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Propos d'un Normand, 22 février 1908

Texte Commentaire

Les motifs qu'on a d'être heureux ou malheureux sont sans poids ; tout dépend de notre corps et de ses fonctions, et l'organisme le plus robuste passe chaque jour de la tension à la dépression, de la dépression à la tension, et bien des fois, selon les repas, les marches, les efforts d'attention, la lecture et le temps qu'il fait ; votre humeur monte et descend là-dessus, comme le bateau sur les vagues. Ce ne sont pour l'ordinaire que des nuances dans le gris ; tant que l'on est occupé, on n'y pense point ; mais dès qu'on a le temps d'y penser, et que l'on y pense avec application, les petites raisons viennent en foule, et vous croyez qu'elles sont causes alors qu'elles sont effets. Un esprit subtil trouve toujours assez de raisons d'être triste s'il est triste, assez de raisons d'être gai s'il est gai ; la même raison souvent sert à deux fins. Pascal, qui souffrait dans son corps, était effrayé par la multitude des étoiles ; et le frisson auguste qu'il éprouvait en les regardant venait sans doute de ce qu'il prenait froid à sa fenêtre, sans s'en apercevoir. Un autre poète, s'il est bien portant, parlera aux étoiles comme à des amies. Et tous deux diront de fort belles choses sur le ciel étoilé ; de fort belles choses à côté de la question.

Spinoza dit qu'il ne se peut pas que l'homme n'ait pas de passions, mais que le sage forme en son âme une telle étendue de pensées heureuses que ses passions sont toutes petites à côté. Sans le suivre en ses chemins difficiles, on peut pourtant, à son image se faire un grand volume de bonheurs voulus, comme musique, peinture, conversations, qui feront, par comparaison, toutes petites nos mélancolies. L'homme de société oublie son foie à de petits devoirs ; nous devrions rougir de ne point tirer un meilleur parti encore de notre sérieux et utile métier, ni de nos livres, ni de nos amis. Mais peut-être est-ce une erreur commune, et de grande conséquence, de ne point s'intéresser selon une règle aux choses qui ont valeur. Nous comptons sur elles. C'est un grand art quelquefois de vouloir ce que l'on est assuré de désirer.

22 février 1908

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