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Espace scolaires > Terminales > Repères> L'obligation et la contrainte

Propos sur les pouvoirs ("Réparer les réparations")

 
Texte Commentaire

Cette Paix qui ne donne point de fruits est comme l'épreuve du célèbre chapitre de Jean-Jacques, sur le Droit du plus fort. En cet immense objet où l'attention de tous se trouve portée, on voit jusqu'au détail comment l'obligation née de la force cesse d'agir aussitôt que la force se relâche. On peut observer la même chose à la caserne, où les balais s'arrêtent dès que l'adjudant a tourné le dos. La contrainte délie de la bonne foi. Les écoliers connaissent aussi ce jeu ; car ce qu'ils peuvent faire ou ne pas faire, ils l'essaient toujours ; et comme disait un vieux praticien de discipline, le terrain qu'on leur laisse, ils l'occupent aussitôt. C'est dire que la force qui n'agit point est aussitôt comme nulle. Enfin c'est folie de vouloir obtenir par la contrainte que l'on nous paie volontairement. Celui qui cède à la force est en vérité comme une masse gazeuse sous le piston ; dès que la pression ne s'exerce plus, le piston est ramené à la position initiale. C'est pourquoi le traité est à refaire tous les matins ; on le refait, avec des précautions nouvelles et toujours inutiles ; inutiles si la force joue, car elle joue selon ses lois propres ; inutiles dès que la force ne joue plus.

Que sera pour l'Allemagne la puissance de payer dans dix ans, dans vingt ans ? Problème difficile, mais où l'on s'enfonce afin d'oublier l'autre problème : quelle sera notre puissance de nous faire payer dans dix ans, dans vingt ans ? Il est pourtant clair qu'à mesure que la première puissance augmente, la seconde diminue. Et quand la force obtiendrait maintenant des promesses, c'est toujours la force qui en réglera l'exécution. Il n'y a nul respect dû à la force ; et toute promesse imposée est nulle. Telles sont les lois de la force, et que le plus fort doit subir aussi bien que l'autre.

Ainsi le Droit se retire de ces mélanges. Et cette expérience nous enseigne à la fois la Guerre et la Paix. Frapper est une chose qui a ses règles. Convenir est une autre chose, qui a ses règles. Lorsque je prends quelque objet, je puis le conserver ; c'est un problème de force ; j'en serai par là le possesseur, mais je n'en serai pas le propriétaire. je n'en puis -avoir la propriété, qui est de droit, que par une convention librement acceptée. Je paye le prix convenu, et l'autre me donne l'objet convenu ; nous voilà tous deux contents. Mais si l'autre est forcé de vendre, personne ne reconnaîtra le prix que j'ai payé, comme un exemple du juste prix ; telle est la morale des marchands et la justice des marchands ; et ces lois du Marché, que le Prince essaie vainement de changer, résistent à la manière des lois naturelles. Il faut admirer cette ambiguïté du mot Loi, si bien saisie par Montesquieu. L'état de Paix se développe selon des lois naturelles aussi ; et celui qui les viole se trouve aussitôt rejeté à l'état de guerre avec ses risques indéfinis et l'instabilité qui lui est propre. Dont témoigne le prix du beurre, la mauvaise foi répondant infailliblement à la contrainte, d'après les rapports vrais de la Force et du Droit, qui nous renvoient au nez nos propres sottises. Or nous voilà à régler par la force une juste indemnité, ce qui est aussi un problème résistant, et par les mêmes causes. Quoi que vous imposiez, c'est la guerre qui continue; la guerre n'a pas cessé un instant. Et pour ceux qui veulent la guerre, il importe peu qu'ils s'aveuglent ou non là-dessus. Mais pour ceux qui veulent la paix, il importe beaucoup qu'ils réfléchissent sur le Droit et sur la Force, sans quoi ils pousseront en aveugles avec les autres, et par les Traités comme par le canon, feront la guerre pour avoir la paix. Vainement.

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