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Lettres à Sergio Solmi sur la philosophie de Kant, VII

 

La morale consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé absolument ; car noblesse oblige. Il n'y a rien d'autre dans la morale, que le sentiment de la dignité . Tout dérive du respect que j'ai pour moi-même, pour l'Esprit absolu et pour mes semblables, en qui je reconnais le même esprit. Au reste, la moralité consiste justement à juger l'existence, comme nous l'avons fait dans les lettres précédentes, et à juger qu'elle est de peu, et qu'elle ne doit pas commander. L'immoralité n'est autre chose que la soumission à l'existence, aux circonstances, aux choses de peu dont dépend notre durée et ce que le vulgaire appelle notre destin. Le destin, pour un esprit qui se sait esprit, est tout autre. C'est d'interroger, comme on dit, la volonté de Dieu, qui n'est autre que notre propre être. Faire ce qu'on veut est le bien, pourvu qu'on sache vouloir. Et toute vertu consiste dans cette tension, dans cette résistance aux petits tyrans, comme disaient les Stoïciens, justement célèbres pour avoir été longtemps les conservateurs de la moralité. Kant, ici encore, ne fait que retrouver l'idée commune de la personne humaine, volonté profondément cachée souvent à elle-même, et infaillible législatrice des mœurs. La loi morale est la loi dictée par une profonde volonté de la personne ; elle n'a point d'égard aux choses, mais seulement aux personnes, ce qui éclaire assez les trois célèbres axiomes ou maximes : agis toujours de façon que la maxime de ton action puisse être érigée par toi en règle universelle ; prends toujours la personne humaine, soit en toi-même, soit dans les autres, comme fin et jamais comme moyen ; que la loi de ton action soit une loi dans le règne des fins, c'est-à-dire dans une société de personnes dignes de l'Esprit. Ce qui s'applique aux exemples sans difficulté. Nul ne peut oublier ce drame d'un honnête homme, exemple de Kant si émouvant, qui se refuse à rendre un faux témoignage contre un homme que le tyran veut perdre, et qui sait qu'ainsi il met en jeu son bonheur et même sa propre vie . Certes, personne ne désire être à la place d'un tel homme. Toutefois le sentiment que nous pouvons soudain être jetés dans une telle situation est vif. Nous nous sentons capables de résister, nous aussi, au tyran ; et nous gémissons de cette destinée, qui nous met dans le cas de vouloir absolument pour nous ce que le monde appelle le plus grand malheur, et qui l'est ! Il n'est pas donné à tous de produire ce grand témoignage ; et l'épreuve des martyrs, ou témoins, est heureusement rare. La moralité consiste dans la méditation de ces terribles épreuves, et dans la résolution de les supporter. La société des honnêtes gens consiste en ce que tels sentiments sont devinés en tous ; et c'est certainement un art permis que celui qui écarte ce calice.

Quant à la volonté, quelquefois, d'échapper au tyran, d'assurer le règne de la liberté et de la vertu, elle convient à l'homme d'âge. Dans le jeune homme, ce serait une volonté de se damner qu'on nous représente dans le diable, cette conception populaire, si naturelle puisque l'homme ne serait pas libre s'il ne pouvait renoncer à sa propre humanité. Cette diablerie n'est pas sans grandeur. On la rencontre quelquefois, et le devoir est même de lui pardonner, ce qui apparaît dans les éclairs de l'esprit, si bien nommés.

Tel est donc le monde moral ; tel il se montre par des oscillations et quelquefois des drames. Le devoir est de n'y voir jamais que des frères et des semblables. Telle est la fraternité.

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