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Commentaires aux Fragments de Jules Lagneau (1898)


La science, au sens le plus général du mot, [.. .] consiste à remplacer l'étude des faits concrets, infiniment complexes, et tels qu'aucun d'eux n'est identique à aucun autre, par l'étude de faits plus simples, construits par nous, dont nous sommes en mesure de donner la description complète, dont nous pouvons créer autant d'exemplaires que nous voulons, et dont nous connaissons entièrement le contenu ; ces faits abstraits ont de plus l'avantage d'être soustraits au changement, c'est-à-dire de ne changer que lorsque nous le voulons, et dans la mesure où nous le voulons. Par exemple la surface d'une table, voilà un fait concret ; aucune partie de cette surface, si petite qu'on la prenne, n'est régulière-, aucune ne peut coïncider avec aucune autre ; de même les limites de cette surface sont des lignes qui, si parfaites qu'elles semblent à l'oeil nu, apparaissent à la loupe ou, en tout cas, au microscope, comme infiniment sinueuses, et comme n'étant identiques à elles-mêmes dans aucun intervalle, si petit qu'il soit. Par suite, la description de cette table, parce qu'elle comporte une infinité d'éléments, ne saurait être achevée ; par suite, et à bien plus forte raison, aucune autre table ne sera identique à celle-là. Considérons maintenant un rectangle : voilà un fait idéal, abstrait, universel. Des lignes identiques à elles-mêmes dans toutes leurs parties enferment, dans les conditions déterminées, une surface dont toutes les parties sont superposables les unes aux autres, ou, si l'on veut, dont on peut transposer n'importe comment les parties sans que la nature du rectangle soit modifiée. Et tels sont les faits que le savant étudie, autrement sa science se bornerait à une description impossible à terminer, et toute application d'une connaissance quelconque lui serait interdite, puisque rien n'est identique à rien (…).

Or d'où vient cette construction abstraite et simplifiée dont le vrai nom est l'idée ? Est-elle tirée de l'expérience ? Cela n'est pas possible, car comment tirer de l'indéterminé le déterminé, du différent l'identique, de l'infiniment multiple l'un, de l'inégal l'égal ? Donc, ces faits idéaux et simples, l'expérience ne nous les montre point ; il faut donc bien qu'ils soient inventés par nous, conformément aux exigences de notre nature, qui se ramène à un besoin fondamental du repos, de l'identité, de l'unité, de la permanence.

L'esprit ayant un impérieux besoin d'unité, et ne la rencontrant jamais dans l'expérience, la suppose d'abord afin de rendre possible l'unification de ses propres pensées, c'est-à-dire afin de s'expliquer à lui-même la dépendance des faits les uns par rapport aux autres ; et aussi afin de rendre cette explication communicable, c'est-à-dire intelligible aux autres esprits. Comment, en effet, s'expliquerait-on la liaison des faits concrets, comme électricité, chaleur, lumière, choc, travail, si l'on ne les remplaçait par des faits abstraits correspondants mathématiquement définis : des mouvements continus ou abstraits de telle forme et de telle vitesse ? Donc le fait qui est l'objet de la science est bien une hypothèse que nous suggèrent les exigences de notre esprit et non pas la nature des choses.

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