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Propos d'un Normand, 7 septembre 1912

Texte Commentaire

Le professeur Robin*, qui vient de se tuer, après une vie de pensée libre et d'action réformatrice, sera jugé lestement. Car il ne manque pas de petits penseurs sans courage qui, sur leurs trente ans, ont pris le parti d'habiller des lieux communs. Sans doute ils se diront : "Les pensées libres sont des paradoxes sans vraisemblance ; ce n'est qu'un jeu de jeunesse." Pour moi, j'honorerai toujours un homme qui n'a pensé ni pour la gloire ni pour la fortune. N'ayant point les éléments d'une étude complète, je ne veux point juger celui-là.

Je veux seulement réfléchir à ceci, que la pensée libre est trop abstraite et trop facile souvent, trop systématique, pour tout dire. Je connais un homme profond, qui n'écrit plus riena ; autant que je puis savoir, il a parfaitement compris tous les systèmes ; ses pensées de jeune homme auraient bien, dit-il, rempli cinq ou six volumes ; mais, sur ses cinquante ans, il avoue avoir réduit le tout à trente pages au plus, qu'il n'écrit point. Ce scrupule est beau. Mais qui peut se promettre trente pages éternelles ? Dans les sciences exactes, peut-être. Mais si vous touchez à la politique, à la morale, aux passions, l'objet foisonne et s'étale au-delà du champ microscopique. C'est comme une mer ; construire un petit bateau, c'est assez facile ; mais si vous le lancez, il sombre.

Guerre ou paix ? Cela ne se résout point en trois lignes. On peut dire que l'on aime la paix et la justice. Mais ce n'est que passion et croyance. Cela ne dit point ce que c'est que la Paix, ni ce que n'est que la Justice ; dès que vous définissez l'une et l'autre, la Force y entre, et, avec elle, la Guerre. Des différences se montrent, car la vertu des ressemblances semble faire naître des différences ; la guerre au Maroc n'est pas la guerre en Europe ; la police est encore une autre espèce de guerre ; et chacune enferme une espèce de paix, avant la guerre, après la guerre, pendant la guerre ; ainsi courent les vagues, et votre petit bateau est déjà par le fond.

Contrat de mariage ou amour libre ? Procréation selon la nature ou selon la prudence ? Pudeur ou naïve simplicité ? La Raison forme d'abord son concept et le lie à d'autres. Mais les passions restent. L'animal reste animal. La brutalité nous guette d'un côté et la volupté de l'autre. La pudeur et la fidélité montrent leurs titres. Le droit des enfants apparaît. Les différences se définissent à mesure que l'on identifie. Pensée trop petite ; pensée trop courte. Naufrage.

Religion ou irréligion ? Mais la religion aussitôt qu'elle est niée comme surnaturelle s'affirme alors comme naturelle ; il le faut bien, car d'où viendrait-elle ? Le sentiment ramené à soi cherche de nouveau quelque objet. Le rite meurt et renaît. Il y a religion et superstition ; Dieu idée et Dieu objet ; prière aux choses et prière à soi. Il y a croire et croire. Il y a l'espérance de celui qui veut jouir de ses passions ; il y a l'espérance de celui qui veut en être délivré ; il y a les guerres de religion qui sont laides, et il y a les guerres pour la justice qui sont belles. Mais le fond de la Religion n'est-ce pas toujours Justice et Révolution ? Mais la forme de la religion n'est-ce pas toujours Conservation et Injustice ?

Selon ce que j'aperçois le plus clairement, tout ce mouvement d'affirmation, de négation, de réflexion, de reconstruction, c'est la pensée elle-même. Non pas une marche vers la pensée vraie, mais la pensée vraie elle-même. Juger c'est renouer et aussitôt dénouer. Toute formule est superstition. La liberté n'est pas couchée ; pas même assise.

(suggérer)

 

 

(*) Paul Robin : ancien élève de la rue d'Ulm, libre-penseur et anarchiste, il s'était lancé dans la bataille pédagogique pour ce qu'il appelait "l'éducation intégrale", qui n'était pas sans rappeler l'Émile de Rousseau. On lui confia en 1880 la direction de l'orphelinat de Cempuis dans l'Oise, où il put expérimenter son idéal libertaire. Tous y vivaient en communauté, orphelins, directeur, maîtres, employés et leurs familles. Une grande place était donnée à l'observation de la nature, aux exercices physiques, à la musique et au dessin. Mais comme il n'y avait aucun enseignement religieux non plus que patriotique, et que d'ailleurs la coéducation des sexes était un objet de scandale, il fut attaqué par la presse cléricale et conservatrice, et finalement révoqué en 1894. Il se lance alors dans un nouveau combat, et fonde en 1900 la Ligue de la régénération humaine qui appelle à "avoir peu d'enfants" et diffuse les pratiques anticonceptionnelles. Mais après s'être brouillé avec son plus proche collaborateur, Eugène Humbert, il se retire, en 1908. Isolé et découragé, il se suicide au début de septembre 1912.