signes de travaux ; car la cloche rappelle et le clocher montre la route. N'essayons pas encore de dire comment l'amour de Dieu est l'amour de toutes ces choses, quoique la face des travaux sur la terre soit bien celle d'une Providence impassible. Mais, plus près de nous, disons que le travail est l'essai des lois et la connaissance de l'ordre ; et, hors du travail sur la terre, du travail, qui, dans un regard jeté, juge son passé et son avenir, hors de ce travail il n'y a point du tout d'expérience des lois ni d'expérience de l'ordre. Faire fondre du sucre dans l'eau, ou bien souffler l'oxygène sur l'hydrogène, ce n'est nullement éprouver l'ordre ; c'est plutôt éprouver le désordre, qui donne pouvoir sur le travail d'autrui. C'est le raffineur que tu mets en expérience, et le mineur, et le chauffeur, et le pompeur ; tu fais des essais sur l'homme, qui tourneront contre l'homme, et c'est bien fait pour lui et pour toi.

Le vrai travail est avec l'homme ; c'est le travail des champs et des jardins, les heureux échanges formés sous le regard, et la division du travail, mais non point poussée jusqu'à la division des hommes. Et c'est par là seulement que le grand univers ne se perd pas en un rêve. Nos travaux sont la préface, devant nos pieds, de l'existence sans limites. Ce qui résiste existe ; ce qui garde nos travaux, nos chemins, nos champs, nos bornes, nos chênes à faire des poutres, cela c'est le monde fidèle et pur, étranger à nos passions. Mais quel effet, aussi, sur nos sentiments ! En fait, même l'amour religieux se multiplie par le travail ; les moines l'ont su, s'ils ne l'ont pas toujours pratiqué. Regardons de près.

Il plaît d'abord de moissonner des hommes, j'entends de faire d'eux ce qu'on veut, et pour leur bien. Il se trouve pourtant que ce mauvais travail donne mépris de l'homme ; car l'homme se venge de croire l'homme ; et aussi les effets sont tellement imprévus quand on tend l'homme comme un arc ! Dangereuse matière. Et d'aucune façon il n'est permis de prendre l'homme comme matière et instrument. Le plus sublime amour vient mourir là, car, en ce métier de moissonneur d'hommes, je n'ai plus de semblables ; et je hais déjà cette capricieuse matière. Cette vue misanthropique ne nourrit pas l'amour, ni même l'ambition, ni même l'avarice ; cette dernière passion ne veut pas se fier aux semblables, et c'est elle pourtant qui en dépend le plus. Mais venons au travail de la terre. Il est sain pour nos pensées, il est sain pour nos affections. Ce sillon d'hier nous est un exemple ; ce passé reste ; cette constance ferait honte à notre naturelle frivolité. L'échec de la contemplation se trouve dans la rêverie, qui nous rassasie de possible et d'impossible. Il faut une grande attention pour considérer selon la nécessité les choses qui échappent à nos prises. Mais, quand on y arriverait, je ne sais s'il est tout à fait juste de dire que nos passions sont apaisées par là. Spinoza montre trop de colère contre Descartes, pour que je me fie tout à fait à Spinoza. Nécessité est une idée de savant ; nous avons tort de croire que le savant est un homme. Nous n'avons pas encore l'expérience de l'homme qui pense selon son travail au-delà de son travail. Les schèmes du travail n'ont été essayés que sous le préjugé pragmatiste, le plus lâche de tous ; c'est exactement vouloir que le travail persuade l'homme de ne jamais penser au-delà de son travail ; c'est prendre le travail à l'envers. Le travail cependant prouve quelque chose, c'est que le monde peut être autre, et encore autre, selon que nous l'aménageons et gouvernons. Cette idée échappe dans l'industrie, qui invente sur invention ; cette idée éclate dans l'agriculture, où l'on invente en partant de la nature. En bref, le travail nous communique la générosité ; mais plutôt il la réveille en nous ; et la générosité est le nom que veut donner Descartes au sentiment de notre liberté ; car là se trouve notre noblesse. Disons en raccourci qu'il n'y a de noblesse qu'aux champs. Concevons pour commencer que l'autre pensée, celle de la nécessité, est vile. C'est refuser l'espoir à soi et aux autres, et disons même l'amour. A bien comprendre, il n'y a pas de passions de l'amour, mais plutôt des actions de l'amour, qui sauvent l'amour. Cela veut réflexion avant explication ; car nous marchons sur des cendres.

Telle est la première vertu du travail ; et remarquez que je n'ai aucune peine ici à faire tenir en un tous les sens du mot vertu. Or je trouve dans le travail encore une autre vertu qui est autant au-dessous de nous que l'autre est au-dessus. On aura à dire dans la suite que nous ne nous défions jamais assez de l'humeur ; et l'humeur, sommairement, consiste en des mouvements de nos fluides, secrètement poussés par des contractions de nos muscles ; et c'est ce qui fait que la seule attente d'une action nous irrite. Et, en revanche, il est d'expérience que l'action guérit cette sorte d'humeur, que nous appelons, selon les cas, impatience, timidité ou peur. C'est ainsi qu'à notre insu le travail nous guérit de la partie inférieure et presque mécanique de nos passions ; ce n'est pas peu. Les mains d'Othello étaient inoccupées lorsqu'il s'imagina d'étrangler quelqu'un.

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