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Sentiments, passions et signes

Texte Commentaire

XXXV - Profondeurs vides


Dans les disputes sur l'inconscient, où, contre toutes les autorités établies et reconnues, je ne cède jamais un pouce de terrain, il y a plus qu'une question de mots. Qu'un mécanisme semblable à l'instinct des bêtes, nous fasse souvent parler et agir, et par suite penser, cela est connu, et hors de discussion. Mais il s'agit de savoir si ce qui sort ainsi de mes entrailles, sans que je l'aie composé ni délibéré, est une sorte d'oracle, c'est-à-dire une pensée venant des profondeurs ; ou si je dois plutôt le prendre comme un mouvement de nature, qui n'a pas plus de sens que le mouvement des feuillages dans le vent, Vieille question ; faut-il interroger le chêne de Dodone, ou les entrailles des animaux expirants ? Ou bien, encore, faut-il consulter la Pythie, folle par état et par système, et essayer de lire tous les signes qu'elle nous jette par ses mouvements et par sa voix ? Enfin suis-je moi-même à moi-même Pythie ou chêne de Dodone ?

Par ma structure d'homme tous mes mouvements sont des signes, et tous mes cris sont des sortes de mots. Dois-je croire que tout cela a un sens, et traduit à moi-même mes propres pensées, pour moi secrètes, de moi séparées, et qui vivent, s'élaborent, se conservent dans mes profondeurs ? Je suis naturellement porté à le croire ; toutes les passions se nourrissent des signes qu'elles font. Observez quelque échange de reproches ou d'injures ; tout y est improvisé, tout dépasse le but ; d'avance, et examinant ces folles affirmations, si on l'avait pu, on les aurait refusées ; mais quand on les a lancées, quand on les a entendues de ses propres oreilles, on y croit ; encore mieux lorsque l'on pense aux ripostes. Il n'est rien de plus commun que de prendre pour sa propre pensée ce qu'on a dit d'abord sans y penser ; c'est bientôt fait.

C'est bientôt fait de croire qu'un mouvement d'inquiétude, de répulsion, d'horreur, est une pensée. Nous nommons pressentiments ces pensées que nous admirons après coup ; et nous les admirons parce qu'elles se sont trouvées vérifiées. Naïveté des passions, chacun y est pris. Il n'est pourtant pas étonnant qu'un homme vous soit ennemi dans la suite, si de premier mouvement vous le prenez comme devant être tel. Les messages volent, et sont aussitôt compris. Ainsi ce qui n'était peut-être que fatigue, petite fièvre, ou mal d'estomac, devient à vos propres yeux votre chère et première pensée. Si donc quelqu'un veut me persuader que mes moindres paroles et les moindres signes que je produis involontairement sont mes pensées, il y réussira toujours ; car ces pensées je les formerai aussitôt et je les aurai. Ce n'est rien d'autre que penser, comme disait Descartes, selon l'ordre des affections du corps ; c'est se livrer aux passions. En tous les penseurs prétendus, qui tiennent pour l'inconscient, ou le subconscient, et autres fantômes mythologiques, je remarque cette complaisance à eux-mêmes.

Où est pourtant la faute, la vraie faute, la faute de doctrine ? C'est une erreur sur les pensées mêmes, que l'on croit conserver en soi comme des poissons dans les profondeurs, qu'on reverra, qui auront grossi ; ou comme des algues recouvertes d'une eau opaque, qui grandissent et se nourrissent, et que quelque coup de mer jettera sur la plage. Ce thème est inépuisable. Il est faux en ceci que nos pensées hors de notre extrême attention ne sont rien ; elles périssent, bien loin de croître et de prospérer ; il n'en reste que le squelette, ou, si l'on veut, la coquille, c'est-à-dire les mots ; et les mots, même conservés, même jurés, même arrivant en bon ordre, sont stupides sans le jugement qui les démonte et les reconstruit. Ces remarques voudraient un long développement. C'est assez que le lecteur sache pourquoi sans hésiter, devant des thèses cent fois applaudies, et assurées d'être irréfutables, je prends toujours l'autre parti. L'autre parti est un parti de santé. Le fou se croit lui-même ; avertissement pour l'homme moyen de ne pas se croire, et, s'il profère un juron, de se bien garder d'y chercher un sens.

Mais suivez cette idée ; on pourrait trouver un sens dans un juron. Un juron, c'est souvent une malédiction. Il faut suivre ici Descartes, et savoir que la fabrique de notre corps peut produire des suites de paroles et de gestes par le simple jeu de l'excitation et de la fatigue, jointes aux innombrables coutumes, qui sont comme des sentiers dans nos nerfs et dans nos muscles. D'où il faut refuser que de tels mouvements signifient des pensées ; c'est la même chose que de refuser d'interpréter ses propres rêves ; mais plutôt rejeter au mécanisme de la nature ces prétendues pensées, qui ne sont que des rencontres de signes. Et certes l'on n'y peut pas toujours parvenir ; car nous sommes bien fous dans les passions, et bien loin de nous croire fous. Mais quel beau mouvement d'arrêt lorsque nous jugeons ce mécanisme comme vide de toute pensée. C'est le moment du rire ; c'est le plus beau moment du rire. Et au contraire quand vient le sondeur d'âme et l'interprète des songes, qui me tient sous son regard noir, et me condamne à avoir pensé tout ce que j'ai dit, alors c'est fini de rire.

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