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Libres propos, 20 août 1930

Texte Commentaire

Technique et science

Il n'y a point de technique s'il n'y a outil, instrument ou machine ; mais ces objets, fabriqués de façon à régler l'action, et qui sont comme des méthodes solidifiées, ne font pas eux-mêmes la technique, qui est un genre de pensée. Un ouvrier qui se laisse conduire par la chose, la coutume et l'outil, n'est pas encore un technicien. Un technicien exerce la plus haute pensée, et la mieux ordonnée ; un technicien découvre, réfléchit, invente ; seulement sa pensée n'a d'autre objet que l'action même. Il ne cesse d'essayer. Toutes ses idées sont des idées d'actions.

On se plaît à dire que l'expérience décide de tout ; et c'est vrai ; mais c'est vrai de trop loin pour qu'on détermine par là les différences dans cette foule des hommes qui inventent. L'ouvrier adhère à l'expérience ; il ne perd jamais le contact ; mais le théoricien aussi, à sa manière ; et le technicien se trouve placé entre ces deux extrêmes. Palissy, autant qu'on sait, était un ouvrier d'émaux ; mais non pas un pur ouvrier, car il cherchait. Le propre de l'ouvrier c'est qu'il invente sans chercher, et peut-être en refusant de chercher. Guidé par la chose, par l'invariable outil, par la tradition, il ne se fie jamais à ce qui est nouveau ; il invente par des changements imperceptibles à lui-même. La pirogue, la voile, l'arc, le moulin à vent, l'agriculture, la cuisine, l'art de dresser et d'élever les animaux, sont dus à cette pratique serrée et prudente, pendant une immense durée, de maître en apprenti, et, plus anciennement, de père en fils. L'art du luthier est un de ceux où l'on peut admirer un lent progrès par pure imitation. La technique s'y met présentement, et l'on tente de produire des sons de violoncelle sans violoncelle. À l'autre extrême, un Helmholtz analyse les timbres, et nous apprend de quels sons harmoniques se composent les voyelles. Tous suivent l'expérience et interrogent la chose. Le premier suit les procédés connus ; le second invente des procédés ; le troisième cherche à comprendre, c'est-à-dire à débrouiller ses propres idées. Que gagne-t-on à comprendre ? Peut-être simplement ne pas craindre. Lucrèce, après Épicure, disait qu'il se souciait peu de choisir entre telle ou telle conception de l'éclipse, pourvu qu'on n'y mît pas les dieux. Je me borne à rappeler ici l'immense idée de Comte, d'après laquelle la science est née de théologie nettoyée, et non de technique. Cette idée est livrée aux discussions ; mais, de toute façon, elle éclaire le sujet.

Dans les choses de l'âme, comme passions, sentiments, aptitudes, caractères, vertus, vices, il se trouve aussi des ouvriers, des techniciens, des savants. M. de Saci, le fameux directeur, était une sorte d'ouvrier ; l'inspecteur de la Sûreté en est un autre. Saint-Cyran et Sherlock Holmes sont plutôt des techniciens. Descartes est un savant dans les passions. L'ouvrier manie l'homme selon la tradition, et devient habile sans le vouloir. Le technicien ose davantage, et secoue l'homme, si je puis dire, de diverses manières ; le savant cherche seulement à se représenter ses propres passions comme des mouvements non absurdes ; et c'est ainsi que Descartes comprend que l'amour est bon pour la santé, et la haine, au contraire, très mauvaise. Cette troisième route n'est pas assez suivie. On ne gagne pas beaucoup à agir sur les passions comme on ferait une soudure, ou comme on manie le condensateur dans la téléphonie sans fil. Au lieu que Spinoza a marqué le point idéal en disant : " Une passion cesse d'être une passion dès que nous en formons une idée claire et distincte. " Ainsi, de même qu'il y a des ouvriers d'astronomie, comme les Égyptiens qui arrivaient à prédire les éclipses par longues archives, et des savants d'astronomie, qui se font autant qu'ils peuvent des idées explicatives des apparences célestes, je dirais de même qu'il y a des ouvriers de la psychologie, des techniciens de psychologie, et de rares savants, plus précieux et plus secourables en cette difficile matière qu'en aucune autre.

Qu'est-ce que c'est que le savant de psychologie ? C'est Descartes qui en donne le mieux l'idée. Il joint la contemplation avec l'adhésion la plus stricte à la nature. En toute science, il y a étude continuelle de l'expérience ; il est bon de voir comment se définissent les différences, comment la recherche s'oriente, et comment il se fait que l'orgueilleuse technique n'ait pas tout dominé. C'est que les formes géométriques et mécaniques sont bien plus légères que les outils. Ce sont des ombres qui limitent l'expérience ; on les voit à peine ; on les change d'après l'événement sans que la rigueur géométrique cède jamais. L'arpentage n'est pas moins rigoureux en marécage.

20 août 1930.
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