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Espace scolaires > Terminales > Notions > La liberté La société et l'Etat

Propos d'un Normand, 4 septembre 1912

Texte Commentaire

Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance il assure l'ordre ; par la résistance il assure la liberté. Et il est bien clair que l'ordre et la liberté ne sont point séparables, car le jeu des forces, c'est-à-dire la guerre privée à toute minute, n'enferme aucune liberté ; c'est une vie animale, livrée à tous les hasards. Donc les deux termes, ordre et liberté, sont bien loin d'être opposés ; j'aime mieux dire qu'ils sont corrélatifs. La liberté ne va pas sans l'ordre ; l'ordre ne vaut rien sans la liberté.

Obéir en résistant, c'est tout le secret. Ce qui détruit l'obéissance est anarchie ; ce qui détruit la résistance est tyrannie. Ces deux maux s'appellent, car la tyrannie employant la force contre les opinions, les opinions, en retour, emploient la force contre la tyrannie ; et, inversement, quand la résistance devient désobéissance, les pouvoirs ont beau jeu pour écraser la résistance, et ainsi deviennent tyranniques. Dès qu'un pouvoir use de force pour tuer la critique, il est tyrannique. Voilà d'après quoi un citoyen raisonnable peut d'abord orienter ses réflexions.

Au point où nous en sommes, et étant posé que le droit de critiquer est dans nos institutions et dans nos mœurs, je vois que la désobéissance est le moyen assuré de fortifier le virus tyrannique, dont le pouvoir n'est jamais tout à fait exempt. Un ministre pourra dire à la tribune : "Je ne poursuis point des opinions, mais des actions. Tous ces discours contre la guerre aboutissent à organiser la révolte et la désertion ; c'est trop clair ; les faits le prouvent assez. Le devoir militaire, même en temps de paix, se heurte à des intérêts et à des passions ; si l'esprit leur offre quelque complaisance, les instincts de peur, de paresse, d'égoïsme enfin, se donneront comme raisonnables et ruineront l'ordre. La nature humaine est ainsi faite que, si le respect est affaibli, aussitôt les passions règnent."

Et voilà justement l'erreur doctrinale, qui est à croire que la liberté des opinions va contre l'obéissance. Je puis témoigner que c'est le contraire qui est vrai. Autant que j'ai pu voir, ceux qui respectent et qui approuvent obéissent mal. Et pourquoi ? Parce qu'ils n'ont pas le gouvernement d'eux-mêmes, et que, par suite, ils sont très faibles contre leurs passions. Par exemple il est commun que le soldat ou le sous-officier qui acceptent les pouvoirs comme un fait et qui ne conçoivent même pas le droit en face de l'arbitraire, sont aussi ceux qui négligent le plus aisément les petits devoirs, dès que l'officier est absent. Il y a une infinité d'histoires de caserne à ce sujet. L'arbitraire et la licence vont naturellement ensemble. Le droit est contraire à tous les deux. Le droit est une pensée ; le droit délimite, donc accepte et refuse, par cette même force d'esprit qu'on nomme volonté.

Dans tous les services publics, il en est de même. Les esprits courtisans font des courbettes, et trichent sur le travail autant qu'ils peuvent. Les mauvaises têtes travaillent très bien. Je lis souvent une revue d'instituteurs syndicalistes ; il est clair qu'ils se donnent à leur métier ; il suffit de lire ce qu'ils écrivent sur les leçons de grammaire ou d'arithmétique pour en être assuré. Voilà les fruits de la liberté. Si, dans leurs congrès, ils définissaient bien clairement le devoir de résistance et le devoir d'obéissance, la tyrannie serait sans forces.

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