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Libres Propos, 17 juin 1923

 

Texte Commentaire

Qu'est-ce qu'un inconscient ? C'est un homme qui ne se pose pas de question. Celui qui agit avec vitesse et sûreté ne se pose pas de question ; il n'en a pas le temps. Celui qui suit son désir ou son impulsion sans s'examiner soi-même n'a point non plus occasion de parler, comme Ulysse, à son propre cœur, ni de dire Moi, ni de penser Moi. En sorte que, faute d'examen moral, il manque aussi de cet examen contemplatif qui fait qu'on dit : " Je sais que je sais ; je sais que je désire ; je sais que je veux. " Pour prendre conscience, il faut se diviser soi-même. Ce que les passionnés, dans le paroxysme, ne font jamais ; ils sont tout entiers à ce qu'ils font et à ce qu'ils disent ; et par là ils ne sont point du tout pour eux-mêmes. Cet état est rare. Autant qu'il reste de bon sens en un homme, il reste des éclairs de penser à ce qu'il dit ou à ce qu'il fait ; c'est se méfier de soi ; c'est guetter de soi l'erreur ou la faute. Peser, penser, c'est le même mot ; ne le ferait-on qu'un petit moment, c'est cette chaîne de points clairs qui fait encore le souvenir. Qui s'emporte sans scrupule aucun, sans hésitation aucune, sans jugement aucun ne sait plus ce qu'il fait, et ne saura jamais ce qu'il a fait. Ce qui éclaire ce que nous faisons, c'est ce que nous ne faisons pas. Les simples possibles font comme un halo autour ; c'est le moins que l'on puisse percevoir. Telle est l'exacte situation, il me semble, d'un homme qui fuit et qui sait encore qu'il fuit ; ce n'est pas fuir tout à fait.

Qu'on me pardonne ces subtilités ; si l'on pouvait être homme à moins, je me rangerais à l'heureuse simplicité des termes, et je recevrais l'inconscient à guichet ouvert, sans l'éprouver à la balance. Mais ce mot remplit les caisses ; c'est le mark-papier des penseurs. Qui a fait ? Qui a parlé ? Qui a pensé ? C'est l'inconscient, sombre personnage. Fétiche revenant. Comme ce double des anciennes croyances, qui se promenait souvent fort loin de son autre lui-même. Mais il n'y a qu'un Ici pour chacun à chaque instant. Cette loi des corps a fixé l'âme voyageuse.

Maintenant dans cet autre double que l'on nomme l'inconscient, où se trouve la faute ? Non pas principalement à dire qu'il agit et parle sans nous, mais plutôt à vouloir dire que ce personnage pense. C'est ici que tout s'embrouille, faute d'une description suffisante de la situation du penseur, qui est celle de tout homme. Dans tous les exemples d'éveil, d'attention, de scrupule, de retenue, penser c'est toujours prendre pour objet ce qui allait se faire sans pensée, ce qui était commencé sans pensée. Voir, c'est se demander à soi-même où l'on va. Voir sans se rien demander à soi-même, c'est justement ne pas voir. Quand cet autre, qui agit, forme une pensée, c'est justement ma pensée. Cet autre est bien moi et toujours moi ; nous ne sommes point deux. Que j'agisse d'abord, et que je pense sur mes actions et en quelque sorte sur mon être en train d'être, c'est la donnée. Mais que je prête encore une pensée à cet automate, de façon qu'il prévoie, perçoive, délibère et décide sans moi, c'est mal décrire. Ce compagnon n'est pas un homme sans tête ; mais sa tête, c'est la tienne. Ainsi sans ta pensée il ne pense rien ; sans ta volonté il ne veut rien ; sans ton projet il ne poursuit rien. Pur mécanisme, sur quoi gymnastique et musique peuvent assez. Mais sans malice, parce qu'il est sans pensée ; c'est là le point.

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